Le procès de Charlie Hebdo : une tentative de censure

6 février 2007 1 commentaire
  • Les 7 et 8 février 2007, l’hebdomadaire Charlie Hebdo comparaît devant le Tribunal correctionnel de Paris, pour « injure à l’égard d’un groupe de personnes en raison de leur religion ». Une tentative de censure dont l’enjeu est d’assimiler la critique de la religion à un acte raciste.

Les demandeurs sont l’Union des organisations islamistes de France (UOIF), la Ligue islamique mondiale et la Grande mosquée de Paris. Leur avocat est Maître Szpiner, par ailleurs l’avocat de Jacques Chirac. Ils reprochent à Charlie Hebdo la publication de deux dessins, des caricatures du prophète Mahomet, initialement parues dans le quotidien conservateur danois Jyllands Posten. Le premier représente Mahomet enturbanné d’une bombe, et le second montre le prophète accueillant des kamikazes au paradis, en les suppliant « arrêtez, on n’a plus de vierges ! ». Outre cela, Charlie, Philippe Val et Cabu, sont assignés pour la couverture du numéro incriminé, dessinée par Cabu, où l’on voit le prophète Mahomet se cacher le visage en s’exclamant : « C’est dur d’être aimé par des cons ».

Une affaire qui enflamma le monde arabo-musulman

On sait que cette affaire a provoqué pas mal de remous dans le monde arabo-musulman, que des ambassades ont été brûlées et qu’il y a même eu des morts. En France, Charlie Hebdo avait publié ces dessins le 8 février 2006 « par solidarité et par principe » en dépit d’une tentative de saisie en référé d’organisations telles que le Conseil français du culte musulman, qui échoua pour vice de forme. Le Président de la République avait jugé sévèrement cette publication, la considérant comme une « provocation ».

Le procès de Charlie Hebdo : une tentative de censure
Philippe Val
Ph : D. Pasamonik

Le gouvernement iranien prit le prétexte de cette affaire pour mettre en œuvre un concours de caricature sur la Shoah, qui mit en lumières un discours révisionniste institutionnel et bien sûr une propagande anti-israélienne. Ces nombreuses répliques du monde arabo-musulman ont pris une tournure qui n’a pas échappé au politologue Joël Kotek : « À ma connaissance, aucun commentateur n’a relevé l’apparente incongruité de la réponse iranienne à la prétendue insulte danoise, nous dit-il. Pourquoi avoir choisi le thème de la Shoah pour tester les limites de la liberté d’expression occidentale alors que l’affaire ne concerne en rien les Juifs, ni de près ou de loin ? N’aurait-il pas été logique, en effet, de les voir s’en prendre aux symboles mêmes du Danemark (par exemple, la famille royale) ou du Christianisme ? Les sujets de provocation ne manquent pas, de la Papauté à l’image même du Christ ! » [1]. Pourtant, le discours anticlérical n’a jamais baissé la garde dans notre pays [2].

On sait que le concours iranien a fait un flop. La liberté d’expression occidentale a permis jusqu’à la publication de ces dessins dans de nombreux journaux, mais évidemment avec des commentaires qui n’ont pas dû faire plaisir à leurs commanditaires. On voit bien dans cet exemple toute la dimension politique et religieuse de l’affaire.

La Liberté de la Presse

Or, dans ce procès qui nous préoccupe aujourd’hui, il y a un autre enjeu, et de taille, celui de la liberté d’expression, celui de cette cause bizarrement désuète : la libre pensée, et surtout l’intégrité des lois sur la liberté de la presse. La loi du 29 juillet 1881, « l’une des plus libérales du monde » selon l’historien de la presse Georges Weill [3], abrogea tous les textes antérieurs, lois, décrets et ordonnances, au nombre de 42, qui restreignaient la liberté de la librairie et de l’imprimerie. En particulier celle sur la presse de 1822, dont l’article premier sanctionnait sévèrement les outrages envers les cultes reconnus par l’État. À part les « dessins, gravures, emblèmes ou images », qui constituaient un outrage aux bonnes mœurs, un discours de liberté politique et (anti-)religieuse était assuré. Mais avec le temps, un arsenal de lois modifia sensiblement et hypocritement cette liberté chèrement acquise (rappelons que Honoré Daumier et André Gill firent de nombreux mois de prison).

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Le numéro tragique de L’Hebdo Hara Kiri.

La plus scélérate est sans doute la Loi de 1949 pour la protection de la jeunesse, conçue sous Vichy, et qui permit à Raymond Marcellin d’interdire, le 15 novembre 1970, L’Hebdo Hara Kiri, qui avait salué la mort du général De Gaulle par un titre aujourd’hui un peu cryptique : « Bal tragique à Colombey – 1 mort ». Il fut retiré de la vente pour… pornographie ! Hara Kiri répliqua en lançant un nouvel hebdomadaire en supplément de son autre mensuel, Charlie, éditrice des Peanuts, dont le titre devint… Charlie Hebdo - celui-là même que l’on défend dans les prétoires aujourd’hui ! Devant le tollé des médias, choqués par cette interdiction, le ministre de l’Intérieur, Raymond Marcellin, intervint au journal de 13 heures pour annoncer que « ... l’objectif [de l’interdiction] a été dépassé » et qu’il n’avait pas l’intention d’interdire Charlie Hebdo dont le N°1 titrait alors ironiquement : « Il n’y a pas de censure en France » [4].

Le premier numéro de Charlie HebdoRécemment, ces lois de liberté ont encore été modifiées comme nous le rappelait Philippe Val : « … les députés de la majorité ont modifié la loi, et inventé une nouvelle exception étendant le délai de prescription à un an pour les délits de presse à caractère raciste. Et nous sommes attaqués pour injure à caractère raciste, c’est-à-dire pour avoir “insulté la religion musulmane”. » L’enjeu du procès est donc de vérifier si la critique d’une religion est assimilée à une injure raciste, dans une République laïque où, selon l’analyse qu’en fait Philippe Val, « race et religion veulent donc désormais dire la même chose ».

La défense de Charlie Hebdo, au sein de laquelle on compte Richard Malka, scénariste de BD à ses heures, a fait citer comme témoins François Hollande, premier secrétaire du Parti Socialiste, François Bayrou, candidat UDF à la présidentielle, ou encore Denis Jeambar, ancien directeur de la rédaction de l’Express et actuellement PDG du Seuil.

C’est dire si ce procès est bien parti pour être l’un des moments forts de la campagne présidentielle, puisque les candidats ne pourront pas ne pas se positionner sur ces sujets.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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[1in Regards, octobre 2006.

[3Cité par La République et l’Eglise par Jacqueline Lalouette, Michel Dixmier et Didier Pasamonik – Editions de la Martinière, 2005.

[4Ces informations proviennent de l’excellent ouvrage de Jean-Michel Renault, Censure et Caricature, Ed. Pat à Pan, 2006.

 
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