L’envoûtante « Calypso » de Cosey

19 novembre 2017 5 commentaires
  • C’est fort de son Grand Prix d’Angoulême que Cosey publie pour la première fois un volume en noir et blanc et, ô surprise, chez Futuropolis, un éditeur où il n’a d’ordinaire pas ses habitudes. Cela donne un album magistral où il mêle avec la minutie qu’on lui connaît, une formidable intrigue qui laisse respirer le dessin et ses plaisirs fugaces.
 L'envoûtante « Calypso » de Cosey
Cosey, Grand Prix d’Angoulême 2017
Photo : D. Pasamonik

Cela n’a sans doute pas été assez dit au moment de la remise de son Grand Prix à Angoulême : Cosey est le contre-exemple de cette lecture historique pédante qui a longtemps prévalu sur les bords de la Charente et qui consistait à laisser croire que le plaisir de la recherche et la réflexion sur le médium dans la bande dessinée franco-belge était une invention récente, et en tout cas pas antérieure à la « nouvelle bande dessinée » des années 1990 ; que la forme romanesque de la bande dessinée, si commodément désignée aujourd’hui sous le vocable de « roman graphique » ne préexistait pas à son invention supposée par Will Eisner en 1978, et en tout cas pas au Pulitzer Prize de Maus en 1992, coup d’envoi du genre dans le monde.

Dès ses débuts avec Jonathan (1975, Le Lombard), Cosey cherche et trouve des rythmes et des espaces nouveaux, traitant l’aventure dans une approche littéraire qui prend le temps de la contemplation, comme le faisait avant lui le génial Hugo Pratt et de façon contemporaine le non moins génial Moebius. Évidemment, que ce qui relie les trois hommes, c’est une certaine forme, « laïque » pourrait-on dire, de spiritualité, cette « aventure intérieure » comme la qualifiait Thierry Smolderen, qui désenclave toute œuvre de la gangue de la vulgarité. Avec Jonathan, nous savions tous, lecteurs de l’hebdomadaire Tintin, qu’une forme de bande dessinée irréfléchie, sans âme, à tout dire commerciale, était en train de mourir.

"Calypso" par Cosey
© Cosey et Futuropolis

Un nouveau "voyage intérieur"

Avec À la recherche de Peter Pan (1983, toujours au Lombard), la jonction était faite avec la littérature et le roman graphique au sein d’un catalogue qui prenait de plein fouet une transmutation du métier qui allait lui être fatale (le Lombard sera racheté l’année suivante). Philippe Vandooren, éditeur aux éditions Dupuis, et son successeur Claude Gendrot, l’avaient bien compris qui allèrent chercher l’antidote au vieillissement, en réalité un supplément d’âme, en recrutant Cosey dans la toute nouvelle collection Aire Libre. S’étonne-t-on que le même Gendrot, qui avait connu auparavant Pratt comme jeune rédacteur dans Pif Gadget puis était devenu éditeur aux Humanoïdes Associés avant de migrer chez Dupuis, que cet éditeur, une fois passé chez Futuropolis rejoindre Sébastien Gnaedig, accueille Cosey aujourd’hui dans sa collection ?

"Calypso" par Cosey
© Cosey et Futuropolis

Non bien sûr. Le lecteur sera content du voyage qui nous mène à un amour d’enfance qui décide de vivre une dernière aventure dans la surprise et la passion avant de transmettre au survivant du couple un bienveillant secret. Un peu comme si la littérature venait faire la leçon à Hollywood, si matérialiste et si factice, en ramenant la dangereuse nymphe d’Homère, elle-même experte en illusion, à une ironique réalité où l’amour et l’amitié ont toute leur place.

Sur cette trame construite avec minutie, Cosey joue des codes de la lisibilité, passant sans cesse de l’anecdotique au symbolique, du lisible à l’invisible, laissant promener son trait –une plume sensible nourrie de beaux noirs- dans de libres ébats, tout à l’étonnement de ses effets. Calypso –peut-il en être autrement ?- nous laisse sous le charme.

"Calypso" par Cosey
© Cosey et Futuropolis

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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5 Messages :
  • L’envoûtante « Calypso » de Cosey
    20 novembre 2017 22:58, par Pierre Fallais

    Il est heureux, et merci Monsieur Pasamonik, de recadrer les souvenirs et de rappeler que ledit « roman graphique » est bien antérieur aux datations usuelles. Que Pratt et la balade de la mer salêe se situent de 1967 à 1969 et que c’est sur ce type d,œuvre que se bâtirent Les Romans (A Suivre).
    Merci pour vos critiques éclairées.

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    • Répondu le 23 novembre 2017 à  09:09 :

      j’ai quand même l’impression que vos aimez vous monter le bourrichon tout seul. Personne n’a jamais remis en cause les origines du roman graphique comme étant bien antérieures aux années 90. Il faut arrêter avec la victimisation. J’ai toujours l’impression d’y voir une illustration de la "clique maintenance" définie par Douglas Coupland comme le besoin d’une génération de considérer la génération suivante comme des incapables juste bonne à piller le briller héritage qu’elle lui a légué.

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      • Répondu par La plume occulte le 25 novembre 2017 à  00:32 :

        Joli numéro de trapèze,c’est de la faute des autres alors ?

        Voilà une belle illustration de la "sainte clique", le haut du panier parmi nous, toujours mobilisé pour défendre ses intérêts .Une clique si sûre de son fait et de son bon droit,la fameuse "vision légitime" qu’elle prend tout le monde pour des imbéciles.

        Ça nous mène tout droit à la plus célèbre citation d’Alexander von Humbolt,éminent naturaliste allemand et source d’inspiration décisive pour Darwin.Von Humbolt précurseur dans le domaine de la classification,et de l’observation des sociétés humaines,qui a beaucoup étudié la faune et pas seulement celle aux relents Café de Flore,visionnaire qui à propos d’une certaine catégorie de bêtes à deux pattes prise le doigt dans le pot de confiture,a dit :"D’abord, ils nieront la chose. Ensuite, ils la minimiseront. Enfin, ils diront que cela se savait depuis longtemps."

        Toute ressemblance avec des personnages existants serait bien sûr fortuite.

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        • Répondu par kyle william le 29 novembre 2017 à  14:19 :

          En un peu moins érudit, il y a aussi la phrase de Cocteau qu’ aimait citer Chirac : "Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en étre les organisateurs."
          Cela dit il est exact que les "romans graphiques" existaient avant que le terme soit à la mode. Ce qui est plus récent, c’est l’usage qu’en font certains éditeurs, qui permet de rémunérer les auteurs au forfait plutôt qu’à la page, autrement dit moins.

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  • L’envoûtante « Calypso » de Cosey
    23 novembre 2017 14:13, par Polo

    Avec ce livre, Cosey réussit admirablement son passage de la couleur au noir et blanc.

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