La rentrée 2015 de Futuropolis : 10 ans d’expérimentations et de sujets citoyens

27 août 2015 0 commentaire
  • Cela fait dix ans que Sébastien Gnaedig, Alain David et Claude Gendrot et leur équipe ont relancé Futuropolis, un label laissé à l'abandon par ses fondateurs, racheté entretemps par Gallimard. Le créneau qu'il se destinait à occuper, le Roman Graphique, leur avaient valu fatwas et procès d'intention de la part de figures de l'édition dite "indépendante". Dix ans plus tard, le "vrai-faux" Futuro affiche un bilan plutôt flatteur.
La rentrée 2015 de Futuropolis : 10 ans d'expérimentations et de sujets citoyens
"La Dame de Damas" de Jean-Pierre Filiu et Cyrille Pomès

De formidables stylistes, comme David B et Blutch, des raconteurs d’histoires engagés comme Baru, Jean-Pierre Gibrat, Étienne Davodeau et Pascal Rabaté, des coloristes fabuleux d’une grande puissance picturale, comme Emmanuel Lepage et Jean-Denis Pendanx, des consciences universelles du domaine étranger comme Jules Feiffer, Myriam Katyn, Joe Sacco, des talents raffinés de la nouvelle génération comme Manuele Fior, Aude Samama, Ludovic Debeurme ou Gipi, des monstres sacrés comme José Munoz ou Jacques Tardi, des figures majeures de la BD belge contemporaine comme Bernard Yslaire, Jean-Philippe Stassen ou Zidrou, des personnalités graphiques uniques comme Matthieu Blanchin, Christian Cailleaux ou Nicolas de Crécy, des figures de proue de la BD française des années 1980 à 2000 comme Jano ou Jean-Claude Denis, des auteurs qui racontent le monde tel qu’il est comme Gani Jakupi ou Luz, sans compter les fabuleux raconteurs d’histoires que sont Jean-David Morvan, Sylvain Ricard, Sylvain Runberg, Richard Marazano, ou Stéphane Piatzszek,...

Une palette de talents qui interrogent le monde et qui font mentir les pythies qui, naguère, annonçaient la mort de la BD de création française. Cette rentrée en est une démonstration supplémentaire, pour autant que l’on puisse en juger.

"La Dame de Damas" de Jean-Pierre Filiu et Cyrille Pomès
"L’Indivision" de Zidrou et Benoît Springer

Ainsi, cette Dame de Damas scénarisée par l’historien, professeur à Sciences-Po, Jean-Pierre Filiu qui, sous le crayon vibrant de Cyrille Pomès a entrepris de nous raconter la révolution syrienne, à l’origine de l’actualité migratoire d’aujourd’hui, une tragédie humanitaire qui occupe et préoccupe l’Europe entière. Peut-on rêver d’une meilleure explication de texte ? D’autant que Cyrille Pomès arrive à donner toute son humanité à cette succession de faits bruts, et surtout brutaux !, qui émaillent cette histoire qui est surtout la démonstration de l’échec d’instances internationales, l’O.N.U. mais aussi la Communauté Européenne, incapables de donner une réponse adaptée à une situation qui ne peut se permettre des demi-mesures. À ce titre, La Dame de Damas est l’un des livres les plus marquants de la rentrée.

"Grandes Oreilles et bras cassés" de Jean-Marc Manach et Nicoby

Que dire aussi de L’Indivision de Zidrou et Benoît Springer qui ose un sujet rarement traité, dans la bande dessinée comme ailleurs : une histoire d’amour entre frère et sœur ? Encore un sujet qui décoiffe offert par Zidrou qui est incontestablement la personnalité du moment, tant par le succès de ses séries commerciales (L’Élève Ducobu...) que par la pertinence de ses romans graphiques. Il est ici pudiquement servi par le dessin de Benoît Springer.

