Les intégrales de l’été (2e partie) : Dargaud multiplie les approches... spatiales !

15 août 2017 5 commentaires
  • L'éditeur de "Pilote" prolonge son exploitation qualitative et variée de son fonds : du patrimonial au simple recueil, du western à la caricature sociale, sans oublier bien entendu Valérian, la star de l'été !

Dupuis privilégie les épais dossiers pour la grande majorité de ses intégrales. Dargaud en revanche préfère une approche plus mesurée, se bornant parfois à une simple page de préface pour introduire des séries qui font parfois toujours référence dans le genre.

Les intégrales de l'été (2e partie) : Dargaud multiplie les approches... spatiales !C’est le cas pour un second recueil regroupant les albums de Lauzier. Après Tranches de vie, réédité en 2014, Dargaud regroupe La Course du rat, La Tête dans le sac, Souvenirs d’un jeune homme et Portrait de l’artiste dans un recueil sobrement intitulé Lauzier. Avec ces trois personnages témoins de leur époque, Lauzier puise dans l’expérience de son propre parcours, doublée d’une vision personnelle et corrosive de la société.

Les deux pages de préface signées par Marie-Ange Guillaume sont remarquables pour évoquer le contexte de ces albums, et le grand auteur qu’était Lauzier. Rappelons que la romancière Marie-Ange Guillaume a participé activement à Pilote dans les années 1970, qu’elle a écrit les biographies de Goscinny et de Desproges. Son analyse du travail réalisé par Lauzier ne date pas d’hier, car la romancière a signé un dossier de 17 pages sur l’auteur, pour l’album Tranches de Lauzier qui introduisait la présidence de l’auteur au FIBD d’Angoulême en 1994.

Si Lauzier est témoin de son époque (et de ses propres questionnements), son propos reste passionnant, et sous certains aspects, d’une totale actualité. Voici ce qu’en dit la préface : "Dans la vie réelle, Lauzier était tout en affection et générosité, il aimait les bestioles humaines, et le prouvait. Mais il avait le don de flairer l’arnaque sous la posture photogénique, il ne marchait pas au trucage, et il ne résistait pas au plaisir de pulvériser le truqueur. Les trois héros réunis ici sont des truqueurs, ils en prennent donc plein la poire. [...] D’un trait féroce [...], Lauzier relate ces trajectoires calamiteuses avec un sens aigu du rebondissement catastrophique, et une énorme jovialité. C’est cruel, mais tellement jouissif."

La légende Mac Coy

Une courte préface a également été choisie pour introduire la publication en intégrale de Mac Coy. Cette série, commencée en 1974 dans le mensuel Lucky Luke, s’est imposée comme un classique du western avec pas moins de 21 albums dont certaines pages au graphisme éblouissant. Dans sa page d’introduction, Marc Gauvain établit un parallèle logique avec Blueberry : un sudiste passé au nord, un faciès emprunté à un acteur fétiche (ici, Robert Redford), un tandem créé avec un rouquin pour déminer les tensions des affrontements, etc.

Pour évoquer ce curieux mélange d’humour et d’action brusque (voire violente), Gauvain cite avec raison Sam PeckinPah, notamment réalisateur de La Horde sauvage. En effet, les scénarios de Jean-Pierre Gourmelen tiennent lieu de référence, car il est parvenu à sortir des sentiers battus du western tout en assumant un humour de situation continu, comme si ses personnages, accablés par ce qu’ils vivaient, ne pouvaient le subir qu’avec une certaine forme de dérision.

Outre les trois Rombaldi, Mac Coy a également connu un premier recueil en 1988.
Une intégrale restée sans suite, comme Blueberry...

Cette ambivalence est en quelque sorte sublimée par la puissante palette graphique du dessinateur madrilène Antonia Palacios. La vigueur de son trait soutenue par des tons colorés très marqués bâtit des atmosphères uniques : chaleur oppressante, tension de la pénombre, violence d’une charge, etc. Si Palacios était déjà un dessinateur émérite lorsqu’il débutait Mac Coy, cette intégrale permet de remarquer comment il s’est adapté au ton des récits de Gourmelen, faisant évoluer son style pour coller à l’esprit des scénarios.

La série Mac Coy a déjà été publiée en intégrale, notamment chez Rombaldi avec les 11 premiers tomes parus à l’époque. Avec cette intégrale maintenant achevée depuis 1999, Dargaud remet au goût du jour l’un des westerns les plus épiques de son patrimoine. Même si l’on eut préféré un prix plus attractif que les 29,99 € pour ce premier recueil qui contient les cinq premiers albums et une page d’introduction, histoire de donner une réelle impulsion à cette nouvelle édition auprès du grand public.

Dans la même thématique, mais plus proche de nous, Dargaud rythme chaque été avec le tirage en grand format d’Undertaker. Une offre éditoriale déjà utilisée pour O’Boys et Long John Silver qui permet de mettre en valeur la composition et le graphisme de ce flamboyant western. Sans faire exception à la règle, la publication en couleur du tome 3 est complétée par les huit premières pages en noir et blanc du tome 4. De quoi faire patienter le lecteur jusqu’à la sortie de l’album suivant, début 2018.

