À la découverte de Bouboule, l’œuvre originelle d’Albert Chartier

23 avril 2019 0 commentaire
  • Œuvre méconnue, « Bouboule » est la toute première bande dessinée d’Albert Chartier (1912 - 2004), considéré comme l’un des pères fondateurs de la BD québécoise (BDQ). Publiée de 1936 à 1937 dans le journal « La Patrie » puis oubliée, la série est de nouveau accessible grâce à la passion d’un collectionneur privé et au travail de restauration des Éditions Moelle Graphik.

Lancé dans le cadre du 32e Festival Québec BD – où avait également lieu une exposition consacrée à l’œuvre – l’album Bouboule d’Albert Chartier et de René O. Boivin (alias Rob) permet de rassembler pour la toute première fois les 22 planches parues dans le supplément dominical du journal La Patrie (du 25 octobre 1936 au 21 mars 1937), ainsi que trois planches inédites.

Mené par l’éditeur Julien Poitras et l’auteur Christian Quesnel, qui ont assuré la restauration des planches, ainsi que par Pierre Skilling, qui signe un dossier historique complet, ce projet est né de la rencontre entre Christian Quesnel et Rosaire Fontaine, par l’entremise du chroniqueur et libraire Jean-Dominic Leduc (Librairie Z).

Grand collectionneur de l’œuvre de Chartier, Rosaire Fontaine avait en sa possession la quasi-intégralité des planches de Bouboule imprimées dans La Patrie, ainsi que trois inédits : deux reproductions et un original [1]. Il n’en fallait donc pas plus pour que Moelle Graphik se lance dans l’aventure. Ainsi, après Une piquante petite brunette (Mécanique générale, 2008, dir. Jimmy Beaulieu), Séraphin (Mécanique générale, 2010, scénario de Claude-Henri Grignon) et Onésime (Mécanique générale, 2011), Bouboule est la quatrième réédition d’importance consacrée à Albert Chartier au cours des 11 dernières années.

À la découverte de Bouboule, l'œuvre originelle d'Albert Chartier
Christian Quesnel et Rosaire Fontaine lors d’une table ronde sur Bouboule au 32e Festival Québec BD
Photo : courtoisie des Éditions Moelle Graphik.
Pierre Skilling en dédicaces au 32e Festival Québec BD.
Photo : courtoisie des Éditions Moelle Graphik.

La naissance de Bouboule

Publiée dans le journal La Patrie en 1936, la série Bouboule est avant tout le résultat d’une collaboration entre le scénariste René O. Boivin alias Rob [2] et le jeune Albert Chartier, comme l’explique Pierre Skilling : « Bouboule, c’est ce qui a amené Chartier à faire de la bande dessinée, car auparavant, il faisait des illustrations humoristiques, entre autres, et parfois des histoires qui pouvaient un peu ressembler à de la bande dessinée. Car il dessinait déjà dans La Patrie avant de faire Bouboule. (…) C’est René O. Boivin, un journaliste qui était connu à l’époque, mais que l’on a oublié, qui lui a suggéré d’essayer la BD. Et pour cela, Chartier lui a toujours été très reconnaissant. Dans la vie de Chartier, c’est donc quelque chose d’important, de précieux, de fondateur. C’est de l’humour d’une autre époque, mais dans le style de dessin, c’est déjà tout le mouvement que l’on va voir dans Onésime. C’est déjà en germe. Il y a deux ou trois gags de Bouboule qui ont été repris dans Onésime. C’est avec cela qu’il s’est fait la main. C’est dans l’esprit des BD américaines de l’époque. »

La série paraît alors dans le supplément BD du dimanche, aux côtés de plusieurs séries familiales américaines traduites en français : Little Orphan Annie (Annie l’orpheline), The Gumps (M. et Mme Chose), Buck Rogers (Roger Courage), ou encore Brick Bradford (Jacques le Matamore). Annoncé en grande pompe, Bouboule bénéficie alors d’une importante campagne de promotion dans les journaux : « Quand ils annoncent l’arrivée de Bouboule, c’est un grand événement dans La Presse – car La Patrie appartenait à La Presse à l’époque. Ils annoncent 16 pages de comics dans La Patrie du dimanche. (…) On allait y insérer cette nouvelle BD ‘canadienne-française’, comme on disait. »

