Félix Meynet : "Durant mes ennuis de santé, le soutien de Yann m’a aidé à aller au bout de mon travail sur la série Sauvage "

8 janvier 2018 5 commentaires
  • La publication du 3e album de "Sauvage" chez Casterman est l'occasion de retrouver le duo Félix Meynet-Yann. Entre leurs différentes séries, les ennuis de santé et leur vie de famille, nos sympathiques auteurs n'ont éludé aucune question.
Félix Meynet : "Durant mes ennuis de santé, le soutien de Yann m'a aidé à aller au bout de mon travail sur la série Sauvage "
Sauvage T.1 : Les Damnés d’Oaxaca
Yann & Félix Meynet (c) Casterman

Comment est née la série Sauvage ?

Yann : Dans Sauvage, nous suivons les aventures de Félix Sauvage, un jeune soldat qui s’est engagé dans le corps expéditionnaire de l’armée française au Mexique de 1861 à 1867. À l’époque, Napoléon III voulait profiter de la Guerre de Sécession qui déchirait les États-Unis pour élargir son empire. Ceux-ci sont dans l’incapacité d’appliquer la doctrine Monroe, qui interdisait toute intervention européenne dans les affaires “des Amériques”. Mais le Mexique avait contracté de nombreuses dettes auprès des nations européennes, dont la France. Afin de l’obliger à payer, il y a eu l’intervention d’un corps expéditionnaire européen, composé d’Autrichiens, de Français, d’Anglais, etc. Après cela, les Français restent sur place afin de soutenir l’émergence d’un gouvernement pro-européen sur le continent américain…

Félix Meynet : … Et créer ainsi un contre-pouvoir contre les USA, car Napoléon III avait anticipé que la Guerre de Sécession allait affaiblir les États-Unis, mais que ce pays s’en remettrait et deviendrait ensuite une superpuissance.

Qu’est-ce qui vous a motivé à raconter cette période de l’histoire de France et du monde ?

Yann : Tout simplement parce qu’elle n’est pas connue du grand public. À l’exception d’une BD du nom de Mac Coy d’Antonio Hernàndez Palacios et Jean-Pierre Gourmelen, qui s’inscrivait dans la lignée des westerns à la Blueberry. Mais cette période n’était pas encore traitée du point de vue politique. À part ça, je n’ai pas trouvé d’autres titres qui racontaient cette histoire-là.

Félix Meynet : Dans un premier temps, j’avais proposé à Yann de m’écrire une histoire qui se déroulerait sous le Premier Empire, car il y avait une guérilla en Espagne. Ce sujet me plaisait car je trouvais intéressant d’aborder la présence militaire napoléonienne en Espagne. Mais Yann, qui est malin, m’a proposé de changer un peu l’idée, en nous intéressant plutôt au neveu de Napoléon 1er. On se balade donc cinquante ans plus tard et nous changeons de continent. Nous conservons les mêmes paysages et la guérilla, et là nous obtenons un western. Ce qui fait que le lecteur sera en territoire connu.

Il fallut transposer exactement les mêmes concepts mais au Second Empire, mais nous ajoutons la Guerre de Sécession qui se déroule à deux pas, et nous obtenons un western avec un point de vue européen. Je ne sais pas si vous avez vu des films comme Major Dundee ou Vera Cruz, qui sont des films américains dans lesquels les Français sont les méchants. Dans Sauvage, les Français n’ont pas forcément le beau rôle mais nous proposons une histoire qui est racontée de leur point de vue.

Sauvage T.2 : Dans les griffes de Salm-Salm
Yann & Félix Meynet (c) Casterman

Pourquoi avez-vous laissé un laps de temps de plusieurs années entre le premier et le second tome de Sauvage ?