Les intégrales patrimoniales

Dargaud réédite donc son fond en privilégiant parfois la publication d’albums épuisés, mais cela n’empêche pas l’éditeur parisien de consacrer de réels dossiers de fond à certaines séries mythiques.

Comme nous avons pu le détailler dans nos précédents articles, c’est évidemment le cas avec deux séries incontournables de Jean-Michel Charlier, Barbe-Rouge et Tanguy & Laverdure, véritables piliers du Journal Pilote à ses débuts.

En dépit de sa renommée, Charlier est pourtant dans une mauvaise passe en 1980. Après le décès d’Hubinon, c’est Jijé qui disparaît. Comme Patrice Pellerin ne dispose pas du style graphique adéquat pour reprendre l’aventure en cours, Charlier lui écrit un autre arc narratif, publié dans [le recueil 7 de cette intégrale, Échec aux négriers. Quant aux Disparus du Faucon noir, Charlier pense tout d’abord le confier à Laurent Gillain, dit Lorg, le fils de Jijé, qui co-réalisait déjà les planches de cette série avec son père.

Auteur du dossier introductif, Brieg Haslé-Le-Gall explique en détails cette difficile passation, laissant à Patrice Pellerin le soin d’évoquer lui-même une explication particulièrement tendue entre Charlier et Lorg. En effet, après avoir réalisé seul la moitié d’un album, et alors que Charlier lui laissait tout le temps nécessaire pour opérer sans son père, Lorg n’a pas la technicité nécessaire, il jette finalement l’éponge.

Le dessin de la série est alors confiée aux bons soins de Christian Gaty. Charlier avait déjà pensé à lui avant le duo Jijé-Lorg, mais Gaty, déjà submergé de travail, avait dû décliner l’offre. Cette fois cependant, le dessinateur est bien embarqué à bord du Faucon noir, le célèbre vaisseau de Barbe-Rouge ! Et c’est donc lui qui signe la grande majorité des planches des trois albums regroupés dans ce neuvième recueil : Les Disparus du Faucon noir, L’Or maudit de Huacapac, et La Cité de la mort.

Le dossier revient également en détails sur la carrière de Gaty, et compare les planches réalisées par Lorg d’un côté, et par Gaty de l’autre. Une copieuse interview de Pellerin permet également de comprendre pourquoi il lui fut demandé de réaliser les couvertures des albums précités. On retrouve une fois de plus de passionnantes comparaisons entre les tapuscrits de Charlier et les réalisations des dessinateurs, sans oublier d’autres illustrations anciennes, rares ou inédites. Un dossier qui met donc bien en lumière les aventures éditoriales du célèbre pirate/corsaire.

Tanguy & Laverdure : au firmament

S’il y a bien un recueil que les amateurs d’histoire de la bande dessinée ne devront pas rater dans cette fournée, c’est bien le septième tome de la nouvelle intégrale de Tanguy & Laverdure ! Le formidable tandem formé par Gilles Ratier & Patrick Gaumer rend cette redécouverte passionnante : extrait inédit de lettre de J.-M. Charlier, messages de Jijé adressés à Charlier par l’entremise de leurs personnages, etc. Impossible de citer tous les petits secrets et les surprises contenues dans le dossier, mais cela se lit avec un mélange de plaisir et d’intérêt.

Rappelons qu’en 1970, alors que le journal Pilote prépublie les deux aventures reprises dans ce recueil (Les Vampires attaquent la nuit et La Terreur vient du ciel), Tanguy et Laverdure sont toujours les deux vedettes du petit écran, avec le feuilleton diffusé par l’ORTF depuis 1967. La têtière des Vampires attaquent la nuit reprend d’ailleurs le portrait des deux acteurs.

Mais la renommée de la série ne s’arrêtait pas là, car les éditions Hachette avaient commandé à Charlier un roman inédit, L’Avion qui tua ses pilotes, paru en 1971. Ce recueil propose la première partie de ce récit, agrémenté de nombreuses illustrations de Jijé (couleurs ou noires et blanches). Outre quelques planches originales publiées dans le dossier, on retrouve aussii une nouvelle série d’illustrations au lavis réalisées pour sensibiliser les pilotes et le personnel technique à la sécurité des vols, dans la foulée de celles réalisées en 1968 et reproduites dans le précédent recueil.

De plus, ce dossier historique détaille les multiples activités de J.-M. Charlier, ce qui lui occasionna ses nombreux et désormais historiques retards, ainsi que l’éloignement de la rédaction de Pilote. Un article très complet présente également le pilonnage en règle réalisé par Cavanna en 1971 dans les pages de Charlie Hebdo, à l’encontre de Pilote. Les extraits des deux journaux, ainsi que les commentaires de Patrick Gaumer, permettent de revivre ce conflit de presse, qui se termina avec le départ de Gébé, Reiser et Cabu de Pilote pour Charlie.

