Ersin Karabulut : « Si on ne porte pas la bonne couleur… »

22 juin 2018 0 commentaire
  • Décriée pour des atteintes aux libertés et notamment à la liberté de presse, la Turquie pouvait compter sur les bouffées d'humour des magazines satiriques contestataires. Ces "Charlie du Levant" sont aujourd'hui étouffés par la censure. Ersin Karabulut est un des plus actifs de ces auteurs, cofondateur de l’hebdomadaire "Uykusuz". Il publie en France un recueil de nouvelles insolites, « Contes ordinaires d'une société résignée » (Fluide Glacial), qui impressionne par la force de son propos et de son graphisme. En mars 2018, nous avons mis à profit sa tournée de lancement pour nous entretenir avec ce créateur aux qualités flagrantes et à l’avenir incertain.

Comment un dessinateur à l’humour caustique vit-il aujourd’hui en Turquie ?

L’humour parodique que j’exploite dans mes histoires correspond à une longue tradition en Turquie. Mais aujourd’hui, face aux diverses pressions que nous subissons, œuvrer dans la caricature, le dessin de presse, l’humour, la satire devient une mission. À Uykusuz, c’est notre choix de persister.

Les histoires recueillies dans Contes ordinaires d’une société résignée ont-elles été publiées récemment ?

La plupart, oui. Mais la plus ancienne date de 2004. Ces histoires ne cherchent pas à critiquer une personne ou un parti. Ma critique s’adresse à la société toute entière. Je veux dénoncer nos aveuglements collectifs qui ne datent pas d’hier.

Ersin Karabulut : « Si on ne porte pas la bonne couleur… »
Extrait de "Contes ordinaires d’une société résignée"
© Karabulut / Fluide Glacial

À l’origine, à qui étaient destinées ces histoires ?

Je les ai imaginées pour un public turc, sans penser qu’elles pourraient intéresser plus tard des lecteurs à l’étranger. Avec ces histoires, j’espère qu’on prenne conscience de l’étrangeté de notre situation, pointer en filigrane les faiblesses de notre système. Après les récents événements [répression de la contestation du parc de Gezi en 2014 et tentative de coup d’état en 2016, NDLR], je ne vois plus de différences entre notre société et celle décrite par Georges Orwell dans 1984. Mes récits sous-tendent que nous ne sommes pas en paix. Je souhaite que les jeunes s’en emparent, ce sont eux qui peuvent changer les choses.

Dans la nouvelle Une Vie à crédit, un grand-père vend les jours de ses petits-enfants pour vivre plus vieux. Vous évoquez ici les conflits de génération. Est-ce quelque chose de perceptible dans la société turque ?

Je me pose la question. Je ne vois pas de conflit ouvert entre jeunes et vieux. Mais je fréquente moins les plus jeunes... On dit qu’ils sont informés de l’actualité mondiale par Internet. Je crois que certains en ont marre de la stagnation de notre société, quand d’autres avalent la propagande sans grimacer. J’espère moi-même rester optimiste, mais comment en être sûr ?

Extrait de "Une vie à crédit" dans "Contes ordinaires d’une société résignée"
© Karabulut / Fluide Glacial

Comment avez-vous sélectionné les histoires recueillies dans Contes ordinaires d’une société résignée ?

J’ai choisi mes préférées, celles qui dégagent autant de force dans le style que le fond. J’ai par exemple laissé de côté une histoire que j’aime beaucoup mais que je ne jugeais pas à la hauteur graphiquement. Je sais que les Français aiment les belles images. Pour moi c’est un honneur d’être publié ici, j’ai grandi avec Astérix et Tintin !

Dans quel contexte avez-vous réalisé la dernière histoire -Monochrome- où le gris envahit petit à petit toute la société ?

C’était après la répression des manifestations contre la destruction du parc de Gezi en 2014. Et le plus dingue, c’est que cette histoire s’est véridiquement réalisée. Les couleurs sont effectivement ressenties aujourd’hui comme une menace. Dans un quartier d’Istanbul, on avait peint des marches d’escalier en couleurs sans arrière-pensée politique. Les autorités l’ont interprété comme un signe de ralliement LGBT et -comme dans mon histoire- les ont fait repeindre en gris. J’ai participé à ces manifestations, avec beaucoup d’espoir pour la liberté en Turquie. Elles n’ont fait que rendre le pouvoir plus agressif. Nos dirigeants ne veulent pas entendre d’opinions différentes. Si on ne porte pas la bonne couleur, on est considéré comme un ennemi.

Extrait de "Monochrome" dans "Contes ordinaires d’une société résignée"
© Karabulut / Fluide Glacial
"çizgili tişört"

Est-ce que ces histoires représentent votre travail courant ?

Je consacre plus de temps à des pages autobiographiques publiées depuis 17 ans en hebdomadaire dans Uykusuz : . J’y évoque la vie quotidienne, les relations entre les gens, les conflits de famille, les minorités. Je publie également des dessins de presse, parfois des articles, j’essaye de garder un champ d’expression large.