Félix Meynet : C’était de ma faute et c’est vrai que nous avons failli abandonner la série. J’ai eu des ennuis de santé qui m’ont empêché de dessiner. C’est aussi pour cela que j’ai mis de côté Les Éternels. J’ai eu un problème à l’épaule qui m’a immobilisé pendant dix-huit mois. Lorsque j’ai fait le premier album de Sauvage, j’en ai profité pour changer ma technique et de recourir à la couleur directe, ce qui était une découverte artistique appréciable pour moi. Mais lorsque je me suis attaqué au tome deux, j’ai galéré. J’avais mal, j’étais déprimé, je ne savais pas trop comment les choses allaient évoluer, mais grâce à la patience de Yann, j’ai pu aller au bout de l’album et l’éditeur nous a suivi.

Yann : Oui mais, c’était à condition que tu travailles aussi sur le tome trois dans l’année !...

Félix Meynet : C’est exact. Comme le T.2 était sorti en janvier, il fallait absolument sortir le T.3 pour la fin de l’année 2017. Là, j’ai respecté mes engagements, ce qui nous permet aujourd’hui de poursuivre la série.

Yann : Actuellement, si les ventes d’une série ne suivent pas, un éditeur ne sera pas enclin à poursuivre l’aventure. C’est devenu beaucoup plus difficile de faire vivre une série.

Yann, dans Sauvage, vous mettez en scène des militaires pourtant, vous ne les aimez pas beaucoup.

Yann : Je suis absolument antimilitariste mais j’aime le contexte militaire parce qu’il y a un chaos, et pour la narration c’est idéal. Dans les polars, on propose une enquête, on écrit plusieurs pages pour présenter les personnages, mais on perd un temps fou avant d’entrer dans le dur. Dans les guerres, nous sommes directement plongés au cœur de l’action, on doit sauver sa peau, il y a un contexte de peur et le lecteur est tout à fait d’accord pour cela.

Sauvage T.3 : La Youle
Yann & Félix Meynet (c) Casterman

Dans le nouvel album, vous avez utilisé une coutume mexicaine pour mettre en scène la relation entre Esméralda et Félix Sauvage… Est-ce une tradition authentique ?

Yann : Oui. Je trouvais que c’était une façon amusante de mettre en scène leur relation, qui prendra de l’importance dans la suite de la série car cette gamine est persuadée que Félix Sauvage sera son futur mari. Elle le poursuivra toute sa vie, ce qui engendrera une situation de conflit permanent entre ces deux personnages tout au long de la série. Je trouvais cette idée intéressante, d’autant plus que nous vivons dans un monde plus féminin. On est trop longtemps resté dans un monde brutal où la castagne est reine. C’est bien, mais il faut aussi le contrepoint féminin.

Félix Meynet, qu’est-ce que cela vous fait de voir que l’un de vos enfants marche dans vos pas ? Est-ce que papa était derrière pour donner quelques conseils (rire) ?

Félix Meynet : Papa n’a absolument rien fait car sa fille veut vraiment se démarquer (rires). J’essaie d’être le moins présent possible mais si elle a besoin d’un coup de pouce, je suis là. Vous savez, elle ne veut pas que les gens disent qu’elle a eu des facilités dans la BD grâce à papa. Mais ceux qui connaissent bien le milieu savent que ce n’est pas comme ça que ça marche.

J’ai trois filles : la première est pâtissière et dirige un resto ; la seconde est graphiste et fait de la BD ; quant à la troisième, elle est à Paris car elle est inscrite au Cours Florent pour devenir comédienne. Elles m’ont vu galérer pendant vingt ans, lancer des projets sans savoir s’ils allaient vraiment marcher... Mais je constate que, en dépit de cela, elles ont quand-même choisi des voies semblables. Donc, je me dis qu’elles y vont en connaissance de cause. Sibylline a fait son projet toute seule dans son coin et je ne l’ai découvert que quasi terminé.

Sauvage T.3 : La Youle
Yann & Félix Meynet (c) Casterman

Sa BD est vraiment dans l’air du temps.

Félix Meynet : Ce n’était pas prévu car cette BD est une adaptation d’une thèse sur le harcèlement de rue. L’album est sorti bien avant que nous ayons cette déferlante suite à l’affaire Harvey Weinstein. Elle s’est dit qu’elle fera peut-être d’autres albums mais pour l’instant, elle veut juste prendre du plaisir.