Enfin, le dossier se conclut avec une copieuse interview de Jean-Claude Mézières, qui revient en détails sur sa rencontre avec Jijé, et l’amitié qui s’en suivit, alors que les deux dessinateurs participèrent à deux des séries piliers de Pilote dans les années 1970. Mézières explique l’influence décisive qu’eut Jijé dans son retour à la bande dessinée en 1966. Ce qui lui permit de créer Valérian avec son complice Pierre Christin. Le dossier se conclut d’ailleurs par une très belle et rare illustration publiée dans Pilote pour Le Pays sans étoile. Ce qui nous permet de faire la transition avec quelques-uns des autres ouvrages consacrés cet été à la série phare de science-fiction issue du catalogue de Dargaud : Valérian.

Les hommages à Valérian

En effet, star de cet été avec l’adaptation de Luc Besson au grand écran, Valérian était incontournable pour son éditeur. Outre les divers recueils des intégrales toujours disponibles, et la réédition de quelques albums liés à l’actualité du film et complétés de petits dossiers, attardons-nous plus longuement sur Valérian, le guide des mille planètes et sur le Spécial Pilote consacré à cette série fondatrice de la science-fiction française.

Le petit et épais ouvrage de Christophe Quillien, qui analyse l’œuvre de Christin et Mézières de A à Z propose en 370 pages de revisiter l’univers de Valérian avec autant de courts articles qui s’approchent de près ou de loin à la série : des clins d’oeil des auteurs à d’autres séries majeures en passant par les acteurs du films, tous les albums de la série y sont disséqués sous toutes les coutures. Élément appréciable, Quillien ne se limite pas à recenser le bestiaire ou la collection des extra-terrestres qui peuplent la série, il aborde également des éléments de fond, telles que les idéologies, les influences graphiques, ou encore le rôle des méchants.

Chaque court article compte une trentaine de lignes au maximum, ce qui permet une lecture rapide, et de profiter des mots-clés associés pour rebondir sur d’autres pages au contenu connexe, le tout est rehaussé des dessins de Mézières, d’extraits d’albums ou d’illustrations tirées d’autres livres. Avec son petit format et une très agréable maquette, Valérian, le guide des mille planètes est le compagnon idéal des fans de la série qui leur permet d’en prolonger la connaissance, entre deux stations de métro ou dans une file d’attente aux aéroports !

Valérian, en kiosque

Le film français le plus cher du cinéma a bien entendu bénéficié des échos dans la presse. Du point de vue des magazines spécialisés en bande dessinées, outre le très beau numéro de Beaux-Arts Magazine consacrée à la bande dessinée de science-fiction, il y a aussi ce numéro spécial de Pilote consacré à Valérian.

"Le Journal qui s’amuse à revenir" ne pouvait passer outre cette série qui fit ses beaux jours depuis 1967 ! Ses 128 pages sont surtout composées d’hommages en bande dessinée réalisées par quelques grands auteurs : Blutch, Bonhomme, Barral, Mathieu Bablet, Dominique Bertail, Mathieu Sapin, Annie Goetzinguer, Pétillon, Eric Corbeyran, Morvan, Bajram, Munuera, André Juillard, Bouzard, F’Murrr, et bien d’autres. Ceux-ci revisitent soit les moments les plus marquants (à leurs yeux) de la série, soit leur rencontre avec ses auteurs. Citons en particulier Manu Larcenet qui revisita déjà cet univers avec L’Armure du Jakolass, Julien & Mo/CDM qui ont réalisé sept tomes dans l’esprit de Valérian (ou presque...) [1], ainsi que Wilfrid Lupano & Mathieu Lauffray qui ont également réalisée une aventure de Valérian par.... Ce Spécial Pilote propose cinq pages de cette aventure en avant-première. Avis aux lecteurs pressés, car Shingouzlooz.Inc paraîtra le 22 septembre !

Le magazine publie comme de juste linterviews des auteurs, de Luc Besson et des autres artistes qui ont réalisé l’adaptation de Valérian au grand écran. On retrouve aussi plusieurs articles centrés sur la science-fiction et son évolution, ainsi que le cheminement d’une histoire de Valérian, du synopsis à ses cases les plus remarquables. Sans oublier un récit inédit de Valérian, par ses auteurs : douze pages qui paraîtront dans Souvenirs du Futur tome 2 fin d’année, et qui sont ici dévoilées en primeur ! Pour les amateurs, le contenu du magazine est également disponible en couverture cartonnée directement chez Dargaud (10,95 €).

De près ou de loin, Valérian et Laureline ont inspiré d’autres personnages, qui ont aussi marqué à leur manière le petit monde de la bande dessinée. Nous en parlerons dans notre prochain article consacré aux intégrales de l’été...

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Lire également : En prélude au film, Valérian sur tous les fronts

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[1Nous reparlerons du lien entre Julien & Mo/CDM et la série Valérian.

 
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