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TRIBUNE LIBRE À Guillaume Boutet : La Quête de Guts

  • Avec l'annonce du décès soudain, et si jeune, de Kentaro Miura, c'est la sidération qui me frappe pour le moment. Ne trouvant pas les mots, je vous propose deux textes, écrits il y a une dizaine d'années, où je tentais bien humblement d'analyser au sens mythologique la quête du héros de Berserk.

Guts ou le cri de l’Ego (2009)

L’Épée qui devint Homme

Son enfance fut marquée par l’absence des repères de socialisation et de construction de l’individuation. Guts est né Chose et plus précisément, il est né Épée. Il ne ressent rien car il ne connaît rien. Sa colère (issue de sa souffrance enfantine), son asociabilité et son incompréhension de la vie venait de son ignorance. Alors, il est épée, épée qui s’abat toujours et encore sur ce qui est vivant, sur ce qu’il ne comprend pas et qui n’a aucune signification pour lui.

Puis c’est la rencontre avec la Bande du Faucon et la découverte de l’Humanité : Amitié, Promesse et Amour. Il connaît enfin le Bonheur et la voie de l’Humanité, cherchant même un sens à sa vie en partant pour une quête existentielle.

Puis ce sera le retour des ténèbres, mais des ténèbres humaines cette fois-ci : Trahison, Haine et Vengeance.

Parce qu’il a goûté au fruit défendu de l’Humanité, il connaîtra des souffrances au-delà de tout ce qu’il pouvait imaginer. Alors il niera cette humanité qu’il a découverte, de même que l’Amitié, la Promesse et l’Amour. Il redeviendra une chose, une épée qui s’abat toujours et encore sur ce qui est vivant.

TRIBUNE LIBRE À Guillaume Boutet : La Quête de Guts
Tous droits réservés - © Kentaro Miura / Glénat

Mais voilà, malgré ce qu’il se prétend à lui-même, il a goûté à l’Humanité et sait désormais de quoi retourne la Vie, même s’il cherche à se convaincre du contraire. Il ne peut plus redevenir entièrement l’Épée qu’il fut jadis. On ne peut effacer le fait d’avoir mordu dans le fruit de la Vie.

Le destin le mettra face à une nouvelle famille et la promesse d’une renaissance. Promesse d’Amitié et d’Amour retrouvés. Alors il reprendra espoir car c’est qu’il a toujours cherché : une place dans le monde des vivants et non celui des objets.

Pourtant, ce ne sera pas facile. De nouveaux obstacles surgiront et pour les combattre, il devra mettre sur le tapis du destin sa si fragile Humanité, oscillant entre le néant et la vie. C’est l’Armure du Berserk. Grâce à elle il peut protéger sa famille mais le prix à payer est énorme : renoncer volontairement à son Humanité (re)gagnée si chèrement et difficilement pour (re)devenir une Épée. La différence cette fois-ci sera qu’il désire devenir une Épée qui protège la vie et non une Épée qui la tranche.

Guts arrivera-t-il à dominer l’Épée qu’il a en lui, pour protéger et non pour détruire, et y perdra-t-il définitivement cette humanité tant chérie et attendue ?

Tous droits réservés - © Kentaro Miura / Glénat

Le Chemin du Mythos vers le Logos

Guts est le Dernier des Héros et le Premier des Hommes, symbolisant le passage du Mythos au Logos. Il se bat contre la Causalité qui dirige le Monde de Berserk.

Le Mythos, c’est le Mythe dans le sens Connaissance du Monde prédéfini et prédéterminé. Le Mythe explique comment « est » le monde et explique aux hommes comment ils doivent se comporter. Dans l’ère du Mythos, l’homme n’a pas à comprendre ou à réfléchir car tout ce qu’il doit savoir est expliqué par le Mythe. Le destin des Hommes est d’ailleurs commandé par les Dieux et donc l’Homme n’a d’autre choix que de se soumettre aux lois dictées par le Mythos. Tout ceci est symbolisé par les différents Héros de la Mythologie qui, au final, doivent toujours se soumettre à la volonté des Dieux. Dans le Mythos, les Hommes ne sont pas vraiment Hommes mais simplement « Mortels ».

Le Logos, c’est la raison, c’est ce qui caractérise l’Homme Complet et Plein. L’homme de l’ère du Logos est pleinement Homme car il utilise sa raison et son intelligence pour comprendre le monde et diriger ses actes. Il n’est plus le « mortel » soumis aux Dieux et même les Dieux n’existent plus. Le Logos c’est l’Homme affranchi du Mythos qui dirige lui-même sa destinée et qui est à la recherche de la Connaissance.

Tous droits réservés - © Kentaro Miura / Glénat

Le Logos, plus largement, peut être vu comme l’Humanité affranchie de la destinée imposée par les Dieux (représentants du Mythos) : Guts s’est affranchi du monde du Mythe commandé par les Dieux (Causalité) par le biais de son Humanité (« Logos »). Transcendant la Causalité, Guts renonce à sa vengeance pour s’occuper de Casca et la guérir, c’est-à-dire qu’il décide de redonner une raison et une parole à celle qu’il aime.