Le fait que votre fille se prénomme Sibylline n’a rien à voir avec votre profession, bien entendu (rires)...

Félix Meynet : Bien entendu ! Ma fille aînée se prénomme Laureline, la cadette s’appelle Sibylline et la benjamine a été baptisé Apolline, car je me suis dit que j’allais arrêter avec les prénoms issus de la BD parce que sinon, ça va se voir (rires)...

Yann, avez-vous des enfants ?

Yann : Oui, j’en ai deux, deux garçons. Le premier fait des études de philosophie – il adore ça – et le second fait des études d’histoire. Il est passionné par la Guerre froide et de ses conséquences sur nos vies.

Vos garçons ont-ils hérité de votre rigueur ? Vos scénarios ont souvent une base historique solide.

Yann : C’est vrai que j’aime bien faire des recherches documentaires mais après, je brode dans mes histoires.

Félix Meynet : Vous savez, je dis souvent que je suis devenu intelligent depuis que je travaille avec Yann (rires).

Sauvage T.3 : La Youle
La relation entre la petite Esmeralda et Félix Sauvage prendra de plus en plus d’importance dans la suite de la série.
Yann & Félix Meynet (c) Casterman

Quels seront vos prochains projets en commun ?

Félix Meynet : Nous allons poursuivre Sauvage, et comme Yann vous l’a dit, la relation entre Esméralda et Félix va s’accentuer pour prendre une place importante dans l’intrigue. Vous savez, les Français sont restés cinq ans au Mexique, ce qui laisse le temps à la petite Esméralda de grandir... La Guerre de Sécession est terminée, Lincoln a été assassiné et entre-temps, la situation s’est dégradée au Mexique.

Yann : Nous serons déjà en 1866, et à cette époque, les alliés faisaient pression sur la France pour qu’ils quittent le pays.

Félix Meynet : Il y aura un côté crépusculaire dans le nouveau cycle, car l’empereur Maximilien 1er sera exécuté par le Mexique.

Concernant la série Les Éternels, est-elle définitivement arrêtée ?

Yann : Il ne faut jamais dire ça. J’ai certaines séries que l’on m’a refusées pendant vingt ans avant qu’elles ne trouvent preneurs et soient finalement publiées.

Félix Meynet : Mes problèmes de santé se sont déclenchés au moment où je travaillais sur le tome sept des Éternels. Mes problèmes à l’épaule sont dus au fait que pendant dix ans, je faisais la mise en couleur à l’informatique, sur une tablette graphique. Déjà, il faut savoir que j’encre au pinceau, ce qui fait que l’on a un geste assez précis. Travailler ainsi m’a occasionné une inflammation de l’épaule, qui est restée bloquée pendant dix-huit mois. C’était la résultante d’un processus psychosomatique. C’était douloureux, si je forçais. Pendant tout ce temps, je continuais de faire des strips pour le journal, car cela ne me demandait pas beaucoup d’efforts. Mais ce n’était pas possible d’être plus rigoureux pour m’attaquer à mes albums.

Un petit mot sur Les Mondes de Thorgal, si vous le voulez bien Yann. Quel bilan faites-vous de cet univers que vous avez développé avec Yves Sente puis Xavier Dorison ?

Yann : Quel bilan ? Pour moi, c’est le plaisir. Vous savez, j’ai eu une importante opération à cœur ouvert il y a quelques temps, qui s’est très bien passée. Alors aujourd’hui, je me ménage. Je n’ai plus envie de me faire chier avec des cons, je fais les choses par plaisir. Quand une BD ne plaît pas, je la mets dans un tiroir et je passe à autre chose. J’ai envie de travailler avec des auteurs agréables et des éditeurs agréables.

Nous vivons une période difficile pour la BD, y compris pour les éditeurs. Bien que le gâteau soit plus gros, les parts sont devenues beaucoup plus petites. Il y a une surproduction dans la BD, mais aussi une multiplication des éditeurs. Dans tout ça, l’auteur devient la variable d’ajustement.

