« Terry et les Pirates » 2/2 : principes de départ et évolution de la série

14 novembre 2010 1 commentaire
  • À l’occasion de sa republication en français par la galerie éditrice parisienne Bdartist(e), après avoir évoqué, dans [un précédent article->11034], la genèse de {Terry et les Pirates}, voyons quelles sont les caractéristiques qui font que la série de {{Milton Caniff}} devint une œuvre à part…

Le volume I de la réédition de cette série couvre ses deux premières années (1934-1936), où l’on peut mesurer quelles sont les spécificités des débuts qui ont fait son succès. Milton Caniff sut faire du neuf avec du vieux, en associant aux « recettes » déjà éprouvées du comic strip de son époque sa grande capacité d’évolution et d’innovation en tant que narrateur. Au cours des douze ans consacrés à son développement de Terry et les Pirates, il les mélangea à des apports de son cru. Le résultat, sortant du lot, fit de lui la figure dominante de l’adventure strip. Puis, il se consacra à son autre création maîtresse : le strip d’aviation Steve Canyon.

Les ingrédients d’une série mythique qui s’est bonifiée avec le temps

L’ouvrage de Bdartist(e) reprend presque à l’identique celui conçu sous la houlette éditoriale de Dean Mullaney, l’un des ex-fondateurs d’Eclipse Comics, pour The Library of American Comics/IDW Publishing. Ce dernier parvint à y concilier judicieusement l’emboîtage des strips quotidiens avec l’histoire différente racontée, un moment, dans les Sunday pages, restaurées dans leurs couleurs d’origine.

« Terry et les Pirates » 2/2 : principes de départ et évolution de la série
Couverture d’atmosphère avec Dragon Lady, la femme-pirate, et des jonques chinoises
© Slatkine B. D., 1980/Graph. – Lit.

Continuateur de Dicky Dare, le duo de protagonistes formé par Terry et Pat Ryan, le petit et plus faible, flanqué d’un grand costaud, est animé, à la base, par la quête d’un trésor. Un moteur initial de l’intrigue aussi connu par le binôme Wash Tubbs et Captain Easy de Roy Crane, dont le dessinateur de l’Ohio louche en supplément sur les fameuses pin-ups. Car Terry, trop jeune, et pourtant tôt prompt à manier le pistolet automatique, laisse dans un premier temps la préséance à Pat, dans le registre de la violence ou du charme et de la séduction. Même si le gamin, contrairement à beaucoup de bandes dessinées, va bientôt grandir, et ne plus s’en laisser compter dans ces domaines à son tour.

Parce que le démiurge Caniff confère rapidement une vraie dimension adulte inédite à sa série, osant suggérer des liens entre les deux sexes effectivement teintés de sexualité. Ceci innovait dans les années 1930, même si les comics strips y étaient plus lus par les lecteurs de journaux pères de famille que par leur progéniture.

Où Dragon Lady justifie pleinement son statut de vamp, en se drapant dans une cape, comme un vampire à la Dracula : remarquez, malgré la mise en couleurs de cet extrait de Sunday page, le travail déjà notable du dessinateur en 1936 sur l’éclairage et le clair-obscur...
© Bdartist(e) pour l’édition française, 2010

Des vamps et des méchants, voire les deux en une…

Un tel piquant est apporté par une galerie de personnages féminins mémorables, carrément vamps pour certaines, succombant après s’être fait désirer à l’attrait du mâle et du mal : Normandie Drake, Wendy Wingate, Raven Sherman ou l’ambiguë Burma et la vénéneuse Dragon Lady, etc. Inspirées, physiquement ou pour leur personnalité, de modèles pour des photos ou de la promotion, employées par leur créateur, ou de stars hollywoodiennes, parfois connues à titre personnel, leur étonnante épaisseur psychologique le ferait paradoxalement presque passer pour un féministe. Ce qui n’était pas une mince performance de sa part ! De plus, selon la légende, l’ensorcelante Dragon Lady serait née d’un simple entrefilet de journal, traitant d’une femme-pirate, comme la Chine en connut de nombreuses.

Avec elle, nous en venons donc aux fameux pirates du titre. Ils devraient, eux, leur désignation au commanditaire de la série, Joseph M. Patterson, désireux d’en relever au maximum la saveur. Cette autre suite de personnages hauts en couleur, de Poppy Joe à Papa Pyzon, ou du Captain Judas au marquant seigneur de la guerre Klang, du prochain volume, laissera néanmoins sa place à encore plus de réalisme. Lorsque Terry sera appelé sous les drapeaux, pour faire son devoir, durant la Deuxième Guerre mondiale.

Captain Judas, l’un des divers membres de la cohorte des pirates du titre de la série
© Bdartist(e) pour l’édition française, 2010

Dernier point concernant les rôles importants : Connie, coolie chinois au parler caractéristique, ou Big Stoop ultérieurement qui, par leur nom ou leur apparence, confinent parfois la caricature. Dans un premier temps, ils s’apparentent au faire-valoir destiné à amuser, issu des débuts des comics, et n’échappent pas toujours aux lieux communs courant à son époque de la part de Milton Caniff. Pourtant, eux aussi voient leur personnalité progressivement développée et enrichie d’une vraie existence propre.

Tandis que leur dessinateur, en 1934-1936, fait ses gammes. En marche vers le stade de pleine possession de son talent, auquel il accédera bientôt, il améliore son usage des trames. Si ce sont les tenants du style académique, Alex Raymond en tête, qui règneront en maîtres sur leur utilisation, Milton Caniff va, lui, surtout accentuer son usage du pinceau, jusqu’à le rendre prépondérant, pour aboutir aux effets d’éclairages et de clairs-obscurs qui ont fait sa réputation.

