DIDIER PASAMONIK : "Mami Wata", le dernier album de « Bob et Bobette », accusé de racisme

24 juillet 2017 9 commentaires
  • C’est une accusation qui a été faite à « Tintin au Congo » et qui revient régulièrement dans l’actualité : « racisme ! » pour avoir représenté un personnage africain avec des grosses lèvres, « une image très raciste » considère l’écrivaine flamande d’origine rwandaise Dalilla Hermans. L’éditeur de la série est d’accord de prendre en compte l’avis de l’écrivaine.

En lisant le dernier Suske & Wiske (le titre original de la série Bob & Bobette en flamand), peut-on lire dans Flandreinfo.be (en français), Mami Wata de Luc Morjaeu et Peter Van Gucht, d’après Wiilly Vandersteen, l’écrivaine flamande d’origine rwandaise Dalilla Hermans a été choquée en regardant un des dessins de l’album représentant un Africain passant devant une sirène noire aux seins nus.

DIDIER PASAMONIK : "Mami Wata", le dernier album de « Bob et Bobette », accusé de racisme
Bob & Bobette : Mami Wata de Luc Morjaeu et Peter Van Gucht, d’après Wiilly Vandersteen.
© Standaard

Ce n’est pas la représentation de la sirène et de ses attributs qui a interpellé l’écrivaine mais la représentation de l’homme noir : « Je ne comprends pas que personne n’ait été choqué par l’image qui est donnée de l’homme noir, écrit-elle, c’est une image très raciste. Avec ces lèvres on dirait presqu’un singe. Cela me fait penser à l’expo ’58 et à notre passé colonial. J’ai été très longtemps une fan de Suske & Wiske. Je sais que dans les précédents albums il y a eu aussi des représentations racistes mais étant donné l’époque cela me dérangeait moins. Mais aujourd’hui nous sommes en 2017 et nous ne devons plus accepter cela.  »

Elle ajoute : « Je trouve que cela constitue un problème parce que le langage visuel est quelque chose de super important pour l’image de soi des enfants et des adolescents. Tant que les noirs seront représentés comme des singes, ils continueront à se faire traiter comme des demeurés. »

Faisant appel à la créativité de ses followers, l’écrivaine a invité ceux-ci à proposer une correction, ce que l’une d’entre eux n’a pas hésité à faire.

La suggestion d’une follower sur Twitter
© DR et Standaard

La maison d’édition, Standaard Uitgeverij, s’est aussitôt confondue en excuses et reconnaît qu’elle n’a pas été assez vigilante… L’histoire ne dit pas si les prochaines éditions vont être censurées.

Raciste ?

Nous revoici donc avec une nouvelle affaire « Tintin au Congo  ». Nous posons la question : où est l’intention raciste dans cette affaire ? Nous ne voyons pas, ni dans les attitudes, ni dans les proportions, « le singe » dans cette représentation. L’homme noir n’est pas ici dénigré, ni montré comme inférieur aux blancs. Dès lors, en quoi cette représentation est-elle raciste ?

Les « grosses lèvres » ne nous semblent pas représenter un trait avilissant. Si l’on consulte par exemple les caricatures de l’excellent dessinateur gabonais Pahé, les « grosses lèvres » sont présentes. N’y a-t-il par ici une « surinterprétation » de la caricature ? Et au-delà de cela son refus ?, en clair, une volonté de censure ?

Deux exemples de l’excellent dessinateur gabonais Pahé
© Pahé

Il y a aussi cette façon de penser que les enfants et les adolescents qui lisent Bob & Bobette sont des abrutis complets, sans jugeote. Ils sont abreuvés d’images par la télévision, les jeux vidéo, les réseaux sociaux et Youtube et ils ne seraient pas capables de « décrypter » une caricature aussi banale ? Cette bande dessinée véhicule des clichés : la sensiblerie de Bobette est incarnée par sa poupée qu’elle se trimbale d’épisode en épisode, la tante Sidonie est une virago aux traits disgracieux et Lambique un impulsif assez ridicule. En quoi les lecteurs prendraient ces clichés pour argent comptant ? Évidemment qu’ils le perçoivent comme une caricature de la représentation d’une gamine, d’une éternelle célibataire, et d’un adulte dont l’autorité est tournée en dérision !

La critique d’une représentation est libre. Dalilla Hermans a parfaitement le droit d’exprimer son ressenti, et même de suggérer d’autres représentations. La réponse faux-cul du Standaard en revanche pose problème. Si vraiment, en raison de cette affaire, l’éditeur devait faire changer les dessins, on n’est pas rendu : chaque lecteur serait en droit de faire ses remarques, de défendre sa chapelle et finalement d’aseptiser une création.

Pour notre part, nous affirmons que tant qu’une représentation, dans son expression et dans son intention, n’est pas un appel à la haine, à la stigmatisation, et à l’exclusion, il faut cesser de prendre les lecteurs pour des imbéciles et les auteurs pour des irresponsables ; corvéables à merci au gré du vent qui tourne. La bande dessinée à l’eau tiède, non merci !

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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