Dans le Mythos, il y a l’idée que l’Homme est descendant des Dieux et les Héros sont les Hommes ayant su réveiller symboliquement la part Divine en eux. Les Apôtres de Berserk (Élus de la Causalité), sont les Héros du Mythos « Berserk » : d’ailleurs les Apôtres Ultimes de l’Armée de Griffith sont caractérisés comme des Héros au sens mythologique. Les Apôtres ce sont les manifestations premières de l’Ubris (Démesure, caractéristique des héros Grecs) et restent soumis aux Lois des Dieux : Un châtiment est prononcé et exécuté s’ils sortent de leur rôle.

Guts est lui-aussi un Héros mais pas au même sens, il n’est pas un Apôtre car la Causalité ne l’a pas reconnu, autrement dit il n’est pas un Héros du point de vue du Mythos, par contre il l’est du point de vue du Logos : Il est le Héros Homme Affranchi de la prédestinée imposée par les Dieux.

Guts sera sans doute le dernier des Héros (car il est un personnage de l’ère Mythologique et y mettra sans doute fin) et le premier des Hommes (car il se sera affranchi de la Causalité, du Mythos)

Tous droits réservés - © Kentaro Miura / Glénat

L’individu avant le Groupe

Guts est l’expression de l’Individualité et c’est pour cela qu’il s’oppose à Griffith, celui qui veut être Roi, car le Faucon symbolise le Groupe et l’intérêt du Groupe par rapport à celui de l’individu.

C’est en ce sens-là que la troupe de Guts, sa nouvelle famille, est l’envers de l’ancienne troupe du Faucon, son ancienne famille. Cette nouvelle famille est composée d’individualités très fortes (avec un aspect hétérogène et inharmonieux très marqué) motivés en premier lieu par leur Ego, et paradoxalement réunis à travers leur égoïsme - ils sont là pour eux avant tout et en même temps l’objet final n’est pas l’intérêt du Groupe mais de l’individu, c’est à dire Casca : tout ce qui est entrepris est fait pour elle, tous ces risques et ces efforts pour venir en aide à une "simple" personne.

Par opposition la Causalité, force qui dirige le monde de Berserk, c’est la Conscience Collective, l’intérêt supérieur qui transcende l’individu. Le Monde Astral est créé par l’inconscient collectif, c’est l’Humanité qui le nourrit et à travers cet univers, c’est l’Humanité qui s’emprisonne par le biais de sa propre conscience collective : l’Homme enchaîné par la puissance du Groupe et soumis à la Destinée du Tout.

Dans ce monde, Guts est l’Individu qui recherche son Ego et qui recherche le Bonheur à travers une seule et unique personne, celle qu’il aime et chérit, et cela même s’il doit affronter le Monde, la Causalité.

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L’Homme vers Dieu ou Dieu vers l’Homme (2011)

Je m’étais arrêté à l’époque à l’opposition du Mythos, porté par Griffith, le God Hand et les Apôtres, avec le Logos, porté par Guts – le tout relié à la question de l’Ego et de l’Individualité. Il s’agissait donc de la thématique de la Dualité de l’Univers, traité du point de vue de la Concurrence. Or, il y a évidemment une autre approche à cette thématique : celle de la Complémentarité.

Commençons par replacer les Grandes Puissances Surnaturelles du monde de Berserk. Le God Hand apparaît quasiment dès le début du manga, tandis que les Rois Élémentaires entrent en scène bien plus tardivement (volume 24).

Ces deux groupes « gouvernent » le Monde Astral et constituent les deux sources connues de « pouvoirs » de l’Univers. En effet, pour accéder à un pouvoir et/ou une sagesse suprahumaine (Mythos), l’individu n’a semble-t-il que deux possibilités :
- être élu par la Causalité et être guidé par le God Hand pour devenir un Apôtre,
- suivre la voie de la Magie qui consiste à ouvrir sa conscience à la forme spirituelle de la Nature.

Le Monde Astral qui forme ainsi le lien entre le Monde Matériel et le Monde Idée, peut donc être abordé de deux façons différentes, qui sont également des façons différentes de considérer l’Ego et l’Individualité.

Tous droits réservés - © Kentaro Miura / Glénat

Le God Hand peut être vu comme un dévoreur d’Egos. En échange de pouvoirs/dons les Apôtres se soumettent à un Destin, dictés par leurs Désirs – l’autre nom du God Hand étant logiquement « Anges Gardiens du Désir ».

