Tintin, Gil Jourdan... La bande dessinée commentée

10 mars 2014 10 commentaires
  • Coup sur coup, viennent de paraître en librairie les rééditions de deux classiques de la bande dessinée : "La Voiture immergée" de Maurice Tillieux, commenté par Hugues Dayez (Dupuis / Niffle) et "Les 7 boules de cristal" de Hergé, commenté par Philippe Goddin. Petite étude comparative.
Tintin, Gil Jourdan... La bande dessinée commentée
"La Voiture immergée" par Maurice Tillieux, édition commentée
Ed. Dupuis - Niffle

Pour atteindre son statut, aujourd’hui difficilement contestable, de 9e Art, la bande dessinée est passée par toutes les voies de la respectabilité : expositions, remises de prix, festivals, monographies, études... Jusqu’à être étudiée en classe.

Depuis quelques années, un genre fait florès : le commentaire, qui voit les érudits se pencher sur les œuvres comme les 72 savants qui, à la demande de Ptolémée au IIIe siècle av. J.-C., unifièrent les différentes versions de la Bible pour la fondre dans un texte unique : la Bible des septante. L’enjeu n’est pas ici si différent : nous sommes au-delà de la constitution d’un corpus ; il s’agit d’un véritable acte de vénération qui aboutit à sacraliser une œuvre pour l’ériger en référence.

Dans le rôle des grands prêtres, deux connaisseurs : Pour Maurice Tillieux, c’est Hugues Dayez, biographe de Peyo (Peyo l’enchanteur, Niffle éditions) et serial interviewer pour la Radio Télévision Belge ; pour Hergé, c’est Philippe Goddin l’hergéologue (néologisme qu’il a lui-même forgé pour se décrire), biographe officiel de l’auteur de Tintin et maître d’œuvre de Hergé - Chronologie d’une œuvre (sept volumes chez Moulinsart), par ailleurs ancien secrétaire général de la Fondation Hergé.

"La Voiture immergée" par Maurice Tillieux, édition commentée

Les deux exercices sont extrêmement différents, même s’ils procèdent de la même intention. Dayez (et Niffle, son éditeur) reprennent l’album en demi-planches, sortant le dessin de sa couleur pour lui rendre une dimension nouvelle où l’on retrouve la pureté du trait, les équilibres souvent très élaborés chez Tillieux du noir et du blanc. Le gain esthétique est indéniable et on ne peut qu’être bluffé par un sens de l’observation qui restitue avec perfection les atmosphères magiques de Gil Jourdan, que ce soit dans l’évocation d’un bord de mer vendéen ou dans celle d’un dock de Londres, dans le dessin d’une automobile ou encore le drapé impeccable d’un imperméable. Le commentaire est elliptique, très peu analytique, s’appuyant souvent sur des citations extraites d’entretiens, parfois inédits, de Maurice Tillieux ou de quelques-uns de ses proches.

"La Malédiction de Rascar Capac" par Hergé
Ed. Casterman

Une étude fouillée

Avec l’album d’Hergé, nous avons affaire à un document encore plus intéressant : il s’agit de la compilation de la première version de Tintin et les sept boules de cristal, soit 150 strips parus pendant l’Occupation, de décembre 1943 à août 1944, dans le quotidien belge Le Soir, alors sous séquestre allemand. Stylistiquement, c’est du bonheur : Hergé a enfin atteint la plénitude de son talent. Son trait est régulier et vivant, ses compositions sont rigoureuses sans jamais être empesées, sa narration, en dépit des contraintes (parution en strips dans un quotidien devenu un organe de propagande nazi, restriction de place due à une pénurie de papier, etc.), est fluide et inventive. Son inspiration, comme souvent chez lui, s’alimente aux mythes les plus puissants de son temps.

Goddin, allant bien plus loin que Dayez, contextualise chaque image, s’appuie sur les propres archives d’Hergé dont il publie les extraits sur la page qui lui fait face, et fait régulièrement une étude comparative avec l’album qui paraîtra dans l’après-guerre. L’exercice est éblouissant. Il devrait séduire aussi bien l’amateur qui trouve dans cet album un prolongement érudit de sa première lecture que les chercheurs qui trouveront ici plein de nouvelles informations inédites sur une œuvre dont on croyait connaître le moindre secret. Un bel ouvrage, protégé par un fourreau, qui ne déparera pas votre bibliothèque.

"La Malédiction de Rascar Capac" par Hergé
Ed. Casterman

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Photos : DR

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10 Messages :
  • Tintin, Gil Jourdan... La bande dessinée commentée
    10 mars 2014 12:22, par E. Panorthotes

    Cher M. Pasamonik, je ne sais pas si « Ptolémée » a demandé à 72 savants d’« unifier les différentes versions de la Bible » : ce n’est pas ce que dit la « légende » que l’on trouve dans la lettre d’Aristée et chez Philon d’Alexandrie (pour qui ce texte est divinement « inspiré »), qui évoque la traduction en grec du Pentateuque (hébreu) ; ladite légende, et les savants modernes, y voient la première traduction de la Bible (on appelle « versions » les traductions en grec, syriaque, latin...) — mais en tout état de cause, cela ne saurait s’être passé au IIIe siècle après J.-C., plutôt avant...