Inspiré par différents comic strips américains, mais aussi par la série australienne The Potts [3], Bouboule repose avant tout sur un humour « peau de banane ». On y suit les tribulations du personnage éponyme, un citadin bourgeois, mondain, obèse et benêt. Figure sympathique mais ridicule, Bouboule est dominé par son épouse acariâtre, en plus de n’avoir aucune autorité parentale vis-à-vis de ses deux enfants. Au fil des semaines, le lecteur le voit pratiquer différents sports (ski alpin, hockey, bobsleigh, musculation et natation) pour essayer de perdre du poids, ou encore célébrer toutes les grandes fêtes de l’année : Noël, jour de l’An, fête des Rois, Mardi gras, Pâques.

Bouboule, par Albert Chartier et Rob. Planche originalement parue dans La Patrie, 13 décembre 1936.
© Éditions Moelle Graphik.
Bouboule, par Albert Chartier et Rob. Planche inédite (devait paraître dans La Patrie du 28 mars 1937). Il s’agit de la seule planche de l’album reproduite à partir d’un original.
© Éditions Moelle Graphik.

Si le ton demeure bon enfant, on y trouve tout de même – climat historique oblige – quelques clins d’œil à Mussolini ou encore à la guerre d’Espagne. Selon Pierre Skilling, ces références politiques sont peut-être redevables à Rob : « J’imagine que ça vient de M. Boivin, parce qu’après ça, quand on regarde la suite de l’œuvre de Chartier, il l’avait dit en entrevue à Jacques Samson, il n’était pas intéressé à faire de la caricature politique ou du dessin politique. Dans Onésime, il avait essayé, dans les années 1970, de faire une BD où l’on voyait René Lévesque, et ça n’avait pas été tellement apprécié du Bulletin des agriculteurs. Ça n’a jamais été central, mais en même temps je pense que Chartier avait un peu de patriotisme québécois ou canadien-français. Ce n’est pas très visible, mais on le voit à l’occasion. »

Malgré les efforts du journal, la série s’arrête rapidement – après seulement 22 planches. Le motif officiel : selon des propos rapportés par Chartier, Oswald Mayrand, alors patron de La Patrie, aurait jugé la série « trop sexy ». Un prétexte qui demeure douteux, compte tenu de l’absence totale de sexualité dans Bouboule. La série aurait-elle simplement connu un succès mitigé auprès des lecteurs du journal ? Difficile de le savoir aujourd’hui.

On peut toutefois apercevoir en Bouboule un avant-goût inversé d’Onésime, la série à succès de Chartier. En effet, comme le fait remarquer Pierre Skilling dans son dossier, Zénoïde, la femme d’Onésime, reprend la forme ronde de Bouboule, tandis que la silhouette filiforme de la femme de Bouboule sera reprise par Onésime lui-même. De même, Bouboule est urbain, tandis qu’Onésime est rural, un fait qui n’est pas anodin, comme l’explique Skilling en entretien : « Michel Viau, dans son Histoire de la BDQ [4], disait que ce qui était intéressant avec la BD québécoise du début du XXe siècle, c’est que contrairement à la littérature de l’époque, qui était plus branchée sur le terroir, la BD était plus urbaine, racontait le monde urbain. C’est peut-être un peu à ça que Bouboule participe. Mais c’est sûr que c’est moins typique que Timothée (d’Albéric Bourgeois), par exemple. Parce qu’il s’inspirait beaucoup de ce qui se faisait aux États-Unis. C’est sûr qu’avec Onésime, il va vraiment s’embarquer dans un vrai projet ancré dans la société québécoise ou canadienne-française de l’époque. Bouboule, c’est moins ça (…) Chartier est né à Montréal. C’est la vision d’un jeune Montréalais qui respecte la tradition, mais qui est quand même assez moderne. Même dans un journal aussi conservateur. »

