Tchang a rejoint Hergé

8 octobre 1998 0 commentaire
  • Tchang Tchong-Jen est décédé le 8 octobre 1998.
    Ce vieux monsieur qui s'est éteint dans l'anonymat était un mythe. Une légende. C'est ce Chinois qui convainquit Hergé, en 1934, alors qu'il entamait "Le Lotus Bleu" dans la même tonalité caricaturale que ses albums précédents, de se documenter afin de donner une représentation réaliste de la Chine.

S’il n’y avait eu cette rencontre - et cette amitié qui résista, durant un demi-siècle, à la double érosion du temps et de l’éloignement - Hergé aurait-il atteint à l’universalité ? Le jeune dessinateur doué de ce journal extrémiste catho qu’était le XXe siècle aurait-il pu se faire connaître en-dehors des frontières belges ? Peut-être que oui. Peut-être que non. Il est probable que Tchang ne fut, tout bonnement, qu’un simple déclic. Mais qui eut un tel impact dans la carrière d’Hergé qu’il le fit entrer dans l’ Histoire de la bande dessinée aux côtés du père de Tintin.

L’anecdote est belle. Hergé la raconte dans les entretiens qu’il a accordés à Numa Sadoul en 1975 ("Tintin et moi" - Casterman).

"Après avoir terminé "Les cigares du pharaon", j’ai annoncé dans le journal que Tintin allait poursuivre son voyage vers l’Extrême-Orient. Et, suite à cette annonce, j’ai reçu une lettre qui me disait, en substance, ceci : " Je suis aumônier des étudiants chinois à l’université de Louvain. Or, Tintin va partir pour la Chine. Si vous montrez les Chinois comme les Occidentaux se les représentent trop souvent ; si vous les montrez avec une natte, qui était, sous la dynastie mandchoue, un signe d’esclavage ; si vous les montrez fourbes et cruels ; si vous parlez de supplice " chinois ", alors vous allez cruellement blesser mes étudiants. De grâce, soyez prudent : informez-vous ! ".

C’est ce que j’ai fait, et l’abbé Gosset - c’était son nom - m’a mis en rapport avec un de ses étudiants qui était dessinateur, peintre, sculpteur, poète, et qui s’appelait... Tchang Tchong-Jen.

Oui, c’est son nom que j’ai donné au petit Chinois que Tintin rencontre là-bas, qui devient son ami et qu’il retrouvera, beaucoup plus tard dans Tintin au Tibet...
C’est donc au moment du Lotus bleu que j’ai découvert un monde nouveau. Pour moi, jusqu’alors, la Chine était, en effet, peuplée de vagues humanites aux yeux bridés, de gens très cruels qui mangeaient des nids d’hirondelle, portaient une natte et jetaient les petits enfants dans les rivières... J’avais été impressionné par des images et des récits de la guerre des Boxers, où l’accent était toujours mis sur les cruautés des Jaunes, et cela m’avait fortement marqué. J’ai exprimé cela dans un dialogue entre Tintin et Tchang.

Tchang disparaît

L’alchimie fonctionna magnifiquement entre les deux hommes. Hergé et Tchang devinrent amis, le premier découvrant auprès du second une culture fascinante qu’il ne soupçonnait pas. Et le second entra dans la fiction en devenant héros de bande dessinée.

 Vint la Révolution chinoise. Tchang rentra au pays. Et disparut complètement de la vie d’Hergé. Pas de sa mémoire.Il chercha à le retrouver. Sans succès.

"Je lui dois aussi d’avoir mieux compris le sens de l’amitié, le sens de la poésie, le sens de la nature... C’était un garçon exceptionnel, que j’ai malheureusement perdu de vue. J’ai souvent écrit ; parfois je m’informe auprès d’amis chinois. Mais je ne sais pas ce qu’il est devenu... Il m’a fait découvrir et aimer la poésie chinoise, l’écriture chinoise : " le vent et l’os ", le vent de l’inspiration et l’os de la fermeté graphique.
Pour moi, ce fut une révélation."

Invité par Madame Chang Kai-Shek en 1939, il crut avoir là l’occasion de revoir son ami. Mais la guerre en Europe l’en empêcha. Il fallut attendre 1972 avant que le gouvernement de la République de Chine lui rappelle que l’invitation était toujours valable.

Il partit en 1973, accompagné du journaliste et futur député européen Luc Beyer. Allait-il réussir à retrouver Tchang ?

Thierry Smolderen et Pierre Stercks racontent ce voyage dans leur livre "Hergé, portrait biographique", paru dans la collection "Bibliothèque de Moulinsart", chez Casterman (1988).
La scène se passe lors d’une cérémonie officielle dans une Académie chinoise. Hergé s’est approché d’un vieux professeur de dessin :

"- Connaissez-vous, par hasard, un nommé Tchang Tchong Jen ? lui demande Georges en anglais. C’est un sculpteur. Il vivait à Shangai avant la guerre. C’était mon ami.
Le vieil homme réfléchit.
Tchang a rejoint Hergé Un sculpteur, dites-vous ? Je ne vois pas. Non...

Le peintre fait écho à la question de Georges ; les professeurs, formant cercle, demandent à Hergé de répéter le nom de cet ami chinois ; tandis qu’ils en discutent entre eux, Georges les dévisage tout à tour, s’attendant à voir l’un d’eux, brusquement, claquer des doigts et dire : "Tchang Tchong Jen, mais bien sûr ! Il habite Taipeh..."

Certains étudiants de l’académie avaient demandé à Georges de venir voir leurs travaux. On avait dit aux jeunes gens d’attendre dans le hall, mais l’interminable cérémonie a eu raison de leur patience. Ils sont partis.

Georges marche aux côtés de Luc Beyer dans les rues de Kaosiung ; leurs épouses suivent les guides, quelques pas en avant. Le dessinateur est pensif et peut-être un peu mélancolique. Quelques mois avant son départ, le vieil abbé Gosset, l’homme qui, en 1934, l’avait présenté à Tchang, lui a fortement déconseillé de se rendre à Taiwan : "N’y allez pas ! Formose n’est qu’à quelques kilomètres de la Chine mais ce n’est pas la Chine."

Cependant, Hergé prend ce voyage comme il vient ; il a décidé de mener son enquête à sa manière au hasard des rencontres, en suivant à la lettre la "tactique du non-agir". Il ne voit pas comment il pourrait retrouver Tchang autrement..."

(par Patrick Albray)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

  Un commentaire ?