Paul Gravett : “Utilisons le mot de mangaisme“ 1/2

29 juin 2018 0 commentaire
  • Après Rome, l’exposition Mangasia, consacrée au manga et à son influence en Asie orientale, s’installe à Nantes. Puis elle continuera à faire le tour du monde, dans des présentations évolutives. Nous avons rencontré Paul Gravett, son commissaire britannique, critique et auteur d’ouvrages de référence sur la bande dessinée. Il souhaiterait voir employer le néologisme de mangaisme — sur le modèle de japonisme — pour qualifier ladite influence, qui s’exerce tout autant en Occident.

Une exposition ambitieuse consacrée à la bande dessiné et qui se déplace dans le monde entier pendant cinq ans, comment cela est-il possible ?
Mangasia est produite par Barbican International Enterprise. Cette fondation réalise des expositions itinérantes au long cours, autour de thématiques suscitant un intérêt international comme les jeux vidéo, James Bond ou l’Intelligence artificielle. Ses décideurs ont senti que le manga pouvait être un domaine porteur. En fait, Mangasia est un projet relativement modeste parmi les activités de Barbican. Mais, pour moi, c’est génial de travailler avec une fondation aussi professionnelle et bien nantie.

Paul Gravett : “Utilisons le mot de mangaisme“ 1/2
Paul Gravett lors du SoBD (Paris)
© 2017 Florian Rubis

Aviez-vous un objectif précis fixé dès le départ et est-ce que celui-ci a varié en cours de route ?
Le propos originel date du moment où j’ai fait une exposition à la British Library, à Londres, en 2014. Il consistait à ce que je refasse un livre sur le manga et seulement cela. Mais je voulais aussi faire des choses sur la Corée. Il n’a cependant pas été simple de convaincre un éditeur de faire un livre exclusivement sur la Corée. Finalement, j’ai obtenu un accord pour un livre sur le manga et autre chose.
En tant qu’amateur de bandes dessinées, à titre personnel, c’est ma grande passion d’aller toujours explorer au-delà de ci ou de ça. Là, en l’occurrence, cela portait sur l’influence du manga en Asie orientale.

Vous parlez en premier lieu là de Mangasia, livre qui accompagne l’exposition, et mérite bien son sous-titre de guide. En même temps, il s’agit d’un catalogue, mais aussi de plus que cela…
Le livre procure la structure de l’exposition, six chapitres pour six sections, tout étant organisé de la même façon. Et l’exposition sera réadaptée en fonction des lieux et mises-à-jour. Puisque cela dure cinq ans, nous devons adapter le contenu avec des choses qui émerveilleront les gens, dont des fac-similés de toute beauté, indiscernables du matériel original d’après lequel ils sont imprimés.

Magazine chinois des années 1930 "Modern Sketch"
Modern Sketch © Private collection

Pourquoi ce titre Mangasia ? Les bandes dessinées d’Asie ne se résument pas qu’aux productions influencées par le manga…
Ce nom me plaît. Nicolas Finet l’a déjà utilisé il y a quelques années à Angoulême. Il annonce que le visiteur vient voir du manga, mais qu’en plus, il va rencontrer ce qu’il ne connaît pas encore. Au final, je crois que l’exposition présente 50 % de bandes dessinées japonaises ou influencées par le style japonais et 50 % de découvertes. Se concentrer sur les mangas les plus populaires aurait probablement été plus facile et peut-être même plus séduisant pour le grand public, mais en tant que critique et commissaire, cela ne m’aurait pas satisfait et les responsables du Barbican étaient en accord avec la démarche d’exploration de pays moins connus pour leurs bandes dessinées, la Thaïlande, les Philippines, l’Inde, le Cambodge...
D’ailleurs tout le monde en Asie n’est pas forcément bien disposé vis-à-vis du manga. Dans certains pays, le protectionnisme ou la censure cherchent à freiner l’expansion de la bande dessinée japonaise. Certains de nos contacts hors du Japon ont même voulu faire changer le nom de notre exposition. Nous rétablissons l’équilibre par le sous-titre, « Merveilles de la bande dessinée d’Asie », afin d’insister sur la pluralité de notre intention.

Dugu, Zao Dao, 2014, character design pour "Le Vent traversant les pins"
© 2015 Zao Dao & Éditions Mosquito

On sait qu’il n’est pas facile d’exposer des planches originales venant du Japon. Qu’en est-il exactement ?
C’est bien vrai. Surtout s’il s’agit de les emprunter pour cinq ans ! À Angoulême par exemple l’exposition Tezuka n’a duré que quelques semaines… Cependant on pouvait y voir des fac-similés étonnants. On s’y tromperait. Ceux de Tezuka par exemple poussent le souci de véracité jusqu’à comprendre des bandes de textes collées sur la planche comme travaillait le maître. Nous craignions qu’avec ce genre de procédé les pièces ne dégagent pas la même aura que le vrai document. En fait, une certaine magie reste bien présente.
Une autre difficulté à laquelle nous avons dû faire face, très peu de planches sont en anglais. Et pour cause ! Nous accompagnons donc ces planches par des cartels explicatifs en deux langues. J’espère que les visiteurs apprécieront toutes ces formes de bandes dessinées.

Avec Mangasia, avez-vous également souhaité appliquer à la bande dessinée un angle d’étude de dimension globale, tel qu’il fait de plus en plus florès dans les sciences humaines, en particulier chez les historiens ?
Intéressant ! Je suis Britannique. Un Européen, qui « débarquait » pour traiter du sujet. Et, en Occident, nous avons imposé ce diktat d’une étude de l’histoire très orientée sur nous-mêmes, au lieu d’adopter un point de vue global, incorporant l’Afrique, l’Amérique du Sud, etc. Ainsi, le fait d’avoir constitué une équipe de conseillers, un pour chaque pays d’Asie étudié, s’est révélé crucial. Ce fut tout un processus d’apprentissage.