Une restauration titanesque

Si les Éditions Moelle Graphik ont pu profiter d’un fonds d’archives privées extraordinaire, le travail d’édition et de restauration des planches s’est toutefois révélé particulièrement laborieux. En effet, en l’absence d’originaux, et en raison de la mauvaise qualité des impressions sur papier journal, les deux restaurateurs ont dû composer avec des documents endommagés par le temps – et même par un incendie ! Chaque planche a donc demandé environ 7-8 heures de travail, comme l’explique Christian Quesnel : « La restauration, ça a été case par case. Le lettrage était extrêmement long, car parfois il manquait des lettres, parfois l’encre s’était tellement étendue dans le papier journal que les lettres étaient bouchées. Donc certaines lettres ont été complètement retracées de façon la plus fidèle possible à ce que Chartier avait fait. (…) Il a fallu comparer des personnages et des planches avec d’autres, car il y avait des bouts de planches qui n’existaient simplement plus, qui avaient été brûlés ou qui étaient troués. Il a vraiment fallu reproduire la ligne de Chartier, tout nettoyer. Car c’est un papier journal qui est extrêmement jauni, mal imprimé. Parfois la ligne était visible en double. Il y avait des points dedans. Qu’est-ce qui est un point à l’encre et qu’est-ce qui est un accident ? On travaillait quasiment au pixel sur ces planches. » La situation était également compliquée par le recours singulier au rouge pour le texte et les phylactères : « Je n’avais jamais vu ça. C’est quelque chose qui m’a surpris quand j’ai vu les planches pour la première fois. J’avoue que le rouge amène vraiment une touche particulière au travail de Chartier. Mais le rouge a causé beaucoup de taches au niveau de l’impression. Les techniques d’impression de l’époque étaient vraiment rapides. C’était pour un journal que l’on jetait le lendemain. Le travail était donc souvent bâclé. »

Bouboule, par Albert Chartier et Rob. Planche originalement parue dans La Patrie, 21 février 1937. Cette illustration permet d’apprécier le travail de restauration effectué par Julien Poitras et Christian Quesnel.
© Éditions Moelle Graphik.
Bouboule, par Albert Chartier et Rob. Page imprimée du journal La Patrie (21 février 1937) à partir de laquelle la planche a été restaurée.

Julien Poitras abonde dans le même sens. Selon lui, ce travail de restauration en était également un d’interprétation, l’obligeant ainsi à procéder à certains choix artistiques : « Certains de ces choix pouvaient même être à un certain moment arbitraires, mais on s’est inspiré des autres planches qu’on avait en main pour voir comment Chartier aurait complété ce dessin-là ou aurait mis en évidence certains aspects. (…) Ce qui est intéressant, c’est que toutes les planches étaient détruites ou non-disponibles, sauf une, la dernière, qui n’a jamais été publiée. C’était intéressant de pouvoir voir, avec cet original que l’on avait, la qualité du travail de Chartier, du travail de lignes, des trames qui étaient instiguées à l’intérieur de ses dessins. Donc ça nous a inspirés et ça nous a aidés à tenter de restituer cet esprit qui était présent dans cette planche à l’ensemble des autres planches que l’on a dû retravailler et restaurer. »

Pour la postérité

Si, pour l’équipe de Moelle Graphik, le jeu en a valu la chandelle, c’est essentiellement pour des raisons patrimoniales. À cet égard, Pierre Skilling est catégorique : « C’était comme sauver un trésor de la catastrophe. (…) On connaissait Onésime. Mais avant Onésime, il y avait quelque chose d’un peu mythique, à savoir Bouboule. C’est avec ça qu’il a commencé dans les années 1930 dans La Patrie. C’était quelque chose de très important pour Chartier. On en avait vu des petits bouts. Une planche ou deux avaient été exposées dans le cadre d’une exposition sur la BD et le dessin au Musée national des beaux-arts du Québec en 1976, mais personne n’avait jamais vu cela rassemblé au complet. Dans La Patrie, ce sont 22 pages qui avaient été publiées. Ce n’est pas très long, mais ça n’avait jamais été rassemblé. »