Et plus important même : pour obtenir ce pouvoir, ils doivent sacrifier d’autres Egos et plus particulièrement ceux d’êtres chers. En échange donc d’Egos, l’Élu se voit attribuer un Rôle et un Destin dans le Mythos. Son Ego se voit donc valorisé et placé au-dessus des autres Egos, qui ne sont rien d’autres que des objets pour assouvir ses Désirs. Lui-même devant se soumettre à la Causalité qui lui est encore supérieure et à laquelle il ne peut plus échapper – la mort étant synonyme d’une sorte de damnation et souffrance éternelle (le Vortex des Âmes).

Bref, les Élus de la Causalité « s’élèvent » aux prix d’Egos (le leur et ceux d’êtres chers) et cette élévation justifie et légitime leur façon d’être avec les autres, qui ne forment qu’une masse indifférenciée car constituée d’Egos « vulgaires » (non élus). Le reste c’est donc le « Groupe » qui n’existe que pour servir et suivre les Élus de la Causalité.

Tous droits réservés - © Kentaro Miura / Glénat

Les Rois Élémentaires, eux, ne demandent qu’une seule chose en échange de leur sagesse : croire en eux. Ceux qui croient à la Magie, aux Créatures Fantastiques et respectent les Anciennes Traditions auront accès à la vision du Monde Astral. C’est un Mythos qui ne donne pas de façon immédiate et spectaculaire du Pouvoir. La Voie de la Magie est longue, lente et nécessite un apprentissage. De plus elle met à contribution la part de Logos de l’Humain, c’est-à-dire sa capacité à comprendre le monde par son intelligence et sa réflexion.

Ici il n’y a pas d’Egos privilégiés (Élus) et les Désirs Humains n’entrent pas en compte. Il ne s’agit pas non plus de devenir Serviteurs et Esclaves des Rois Élémentaires. Ces derniers n’ont eux-mêmes aucun Désir et ne proposent nul Destin aux Humains car ils n’ont pas d’Ego véritable : ils sont la personnification des forces de la Nature – leur surnom étant les « Anges Gardiens des Points Cardinaux ». Ils sont le monde et n’ont que faire des désirs et des enjeux personnels.

Tout ce qu’ils proposent est un échange et une Harmonie entre l’Humain et la Nature (au sens mythologique). Un respect et une compréhension mutuelle qui donnent ainsi lieu à un échange : « crois en moi et respecte-moi et je partagerai avec toi un peu de la force du Monde ».

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Moins séduisant et moins grisant que la Voie du God Hand, celle de la Magie implique également de se mettre aux services des autres, de partager avec son prochain cette sagesse et d’assister ceux qui en ont besoin.

Il s’agit donc de deux conceptions bien différentes du Mythos : l’un est un Divin qui est une émanation du Désir et de l’Ego des Humains, proposant une élévation « Supérieure », et donc une séparation avec « l’Inférieur », tandis que l’autre est un Divin désincarné qui rassemble tout l’Univers sur un même plan, visant une Harmonie entre les différents aspects de l’Homme et de la Nature, et faisant de chacun et de tous un élément égal du Monde.

Tous droits réservés - © Kentaro Miura / Glénat

(par Guillaume Boutet)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
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2 Messages :
  • Un grand Bravo pour cette article. C’est une très belle analyse qui rend compte de ce qu’est le chef-d’œuvre Berserk.
    Comme vous je ressens beaucoup d’émotions, sans pour autant avoir connu personnellement M. Miura.
    Nous ne pouvons que le remercier pour la réalisation de son œuvre.

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    • Répondu par Erwann le 21 mai à  13:40 :

      Merci pour cette analyse. J’ai découvert Berserk en 2019 seulement par les adaptations animées et je suis tomber amoureux de ce chef d’œuvre. Très peu d’œuvre m’avaient autant affecté auparavant. Et j’ai bien peur qu’aucune autre ne me touchera autant. Dès lors je me suis acheté les 40 tomes, les dévorant a la chaîne sans pouvoir m’arrêter. A la dernière page du tome 40, je m’impatientais déjà de continuer le tome 41. Mais voilà, la triste nouvelle d’hier me laisse un goût amer dans la bouche et une sacrée boule de tristesse dans les tripes...mais je suis heureux de voir les nombreuses réactions sur le net et les réseaux sociaux. Nous communions ensemble la mémoire de ce génie du dessin et du scénario qu’etait Mr Muira. J’ose espérer qu’il a laissé une quelconque consigne de finalisation de l’histoire qq part, et qu’un courageux mangaka prendra le crayon pour terminer son oeuvre. Mais ma croyance me ramène les pieds sur terre et enterre cet espoir aberent qui, même s’il voit le jour (quitte à avoir une qualité de dessin moindre), la lumière qui éclairera nos yeux lors de sa lecture sera toujours plus terne que si c’était Kentaro Muira qui avait lui même achevé son oeuvre. Alors merci pour tout cher Mr Muira, même si toute histoire me paraitra désormais fade et que je n’aurai jamais connaissance de la conclusion de ce trio infernal

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