Tintin et les Héritiers

22 février 2000 0 commentaire
  • C'est un Dallas à la Belge. Un thriller économique d'autant plus excitant qu'il s'est déroulé sous nos yeux. Hergé, à son décès en 1983, ne pouvait se douter que son héritage allait déclencher autant de passions. Ni que son personnage serait l'objet de tant de mini-scandales à répétition. Chronique de l'après-Hergé.

Tintin et les Héritiers Le père d’Hugues Dayez était un célèbre journaliste belge. Cela lui valut le privilège d’être invité aux Studios Hergé, un jour de 1975 alors qu’il était adolescent, pour rencontrer le père de Tintin. Cette rencontre, il ne l’a pas oubliée. Et, devenu journaliste à son tour, il a suivi de près tous les événements qui ont marqué la bande dessinée depuis les années 80. Et particulièrement ceux qui ont concerné Hergé et Tintin.

Il retrace, en près de 200 pages qui se dévorent d’une traite, l’incroyable saga de sa succession, depuis ce 3 mars 1983 où Hergé nous quittait, après avoir fait de son épouse Fanny, qu’il avait épousée six ans plus tôt après dix-sept ans de vie commune, sa légataire universelle.
image 100 x 122 En 1977, il avait engagé un jeune secrétaire, Alain Baran, ex-danseur dans le ballet de Béjart. C’est lui qui avait géré le fabuleux cinquantième anniversaire de Tintin, et qui s’était occupé des studios lorsque la grave maladie dont il était atteint avait empêché Hergé de le faire. Il était donc normal que ce fût à lui que Fanny confia les rênes de l’héritage spirituel d’Hergé.

Un héritage difficile à gérer. Car les studios Hergé sont vieillissants, car Fanny est hésitante et déjà égarée dans des aventures mystiques, et car une lutte de pouvoir s’est engagée entre lui de Bob de Moor. Il en est le vainqueur : les studios sont dissous, Alain Baran crée une structure qui va lui permettre de s’embarquer dans de grands projets : la "Baran International Licensing". Suivie de la "Baran Licensing". Puis "Yéti Presse" pour lancer "Tintin reporter", qu’une rédaction parisienne incompétente massacre (l’aventure coûtera 130 millions de FB aux investisseurs). Puis "B.S. Management" pour gérer les rapports entre toutes ces sociétés. Puis "Tintin Communications" pour financer une "Tintin TV". Il négocie avec Spielberg, il édite "L’Alph-Art", il supervise l’adaptation des albums en dessins animés, il relance les activités de licensing. Mais ses projetsambitieux tombent à l’eau. Il perd tout. Il est évincé par Nick Rodwell.

image 100 x 131Celui-ci a une emprise énorme sur Fanny, qu’il va finir par épouser. Il est désormais le maître de l’empire "Moulinsart S.A.", dont l’image n’a cessé de se dégrader par la répétition de petites et grandes décisions qui correspondent si peu à un personnage aussi populaire que Tintin. Envoyer une facture à une école qui, en hommage à Hergé, a choisi de se donner le nom de son personnage. Ou à un libraire qu’Hergé avait autorisé à reprendre la silhouette de son personnage pour son logo. Faire évoluer les produits dérivés vers des objets beaux mais chers, réservant l’univers de Tintin à une élite. Empêcher des livres consacrés à Tintin de paraître. Au point de monter contre lui les principaux "tintinologues", comme Benoît Peeters qui a, à cause de lui, met fin à la belle collection "Bibliothèque de Moulinsart". "Objectif thune", titre la presse en parlant de lui.

Si Nick Rodwell a visiblement le mauvais rôle dans ce livre, on peut regretter qu’il ne puisse se défendre et s’expliquer comme Alain Baran a pu le faire. L’auteur justifie cette absence par le fait que Nick Rodwell n’acceptait une interview qu’à la condition expresse que cela se fasse dans le bureau de son avocat et en présence de celui-ci. image 128 x 192 Certes, c’est une méthode à l’américaine qui a peu sa place, pour quelque temps encore, en Europe. Certes, elle est peu compatible avec les habitudes journalistiques. Mais accepter ces conditions aurait permis d’éviter l’impression de partialité que l’on ressent dans la dernière partie de ce livre. Qui, ceci étant mis à part, réussit à transformer en véritable roman vingt années d’actualité tintinomaniaque que l’on déguste avec d’autant plus de plaisir qu’on l’a déjà vécue partiellement par medias interposés.

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(par Patrick Albray)

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Dessins d’Hugues Dayez d’après Hergé.

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