Il y a trois ans, vous aviez vivement réagi à l’attentat contre Charlie Hebdo, ce drame est-il encore au cœur de vos préoccupations ?

Cet attentat m’a fait percevoir que la menace est partout. Jusqu’à Paris. Ni moi ni mes amis n’oublions. Mais dès le réveil, les informations nous rapportent des événements aussi dingues à chaque heure. Nous n’avons plus le temps de prendre du recul. Nous cherchons de nouvelles manières de nous exprimer et de prolonger le travail de Charlie tout en restant en vie.

Cette pression contre vos magazines est-elle récente ?

L’histoire de notre pays est ponctuée d’atteintes à la liberté d’expression. Les années 1980 et 1990 étaient également difficiles. Mes débuts professionnels remontent à 2001, en tant que dessinateur je n’ai donc quasiment connu que le pouvoir de M. Erdogan [Devenu Premier ministre en 2003, NDLR]. Nous cherchons à avoir de l’impact, tout en ne nous exposant pas trop, ni nos lecteurs. Il nous est arrivé d’être menacés suite à des malentendus, ou quand nous avons émis des critiques voilées. Cela m’a donné à comprendre l’origine des fables, les animaux permettent de trouver des métaphores difficilement attaquables.

"çizgili tişört" La BD autobiographique d’Ersin Karabulut qu’il dessine depuis 17 ans.
Une coverture de Ersin Karabulut pour Uykusuz

De qui recevez-vous des menaces et depuis quand ?

Je n’ai pas encore eu d’ennuis directement, mais nous recevons des menaces au journal depuis des années. Après l’attentat contre Charlie Hebdo par exemple, nous avions publié la couverture noire « Je suis Charlie », en retour nous avons reçu la photo d’un gars brandissant un AK47 disant : « Vous êtes les suivants ! ».

Qu’en est-il des nationalistes ?

Je suis originaire d’une famille qui vénère Atatürk. Je pensais que les Kémalistes représentaient le camps des « bons ». En grandissant, j’ai pris mes distances. Eux aussi s’offensent facilement. L’été dernier, j’ai dessiné la caricature d’un ministre rêvant d’Atatürk que j’ai donc représenté également avec des traits exagérés. En retour, des commentaires enflammés nous sont parvenus nous accusant de connivence avec Erdogan...

Pourtant en 2003, lors de l’arrivée au pouvoir d’Ergodan, beaucoup étaient optimistes pour l’avenir de la Turquie…

Même à cette époque, je sentais la menace. La période était bonne pour l’économie, les gens avaient l’air plus heureux, je n’étais pas optimiste pour autant. Entre islamistes, séculaires, Kurdes,… la Turquie collectionne les identités et les leaders avides de pouvoir… Aujourd’hui, les partisans d’Erdogan ne sont pas forcément heureux de la situation du pays, ils sont généralement pauvres, mais ils continuent de voter pour lui pour être du côté du vainqueur. C’est cela qui devrait évoluer. Quand on est satisfait de sa vie, on se fout d’être un gagnant.

Une couverture du mensuel Lombak, édité par le groupe LeMan dans les années.

Comment sentez-vous le regard extérieur sur la Turquie ?

Pendant les protestations de Gezi, j’ai eu le sentiment qu’on nous soutenait à l’étranger. Aujourd’hui j’ai peur que les Occidentaux perçoivent la Turquie comme un pays perdu. Or, nous ne sommes pas tous des conservateurs. Je crois que plus de la moitié du pays garde l’espoir d’une société plus progressiste.

Quelle est la situation de la bande dessinée aujourd’hui en Turquie ?

JPEGNous avions quatre magazines de bandes dessinées et d’humour en kiosque, Gırgır, Leman, Penguen et Uykusuz. Ensemble, nous totalisions 300 000 exemplaires par semaine. Depuis la tentative de coup d’état, l’humour et la contestation ne sont plus de mise. Du fait de la répression, les gens ont peur d’être vus avec nos magazines. Les difficultés économiques s’aggravent. À Uykusuz nous arrivons encore à payer les dessinateurs, mais nous -les dirigeants- sommes devenus bénévoles. Penguen et Gırgır se sont arrêtés. Gırgır après une menace de procès en blasphème pour une caricature de Moïse, Penguen suite à la condamnation de deux collaborateurs. De ce fait, de plus en plus de petits éditeurs surgissent et publient des romans graphiques directement en librairies.

Votre avenir ?

Je vais continuer mon travail pour Uykusuz tant que cela sera possible. J’ai d’autres projets internationaux. J’aimerais poursuivre ma collaboration avec Fluide Glacial. Je ne pensais pas recevoir autant d’attention en France et j’en suis heureux.

(par Laurent Melikian)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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