"Vive la marée !" de David Prudhomme et Pascal Rabaté

Que dire enfin de ces Grandes Oreilles et bras cassés de Jean-Marc Manach et Nicoby qui reviennent sur ces "big brothers" criminels qui, en 2008, ont vendu des systèmes d’écoute au dictateur Kadhafi et qui s’en vantaient encore bien ? Le journaliste Jean-Marc Manach a mené une minutieuse enquête qui montre le cynisme des états mais aussi des grandes entreprises multinationales qui entretiennent les tisons de la haine pour le plus grand profit de leurs actionnaires qui sont peut-être vous, mesdames et messieurs, qui , avec vos fonds de pension, financez ces saloperies !

Tout ces titres paraissent fin août accompagnés d’un collectif La Dame à la licorne où douze jeunes talents de l’École Estienne reviennent sur cette magnifique tapisserie du Moyen-âge que l’on peut voir au Musée de Cluny et dont l’esthétique raffinée nous parle jusqu’à aujourd’hui.

Le mois de septembre nous offre une capsule nostalgique des vacances avec une nouvelle collaboration entre David Prudhomme & Pascal Rabaté, Vive la marée !, une suite d’instantanés délicieux et poétiques des moments de bonheur dérobés à l’été. Une petite merveille qui sera au cœur des Rencontres Chaland de Nérac les 4 & 5 octobre prochains sur lesquelles nous reviendrons à coup sûr.

"Vive la marée !" de David Prudhomme et Pascal Rabaté
"La Cavale du Dr Destouches" de Christophe Malavoy, Paul & Gaëtan Brizzi.

L’un des événements saillants du mois de septembre chez Futuropolis est sans aucun doute cette Cavale du docteur Destouches par Christophe Malavoy et Paul & Gaëtan Brizzi qui nous content l’escapade échevelée de l’écrivain Louis-Ferdinand Céline, quittant Paris sous les bombes pour rejoindre Sigmaringen et le gratin des personnalités françaises, Pétain en tête, impliquées dans la collaboration avec les nazis.

Il s’agit de l’adaptation la trilogie allemande de l’écrivain antisémite, exercice périlleux s’il en est, signé par un comédien parfaitement connaisseur de l’écriture célinienne, Christophe Malavoy, et par deux légendes : les frères Gaëtan et Paul Brizzi qui ne sont pas vraiment n’importe qui. car, après avoir réalisé un film d’Astérix, La Surprise de César, ils avaient fondé une société de production de dessins animés indépendante rachetée ensuite par la Walt Disney Production et qui produisit les dessins animés Disney labellisés « Walt Disney Feature Animation France ».

Les frères Brizzi rejoignirent ensuite Los Angeles pour travailler à la maison-mère. Ils sont considérés comme les fondateurs de la "French Touch" de l’animation française. Un trio de débutants à la tête d’un projet qui ne passera sans doute pas inaperçu.

"La Cavale du Dr Destouches" de Christophe Malavoy, Paul & Gaëtan Brizzi.

Après le Louvre -succès de librairie en France et à l’international, c’est au tour du Musée d’Orsay de se faire arpenter par les auteurs de bande dessinée. On avait déjà aperçu Moderne Olympia de Catherine Meurisse dans cet exercice. Cette fois, c’est un des plus raffinés stylistes de la bande dessinée italienne Manuele Fior qui s’y colle avec des Variations d’Orsay qui s’annoncent superbes tant dans le choix des tableaux exposés que dans le traitement qui en est fait graphiquement.

"Variations d’Orsay" de Manuele Fior
"Une Vie" de Christian Perissin et Guillaume Martinez

La bande dessinée est devenue davantage que le reflet des expressions graphiques de son époque : elle en est aussi le conservatoire par ses sujets, sa technique, et sa capacité de transcender les générations sans rabattre jamais l’esprit de curiosité. Une vraie réussite !

On se penchera avec curiosité sur Une Vie de Christian Perissin & Guillaume Martinez qui s’intéressent au personnage de Winston Smith, dont on retrouve l’autobiographie dans une malle-cabine laissé dans un hôtel. Winston Smith ? La figure centrale du 1984 de George Orwell ? Big Brother a la réponse...

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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