« Kivu », la rentrée-choc de Jean Van Hamme

3 août 2018 9 commentaires
  • Avec Christophe Simon au dessin, « Kivu » qui paraît au Lombard en septembre est l’un des albums-choc de la rentrée. Par son sujet, la pertinence de son propos, par la qualité de son graphisme et de sa documentation, cet album confirme l’importance du parcours de Jean Van Hamme, un scénariste trop souvent méprisé.

Jean Van Hamme aura tout fait dans ce métier : commissaire d’exposition (il monte en 1968 avec l’aide de Greg et de Thierry Martens, la première grande exposition d’originaux de bande dessinée en Belgique : « Introduction à la bande dessinée belge » à la Bibliothèque royale de Belgique Albert Ier), scénariste de BD, de télévision et de cinéma, éditeur…

Tout cela après avoir crapahuté en bagpacker dans toute l’Europe, fait une nuit de la prison en Turquie, comme Largo Winch, au terme d’un parcours de jeune cadre commercial dans une multinationale.

On ne retient de lui que ses gros best-sellers Thorgal, XIII et Largo Winch et avec eux des idées simplistes : Van Hamme, admirateur militariste de l’Amérique et du capitalisme. Il faut dire que son passage comme Directeur Général chez Dupuis et ses sorties à l’emporte-pièce peu amènes, trempées de cynisme, ont contribué lui donner l’image d’un auteur revenu de tout, un peu méprisant. Et si au contraire, cette attitude n’était pas plutôt celle d’un homme qui raconte le monde depuis très exactement cinquante ans cette année, et qui le voit, quelque peu désabusé, s’enfoncer inexorablement dans une bêtise suicidaire ?

« Kivu », la rentrée-choc de Jean Van Hamme
Un jeune cadre envoyé en mission personelle par le PDG. Une situation vécue par Jean Van Hamme ?
"Kivu" de Jean Van Hamme et Christophe Simon (Ed. Lombard)

De la bande dessinée alternative à la bande dessinée commerciale

Pour ceux qui l’ont peu ou mal lu, Van Hamme, feuilletonniste émérite, est une sorte d’antéchrist de la créativité : une narration trop bien huilée, une pensée conservatrice et une diffusion - horresco referens  !- « commerciale » !

Il suffit pourtant de regarder son parcours. Dès 1968, il publie chez Éric Losfeld, un éditeur indépendant d’avant l’invention des éditeurs indépendants, un roman graphique, oui, madame, signé par Paul Cuvelier, le meilleur dessinateur belge réaliste de son temps : Epoxy, dont l’héroïne dénudée porte un nom de polymère. Un mélange de science-fiction et de mythologie qui a gardé aujourd’hui toute sa pertinence. Un classique de nos jours publié au Lombard.

On connaît les grandes étapes de la suite dont on oublie souvent Histoire sans héros (1977, dessiné par un Dany réaliste, au Lombard), à contre-courant de ces séries à personnage favorisées par son éditeur, de l’anti-48cc en quelque sorte ; SOS Bonheur (1988, dessins : Griffo, Ed. Dupuis), joyau de la collection Aire Libre où l’auteur fait une réflexion douce-amère sur l’État-providence et qui déploie bon nombre de thématiques que l’on retrouvera dans son œuvre ; la même année, il publie, sous le crayon brillantissime de Rosinski, Le Grand Pouvoir du Chninkel (Ed. Casterman) dans (A Suivre), le temple français des « romans graphiques » aux côtés de Pratt, Tardi, Schuiten, excusez du peu.

L’Afrique sur le terrain, dans un Kivu visité par Jean Van Hamme et Christophe Simon.
"Kivu" de Jean Van Hamme et Christophe Simon (Ed. Lombard)

Un scénariste humaniste

On qualifie souvent Van Hamme de thuriféraire du capitalisme à cause de son « milliardaire en Blue Jeans ». Ceux qui disent cela ne l’ont pas lu : de ses Maîtres de l’orge (1992, dessins de Francis Vallès, Ed. Glénat) à l’épisode de Largo Winch : Le Prix de l’argent (2004, dessins de Philippe Francq, Ed. Dupuis), ses récits ont souvent des accents sociaux et humanistes. Qui, avant l’arrivée de Trump, s’interrogea sur la possible dérive fasciste de la présidence des USA sinon Van Hamme dans XIII  ? Thorgal, comme Chninkel sont des réflexions laïques sur le rapport de l’homme au divin.