Sauvage T.3 : La Youle
Yann & Félix Meynet (c) Casterman

Mais pour en revenir aux Mondes de Thorgal, est-ce que le départ d’Yves Sente vous a perturbé dans votre travail sur cet univers ?

Yann : Personnellement, on n’est pas venu m’embêter car les critiques de mes albums sont bonnes et les ventes sont excellentes. Mais je regrette surtout qu’Yves Sente ne soit plus le showrunner de toutes ces séries car ça manque un petit peu. Pendant les réunions de travail, je demande souvent qui gère quoi. Il faudrait quelqu’un qui soit capable de lire tous les scripts et qui fasse la synthèse de toutes les histoires pour apporter de la cohérence dans l’univers que nous créons. Ce n’est pas évident de faire cela, c’est un gros boulot et Yves faisait cela très bien.

Maintenant, c’est Dorison qui s’en charge ?

Yann : Non, il n’y a personne pour faire ce job.

Pourquoi ne le faites-vous pas ?

Yann : Non. J’avais dit que je le ferais uniquement si j’ai le final cut, mais cela n’était pas possible donc, j’ai décliné l’offre. Je me soucie uniquement de ma série, même si de temps en temps, je téléphone aux autres auteurs pour savoir où ils en sont. Il y a un Kriss de Valnor qui est paru récemment. J’y ai jeté un œil pour savoir où en est l’intrigue par rapport à l’album que je prépare et qui sortira dans quelques mois.

Félix Meynet : Qui dessine Kriss de Valnor ? Ce n’est plus Giulio De Vita ?

Yann : Non, ce n’est plus Giulio De Vita. Comme Yves a été “débarqué”, Giulio qui est son ami, a aussi décidé d’arrêter par solidarité. Le Lombard a donc choisi un autre dessinateur. Roman Surzhenko a fait un Kriss de Valnor pour dépanner, mais il ne voulait pas en faire plus car il est débordé avec nos séries Louve et La Jeunesse de Thorgal.

Reverra-t-on Dottie bientôt ?

Yann : Bientôt, je ne sais pas. Tout dépend de Philippe Berthet. S’il me dit qu’il a envie de refaire un Pin-up, je lui écrirai une histoire. Mais comme il ne se manifeste pas, ce n’est pas à l’ordre du jour.

Propos recueillis par Christian Missia Dio

Sauvage T.3 : La Youle
Yann & Félix Meynet (c) Casterman

(par Christian MISSIA DIO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Sauvage T.3 : La Youle - Par Yann & Félix Meynet (c) Casterman

Photo : Félix Meynet (à l’avant plan) et Yann - Crédit : Christian Missia Dio

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5 Messages :
  • Yann sur Thorgal
    8 janvier 13:16

    Le sens de vos questions sur l’implication sur Les Mondes de Thorgal étaient-elle liées au fait que Dorison aurait jeté l’éponge et cessé de travailler sur Thorgal ?

    Répondre à ce message

    • Répondu par Christian Missia Dio le 8 janvier à  14:30 :

      Bonjour,

      Non, je n’étais pas au courant que Xavier Dorison avait abandonné Thorgal au moment où j’ai fait l’entretien avec Yann et Meynet.

      Bien à vous,

      CMD

      Répondre à ce message

      • Répondu par Dom le 8 janvier à  22:26 :

        Bonjour et merci pour cette intéressante interview. Pourriez-vous nous préciser à quel moment elle a été réalisée ?

        Répondre à ce message

        • Répondu par David Steenhuyse le 9 janvier à  03:19 :

          Oui, dans le dernier Casemate Yann a dit que c’est quand même lui qui écrira le prochain tome de Thorgal, la série mère.

          Répondre à ce message

        • Répondu par Christian Missia Dio le 9 janvier à  12:54 :

          Bonjour,

          Merci pour votre intérêt.

          Cet entretien a été réalisé le mois dernier, un peu avant les fêtes de fin d’année.

          Bien à vous,

          CMD

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