Anciennes éditions et nouvelle version

Publié en Europe peu après sa parution originale, la série Terry et les Pirates a fait les belles heures de diverses revues de bandes dessinées, dont les biens nommés L’Aventureux en France ou L’Avventuroso en Italie, pendant plusieurs décennies. Elle connut aussi différentes éditions sous forme d’albums reliés : voir les illustrations de l’entretien avec son éditeur actuel en français, Jean-Baptiste Barbier.

Celle qui nous occupe, comptant six volumes au total, imprimés chacun à 2050 exemplaires, nous est annoncée comme motivée par une ferme volonté d’être menée à son terme. Cette republication de référence et sa retraduction soignée satisferont pleinement les amateurs déjà convaincus ou ceux qui désirent mieux connaître la création la plus réussie du maître de l’adventure strip en noir et blanc.

En supplément, chaque volet va bénéficier, comme à la fin des épisodes de Sin city de Frank Miller, d’une série d’hommages inédits de nombreux dessinateurs comme François Avril, François Boucq, Nicolas De Crécy, Guy Davis, André Juillard, Floc’h, etc.

Couverture d’un album des republications en français de « Steve Canyon »
© Field Enterprises, 1985 – Distribué par KFS et AgePresse, avec l’aimable autorisation des Éditions Glénat/© Éditions Gilou, 1985

L’après Terry

En décembre 1946, Milton Caniff, en délicatesse avec son syndicate éditeur, abandonne Terry et les Pirates, cette série qui lui a procuré la célébrité. Car il n’en détient pas les droits ! Elle est alors poursuivie par George Wunder, un dessinateur moins talentueux, mais qui fera de son mieux pour la faire vivre jusqu’en 1973, sous le titre de Terry Lee. Son créateur est donc contraint de mettre au point un nouveau héros.

En janvier 1947, Milton Caniff se lance dans les aventures de Steve Canyon, qui devaient se prolonger aussi pendant plusieurs décennies, jusqu’à la mort de leur auteur, en 1988. Ce pilote américain démobilisé ouvre une agence privée, avant de rempiler comme officier de l’aviation américaine. Le scénario et ses continuations rappellent fortement le Terry des années de guerre. Ils sont marqués par une célébration assez inconditionnelle de l’impérialisme américain, dont la pesanteur idéologique s’accroît au rythme des soubresauts de la guerre froide.

Bien sûr, celle-ci n’est pas absente de Terry et les Pirates et s’impose progressivement, au gré de l’escalade militariste qui conduit les nations à la Deuxième Guerre mondiale. Mais, pour l’instant, dans les premiers temps de la série, l’ambiance demeure plus bon enfant : les protagonistes, sous prétexte de chasse au trésor et autres rebondissements, s’appliquent d’abord à faire vivre à leurs lecteurs de la grande aventure exotique par procuration.

De son côté, Noel sickles, le complice de toujours, a rapidement fui les cadences épuisantes de conception des strips quotidiens et suppléments dominicaux. Retourné vers la publicité et devenant un illustrateur coté pour des magazines prestigieux, il conçoit notamment les logo-titres des deux séries majeures de Milton Caniff : Terry et Steve Canyon. Ils entretiendront leur partenariat artistique leurs vies durant. Dans les années 1970, ils s’investissent encore ensemble dans un projet inédit de bande dessinée, mettant en scène une vedette de l’écran parmi les plus populaires du moment : un expert en arts martiaux… non plus Terry Lee, mais Bruce Lee !

Au crépuscule d’une carrière bien remplie, la Chine redevenait ainsi, l’espace d’un moment, le centre d’intérêt du père de Terry et les Pirates.

(par Florian Rubis)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

En médaillon : Connie (détail de couverture du volume I de la réédition de « Terry et les Pirates ») © Bdartist(e) pour l’édition française, 2010

Visiter le site de la galerie Bdartist(e)

Terry et les Pirates (volume I : 1934 à 1936) – Par Milton Caniff – Bdartist(e) – 377 pages, 46 euros

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1 Message :
  • Nœl Sickles a fui les cadences infernales et épuisantes de conception des strips et autres planches dominicales ?Oui,effectivement.

    Pour rappel,Al Foster passait près de 55 heures par planches-ce n’est que vers la fin de sa vie qu’il utilisa des assistants pour les décors et les couleurs ;et vers 1971/1972 qu’il se mis à fournir des scénarios(entièrement découpés et très crayonnés) à John Cullen Murphy- Warren Tufts,lui travaillait 80 heures par semaines et les exemples sont nombreux.

    Il y a même eut la fameuse échelle de (Jack)Kirby:jusqu’à 10 planches par jour-crayonnées "seulement"il est vrai-toujours en cour aujourd’hui.Des cadences infernales dans les comics donc oui...

    Dans les strips,les auteurs débordés faisaient couramment appel à des aides extérieures(on appelle ça des ghosts)qui aidaient ou faisaient tout le travail sans être crédités et l’auteur signait.

    Alex Toth a fait ça pour Warren Tufts,et frank Robbins a entièrement dessiné des strips de Caniff.Mais l’aide pouvait être variable.

    Pour continuer dans le registre cadences infernales,John Byrne (celui des Xmen)dessine et encre 3 planches le matin et occupe ses après midi à faire du scénario.Plus proche de nous,Jean-Yves Mitton à sa grande époque scénarisait dessinait encrait 3 planches par jour.

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