Rencontre avec les docteurs Denis Mukwege et Guy-Bernard Cadère
"Kivu" de Jean Van Hamme et Christophe Simon (Ed. Lombard)

Adieux ?

À 79 ans, Jean Van Hamme fait ses adieux à la bande dessinée comme Joséphine Baker à la scène, c’est-à-dire sans la quitter vraiment. Les dernières productions des grands auteurs portent souvent mieux leur message que toutes leurs œuvres précédentes. Will Eisner, au crépuscule de sa vie, fit ses chefs d’œuvre les plus marquants : Le Contrat avec Dieu, Fagin le juif et Le Complot. Kivu qui paraît à la rentrée est fait du même bois. C’est une œuvre-balise, un fanal qui fait un peu le bilan de ce monde que Van Hamme a vu évoluer depuis près de 80 ans. Et qui va mal.

On continue à y piller l’Afrique, comme dans le Congo belge de son enfance, entretenant la misère, les inégalités pour mieux préserver notre confort occidental. Tout se décide dans une lointaine multinationale qui envoie dans l’actuelle République Démocratique du Congo un jeune cadre dont la mission est de remplacer une barbouze pour une autre afin que le business soit préservé. La vie ne vaut rien face à la rapacité du profit.

Le sujet, inspiré de l’histoire du médecin Denis Mukwege, mis en lumière par le livre « L’Homme qui répare les femmes  » de la journaliste belge Colette Braeckman [1] est irracontable en bande dessinée : vingt ans de conflits tribaux, des histoires de femmes violées et torturées, de nettoyages ethniques effroyables massacrant des milliers de gens au profit de seigneurs de guerre financés par des industriels impavides. Et pourtant, Jean Van Hamme le fait. Au passage, il nous gratifie d’un instantané plutôt bien renseigné de la situation politique de la région. Nous ne manquerons pas de vous en reparler sur ActuaBD.

Denis Mukwege et Guy-Bernard Cadère, les vrais héros de cette histoire
Photos : DR. Le Lombard.

Ce bel album est magnifiquement dessiné par Christophe Simon qui, après avoir été le disciple de Jacques Martin sur Alix et sur Lefranc, avait mis ses pas dans ceux de Paul Cuvelier en dessinant une suite à son Corentin, dans un récit écrit par… Jean Van Hamme. Il a, comme le dessinateur lensois, cette science des anatomies et de la composition d’une belle rigueur classique et d’une sensualité de tout instant. Un travail impressionnant.

Pour Jean Van Hamme qui dut à Paul Cuvelier son introduction dans la profession (il scénarisa Corentin juste après Epoxy), il y a là comme une forme d’achèvement. Une boucle qui souligne la cohérence du parcours d’un auteur qui reste, suivant le qualificatif que le caricaturiste André Rouveyre appliqua jadis à André Gide, « un contemporain capital ».

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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[1Elle signe la préface de cette bande dessinée.

 
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9 Messages :
  • « Kivu », la rentrée-choc de Jean Van Hamme
    3 août 19:29, par Frenchoïd

    Et si au contraire, cette attitude n’était pas celle d’un homme

    Vous êtes chez vous, mais cette tournure pourrait être plus claire (par exemple : "était celle" — à moins que je sois passé à côté de votre propos ?).
    Autrement, d’accord avec vous sur l’importance majeure de Van Hamme (mais bien moins sur les graphismes présentés sur la page...). Le jour où il faudra mettre en ligne sa nécrologie, il y aura de beaux rappels à évoquer...

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 3 août à  20:37 :

      Il manquait un mot effectivement. En revanche pas d’accord avec vous sur le dessin, ni sur votre façon d’enterrer JVH avant l’heure. J’espère qu’il mourra au moins centenaire rien que pour vous contrarier.

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      • Répondu le 4 août à  15:11 :

        Je me serai mal exprimé : longtemps vive Van Hamme !