    Et certes, cela ne concerne pas vraiment la bande dessinée (ni d’ailleurs le commentaire), mais bon...

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 10 mars 2014 à  13:02 :

      Pour la date, vous avez raison, c’est une étourderie. C’est au IIIe s. AVANT J.-C. et non après.

      Il est clair que cette demande de traduction de l’Ancien Testament par Ptolémée a eu pour effet d’unifier un texte très disparate, écrit aussi bien en hébreu qu’en araméen, agglomérant des corpus aussi bien légendaires que poétiques ou juridiques, d’où ma remarque. Il a été dit que les 70 traductions rendues furent, "par miracle", identiques... Il est communément accepté que c’est la Bible des Septante qui sert de base à l’Ancien Testament en référence dans les églises chrétiennes.

      Je n’ai pas cherché à développer car, comme vous le dites, c’est hors sujet, mais j’avais dans l’esprit la Bible annotée par les commentateurs du Talmud dont la casuistique dépasse, et de loin, le texte original en terme de volumes. C’est un peut ce qui est en train d’arriver à ces bandes dessinées.

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      • Répondu par Stéphanie le 10 mars 2014 à  15:58 :

        J’avoue être perplexe. En 2012, les éditions Moulinsart ont publié un ouvrage de monsieur Philippe Goddin intitulé « Les Mystères des 7 Boules de Cristal ». Ce nouvel (?) opus me semble furieusement similaire. Est-ce simplement une réédition sous le label Casterman ?

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        • Répondu par Frencho-id le 10 mars 2014 à  18:29 :

          Philippe Goddin a expliqué que La malédiction... chroniqué ci-dessus est antérieur, dans sa rédaction, aux Mystères des 7 boules de cristal que vous évoquez, mais que le premier a été mis de côté plusieurs années pour des raisons éditioriales. Quand on lui a proposé de faire Les mystères..., il a tâché de ne pas tout lâcher afin de réserver le plus gros pour l’ouvrage qu’il voulait le plus complet — La malédiction..., donc.

          Je n’ai pas encore lu La malédiction..., mais Les mystères... était déjà bien copieux. Ça semble donc une gageure que de réussir à écrire à distance deux versions d’un même ouvrage sans que l’un se résume à l’autre. Un tel savoir-faire, quand on voit par ailleurs ce qui se publie, ça laisse admiratif...

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          • Répondu par Stéphanie le 10 mars 2014 à  21:47 :

            Merci bien pour l’info.

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            • Répondu par Frencho-id le 12 mars 2014 à  13:29 :

              Vérification faite sur pièce, cette nouvelle édition est plus copieuse en terme de rédactionnel, mais aussi les demi-planches sont sensiblement plus grandes. Dans l’ensemble c’est en outre un bel ojet.

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  • Si je ne m’abuse, il ne reste plus désormais qu’une aventure de Tintin inédite parue en noir et blanc dans Le Soir .
    Il s’agit de L’ETOILE MYSTERIEUSE.
    Mais celle-ci contient quelques phylactères ouvertement anti-sémites.
    Est-ce que cela va faire obstacle à la publication ?
    J’espère que non, les ouvrages déja parus constituant des documents historiques de premier choix.

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    • Répondu par OW le 11 mars 2014 à  15:00 :

      Mais celle-ci contient quelques phylactères ouvertement anti-sémites.

      C’est surtout un strip, qu’on trouve partout sur le net, reprenant une blague juive de mauvais goût (-"C’est la fin du monde Isaac, on ne sera pas obligé de payer nos fournisseurs !" de mémoire), le contexte (et ce qu’on sait aujourd’hui de la suite de la guerre) joue contre Hergé, mais il a quand même été extrèmement prudent dans les années de guerre, contrairement à des confères carrément anti-sémites dont certains ont été fusillés à la Libération. Je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas publiable aujourd’hui, surtout avec Ph Goddin pour contextualiser, au contraire même ce serait très intéressant.

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      • Répondu par Jacques Langlois le 12 mars 2014 à  14:04 :

        Pas seulement sur le net, mais aussi, par exemple, dans l’album en question de l’intégrale Tintin co-éditée par Casterman et Moulinsart, diffusée par Atlas, avec les introductions de J-M.Embs, Ph. Mellot et ....Ph.Goddin. Et même auparavant dans le tome 4 consacré à la période 1939-1943 de la "Chronologie d’une oeuvre" de ce même Goddin chez Moulinsart...
        Rien ne s’oppose donc vraiment à une réédition de la version "Soir volé" de "L’Etoile mystérieuse".

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