Avez-vous voyagé dans beaucoup des pays concernés ?
Pas assez ! Je suis allé au Japon, en Corée et en Inde.

Par conséquent, comment avez-vous pu traiter convenablement d’autant de pays, voire en explorer d’aussi peu connus en bédéphilie que la Corée du Nord, le Bhoutan ou la Mongolie ?
L’exposition est le résultat de plusieurs années de travail. Tout cela n’aurait pas été possible sans Internet et Facebook notamment, les contacts en ligne ont été nombreux. Le Festival d’Angoulême a joué son rôle également en tant que point de rencontres à l’échelle mondiale. J’ai aussi pu rémunérer plus de 20 conseillers répartis dans les différents pays, dont plusieurs au Japon. Il s’agit, pour beaucoup, de gens avec qui j’ai correspondu depuis trente ou quarante ans maintenant. Au-delà d’une amitié partagée, je savais qu’ils pourraient m’orienter par leurs conseils. Car le problème principal venait de l’embarras du choix des titres à traiter ! De pouvoir limiter le choix de ce qu’il y avait à dire ou sélectionner parmi des centaines de couvertures à montrer. Et pour moi c’était un livre important, résultat de nombreuses années de recherches et d’interviews.
Je reprécise qu’au départ le projet se fixait simplement sur un livre, l’exposition a été conçue d’abord comme une extension du livre. Du coup, toutes les pièces exposées ne figurent pas forcément dans le livre. Les deux forment un ensemble complémentaire pour donner une meilleure perspective sur la bande dessinée en Asie.

"History of Taiwan", Kunishima
© Avanguard Publishing

Comment avez-vous décidé des grandes thématiques qui structurent l’exposition ?
Procéder pays par pays, y compris dans le cadre d’expositions, comme cela a pu se faire à Angoulême, par exemple, une année l’un, une année l’autre, peut donner d’excellents résultats. Mais, pour être honnête avec vous, cela tend à faire de ce pays un cas à part, en l’isolant. Du style : « S’il vous plaît, prêtez attention à nous, voyez quel grand pays de la bande dessinée nous sommes ». Par exemple, la Corée vint en 2003 à Angoulême avec son manhwa. Mais, comparé au manga, en augmenter l’incidence culturelle ne se fait pas simplement par miracle ou en injectant de l’argent pour faire sa promotion.
En commençant le travail sur le livre Mangasia avec l’optique de mettre en avant les contrastes entre les pays, les sujets se sont affirmés naturellement. Pour que le grand public s’approprie le sujet, on ne pouvait pas organiser l’ensemble pays par pays.
Par exemple nous abordons le sujet de la création avec le combat pour la liberté d’expression mais aussi le processus de production car la plupart des visiteurs ne savent pas comment s’élabore une bande dessinée. Et, par ailleurs, nous avions besoin de points spectaculaires et nous les trouvons dans la partie multimédia en présentant les croisements avec la mode, l’art contemporain, l’animation, la robotique,… le point commun restant que la bande dessinée est à la source des pièces présentées et que leur réalisation ait été opérée en Asie par des Asiatiques.

Le Barbican a-t-il été jusqu’à acheter certaines pièces ?
C’est arrivé. Car il était parfois difficile d’emprunter des pièces pour cinq ans. Nous avons même pu solliciter deux artistes du Rajasthan pour réaliser deux kaavads (bandes dessinées, peintes sur des triptyques en bois qui servent de support à des conteurs publics, ndlr), l’un sur une légende traditionnelle, l’autre sur le microfinancement pour les femmes. Un travail passionnant.

Bande dessinée philippine de super-héros
© 1993 Mars Ravelo Komiks Characters, Inc. (MRKCI) and Elpidio E. Torres

Quelle est votre ligne directrice pour la sélection des œuvres ?
Nous avons toujours essayé de trouver des pièces de grande qualité. Il s’agit d’avoir un aperçu du meilleur de la bande dessinée dans chaque pays. Évidemment nous avons fait très attention à la provenance de nos pièces, à la fiabilité des prêteurs. Dans certains cas, nous nous sommes rendus compte qu’on nous avait confié des faux originaux. Des collectionneurs de bonne foi ont eu de mauvaises surprises…

Est-ce facile de faire cohabiter des pays antagonistes comme la Chine et le Japon, les deux Corées, la Thaïlande et le Cambodge, l’Inde et le Pakistan ?
Ça peut être compliqué, d’autant plus que nous présentons les contrastes sur la manière de percevoir le même conflit de points de vues parfois contradictoires. Mangasia sera bientôt visible en Asie, en Corée notamment. Nous devrons probablement faire quelques ajustements, notamment dans la section réservée aux adultes.

L’installation de Mangasia au Lieu Unique à Nantes a-t-elle entraîné un dispositif spécial ?
Il n’y aura pas de grandes différences par rapport aux installations de Rome et Monza qui ont eu lieu dans des lieux historiques prestigieux. Si ce n’est que le Lieu Unique est vraiment unique. Une ancienne biscuiterie ! La friche industrielle offre un autre type de volumes. Le grand plateau permet notamment à la partie multimédia et à notre robot mécha de trouver une disposition encore plus spectaculaire.
Être adaptable est un des autres défis de Mangasia !

(par Florian Rubis)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Entretien réalisé avec le concours de Laurent Mélikian

Seconde partie à suivre très prochainement sur notre site

En logo de cet article : Paul Gravett lors du SoBD (Paris) / Photo : © 2017 Florian Rubis

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