En effet, la publication de cet album permettra de diffuser cette œuvre méconnue auprès d’un plus large public, comme l’explique Julien Poitras : « Je pense que le travail que l’on a fait pourrait être comparé à ce qu’on a fait par rapport à Hergé, quand on a republié Tintin au pays des Soviets dans les années 1970 ; une bande dessinée qui n’avait jamais été rééditée. Il faut voir Bouboule comme ça. C’est la première œuvre de Chartier qui a été publiée à La Patrie. Hergé avait publié Tintin au pays des Soviets une première fois, mais n’avait jamais accepté de rééditer cette œuvre-là. Donc on est un peu dans cette situation, d’un père fondateur de notre bande dessinée, au Québec. »

Dans le cadre du 32e Festival Québec BD, l’exposition « Bouboule : une œuvre retrouvée d’Albert Chartier » est présentée à la Bibliothèque Paul-Aimé-Paiement de Québec jusqu’au 28 avril 2019.
Photo : Julien Poitras. Courtoisie des Éditions Moelle Graphik.
Dans le cadre du 32e Festival Québec BD, l’exposition « Bouboule : une œuvre retrouvée d’Albert Chartier » est présentée à la Bibliothèque Paul-Aimé-Paiement de Québec jusqu’au 28 avril 2019.
Photo : Julien Poitras. Courtoisie des Éditions Moelle Graphik.

Enfin, pour Christian Quesnel, ce travail revêt également une importance toute personnelle : « J’ai eu la chance, quand j’étais plus jeune, de rencontrer Albert Chartier chez lui. J’ai passé un après-midi avec lui dans sa maison à Saint-Jean-de-Matha. J’étais un jeune auteur à l’époque, et il me parlait de Bouboule comme étant quelque chose de spécial. Il en parlait tout le temps avec des yeux d’enfant. Moi, je ne connaissais pas du tout. Personne ne connaissait ça. Par la suite j’ai découvert. J’ai compris l’attachement qu’il avait pour ces personnages, puisque c’était la première BD qu’il avait publiée de façon professionnelle. Chartier a pris des cours de dessin, mais après Bouboule. C’est ça qui est spécial. Donc la ligne que l’on retrouve – typique de Chartier – il l’avait avant sa formation. C’est intéressant. On peut quasiment faire de l’archéologie, car on peut y voir des traces du travail de Chartier avant sa formation. (…) Je suis très fier d’avoir connu cette personne et d’avoir pu contribuer à remettre son travail en avant-plan, et de le faire connaître à d’autres personnes qui ne connaissent vaguement qu’Onésime dans le Bulletin des agriculteurs ; de rendre cette œuvre accessible aux gens. »

Pour la première fois, Bouboule paraît sous forme d’album grâce au travail des Éditions Moelle Graphik.
© Éditions Moelle Graphik.

(par Marianne St-Jacques)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Bouboule, par Albert Chartier et Rob, Éditions Moellle Graphik, 2019, 32 pages. Parution au Canada le 10 avril 2019. Diffusion limitée. L’album peut être commandé sur le site web de l’éditeur.
L’exposition « Bouboule : une œuvre retrouvée d’Albert Chartier » est présentée à la Bibliothèque Paul-Aimé-Paiement de Québec dans le cadre du 32e Festival Québec BD jusqu’au 28 avril 2019.

[1Une chance inouïe, lorsque l’on considère que les premières parutions dans La Patrie, en 1936, ne semblent pas avoir été archivées par Bibliothèque et archives nationales du Québec, ni par la Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec, selon Pierre Skilling.

[2Choix étonnant de l’éditeur Moelle Garphik, le nom du scénariste Rob n’apparaît pas sur la couverture de l’album, même si celui-ci signe les planches.

[3Créée sous le nom You and Me par Stan Cross en 1920, la série a été renommée The Potts par Jim Russell en 1939.

[4Michel Viau, BDQ : Histoire de la bande dessinée au Québec, Tome 1 : des origines à 1979, Éditions Mém9ire, Montréal, 2014.

  Un commentaire ?