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        • Répondu par Zot ! le 5 août à  19:27 :

          Pour avoir feuilletté Kivu dans l’Immanquable qui le pré-publie, on est très loin des aventures passionnantes mais légères et fort distrayantes de Largo et autres XIII. Presque du reportage sur une réalité abominable où régnent corruption, viols sur mineures et mutilations, en ce moment dans l’ancien Congo Belge, pour fabriquer de nouveaux portables. Guerres d’ethnies ayant mal vécu la décolonisation et le départ des Blancs. Les pays occidentaux s’occupent beaucoup de féminisme depuis les affaires DSK et Weinstein, il faudrait peut être qu’ils s’inquiètent de ce qui se passe sur le continent africain !

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          • Répondu par kyle william le 7 août à  11:06 :

            L’un n’empêche pas l’autre… d’ailleurs les pays occidentaux ne se sont que trop "occupés" de l’Afrique

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  • « Kivu », la rentrée-choc de Jean Van Hamme
    11 août 10:08, par Yaneck Chareyre

    Pourquoi vouloir retirer la dimension idéologique de Van Hamme ? Thorgal, XIII, Largo, mais surtout SOS Bonheur et le Chninkel, sont l’illustration de sa pensée.

    Ce n’est pas question de décrédibiliser son oeuvre. Ce n’est pas parce qu’il est de droite, conservateur à tendance catholique qu’il écrit mal de la bd.
    Il mérite autant le respect que ceux qui s’engagent à gauche dans leurs productions.

    C’est même un des rares à oser autant assumer son caractère politique dans ses écrits. Alors il n’est pas utile d’essayer d’atténuer ça. On peut être un auteur de talent, et Van Hamme est en effet un grand feuilletoniste et de droite. C’est pas antinomique...

    Bref, ce passage de l’article me convient moins.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 11 août à  11:40 :

      Pourquoi vouloir retirer la dimension idéologique de Van Hamme ? Thorgal, XIII, Largo, mais surtout SOS Bonheur et le Chninkel, sont l’illustration de sa pensée.

      L’article ne fait rien d’autre que d’affirmer la dimension politique de JVH, qui a toujours été présente, dès sa première œuvre. Vous avez lu trop rapidement, il me semble.

      Ce n’est pas question de décrédibiliser son œuvre. Ce n’est pas parce qu’il est de droite, conservateur à tendance catholique qu’il écrit mal de la bd. Il mérite autant le respect que ceux qui s’engagent à gauche dans leurs productions.

      Vous n’avez sans doute pas la bonne perception des opinions politiques de JVH, déjà parce que votre lecture est celle d’un Français. La droite française n’est pas la droite belge, déjà. Personnellement, je recèle dans l’œuvre de JVH des valeurs humanistes que l’on pourrait qualifier de gauche (la "vraie" gauche, pas celle qui tourne aujourd’hui sans boussole en France). Quant à qualifier JVH de "conservateur à tendance catholique", cela me fait bien rire.

      C’est même un des rares à oser autant assumer son caractère politique dans ses écrits. Alors il n’est pas utile d’essayer d’atténuer ça. On peut être un auteur de talent, et Van Hamme est en effet un grand feuilletoniste et de droite. C’est pas antinomique...

      Je n’atténue rien, au contraire. J’affirme en revanche que votre analyse est péremptoire et sans nuance. Vous enfilez les stéréotypes avec une assurance qui fait sourire.

      Bref, ce passage de l’article me convient moins.

      Vous êtes parfaitement libre d’apprécier mon article comme il vous plaira/

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    • Répondu par Henri Khanan le 11 août à  21:33 :

      Assez sidéré par ce passage "Thorgal, XIII, Largo, mais surtout SOS Bonheur et le Chninkel, sont l’illustration de sa pensée.".
      Où y a t’il de la politique dans Thorgal, saga viking matinée de science-fiction et de fantastique ? XIII se bat contre un complot d’extrême-droite, quant à Winch, c’est un héritier PDG qui a plutôt des problèmes avec ses directeurs ou ses collègues PDG, bien plus qu’avec le comité équivalent CGT ou Sud de son entreprise.
      Cela fait longtemps que je n’ai pas lu SOS Bonheur, mais il me semble que c’est plutôt un appel à la rebellion d’une société-dictature de type 1984. Quant au Chninkel, c’est un peu la rencontre de la Bible avec 2001 !!
      Reste l’album avec Hermann, Lune de Guerre. On y voit bien que le personnage principal pête les plombs....
      Alors il est où le message de droite dans tout cela ?

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      • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 12 août à  20:44 :

        A vous lire, la politique, c’est être affilié à la CGT...

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