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Mégantic, un train dans la nuit – Par Anne-Marie Saint-Cerny et Christian Quesnel – Écosociété

  • Le 6 juillet 2013, un train transportant 72 citernes de pétrole hautement explosif déraille au cœur de Lac-Mégantic, au Québec, emportant 47 vies d'un coup et défigurant la petite municipalité à tout jamais.

La catastrophe était pourtant totalement évitable. À travers cet ouvrage-choc, Anne-Marie Saint-Cerny et Christian Quesnel retracent les causes directes (l’exploitation pétrolière au Dakota du Nord, la négligence des compagnies ferroviaires) et systémiques (la crise financière de 2008, la déréglementation de l’industrie ferroviaire) du drame. Les auteurs racontent également l’« après-Mégantic » : le réaménagement brutal du centre-ville (qualifié d’ailleurs de « deuxième deuil »), mais aussi les procès criminels, l’absence d’imputabilité des entreprises concernées et le laxisme des gouvernements successifs.

Ce n’est pas la première fois que le déraillement de Lac-Mégantic est au centre d’une œuvre. Le 11 juin 2020, Radio-Canada publiait « Lac-Mégantic : La dernière nuit », un bédé-reportage web interactif réalisé par Marie-Hélène Rousseau (journaliste), Marie Eve Lacas (journaliste-illustratrice) et Myriam Roy (bédéiste) [1]. De même, la dramaturge et metteure en scène Alexia Bürger en a tiré une pièce, Les Hardings (création du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, 2018) [2].

Mégantic, un train dans la nuit – Par Anne-Marie Saint-Cerny et Christian Quesnel – Écosociété
Mégantic, un train dans la nuit, par Anne-Marie Saint-Cerny et Christian Quesnel
© Écosociété

Quant à Anne-Marie Saint-Cerny, celle-ci avait déjà fait paraître une enquête de 344 pages sur le sujet, Mégantic, une tragédie annoncée (Écosociété, 2018). L’album Mégantic, un train dans la nuit est donc en quelque sorte une adaptation « grand public » de cet essai, à laquelle l’illustrateur Christian Quesnel a ajouté une touche poétique.

En pleine maîtrise de son art, Quesnel sait comment utiliser le langage BD pour nommer l’indicible et montrer l’impensable. Oscillant entre réalisme et onirisme (avec un hommage assumé au peintre canadien Alex Colville), ses planches sont tout simplement splendides. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que l’artiste se voit confier le mandat d’illustrer un sujet difficile. Celui-ci avait déjà montré toute l’étendue de son talent dans son précédent ouvrage : Vous avez détruit la beauté du monde : Le suicide scénarisé au Québec depuis 1763 (Moelle Graphik, 2020), dans lequel il met en images – avec beaucoup de sobriété, de dignité et de délicatesse – l’enquête scientifique d’Isabelle Perreault, André Cellard et Patrice Corriveau, chercheurs en histoire et en criminologie à l’Université d’Ottawa [3].

Mégantic, un train dans la nuit, par Anne-Marie Saint-Cerny et Christian Quesnel
© Écosociété

Un seul bémol, toutefois, avec le présent opus : le dispositif de narration retenu – celui d’une grand-mère qui raconte le drame à sa petite-fille (toutes deux ayant péri dans l’explosion) – reste discutable, et le ton, qui se rapproche parfois du conte, tranche avec la démarche journalistique de l’album.

Néanmoins, Mégantic, un train dans la nuit demeure un ouvrage nécessaire afin d’exposer autant de pratiques révoltantes : la course éhontée au profit, la falsification de documents ferroviaires, les mesures de sécurité défaillantes, l’avidité des promoteurs immobiliers, l’absence de recours pour les victimes et l’omerta de la classe politique. Huit ans après la catastrophe, une enquête publique se fait d’ailleurs toujours attendre.

Mégantic, un train dans la nuit, par Anne-Marie Saint-Cerny et Christian Quesnel
© Écosociété

Avec son discours résolument anticapitaliste (Saint-Cerny tente même des rapprochements avec d’autres tragédies contemporaines, telles que l’incendie de la tour Grenfell de Londres, l’effondrement de l’usine Rana Plaza au Bangladesh, ou encore les naufrages de migrants en Méditerranée), Mégantic, un train dans la nuit trouve son ancrage chez l’éditeur engagé Écosociété, connu notamment pour ses enquêtes et essais, dont ceux du philosophe Alain Deneault. L’album vient ainsi enrichir la collection « Ricochets » consacrée à la bande dessinée, qui comprend également les albums Comment les paradis fiscaux ont ruiné mon petit-déjeuner (François Samson-Dunlop), Comment (et pourquoi) je suis devenue végane (Ève Marie Gingras) et C’est le Québec qui est né dans mon pays (Emmanuelle Dufour).

(par Marianne St-Jacques)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Mégantic, un train dans la nuit. Par Anne-Marie Saint-Cerny (scénario) et Christian Quesnel (dessin). Écosociété. Sortie le 25 août 2021 (Canada) et le 1er octobre 2021 (Europe). 22 x 29 cm. 98 pages couleur. 22 €.

[1Le reportage a d’ailleurs remporté le prix Judith-Jasmin 2020 dans la catégorie « Local et régional » (récompense décernée par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec).

[2Une captation réalisée par Télé-Québec en 2020 est d’ailleurs accessible en ligne.

[3Cet ouvrage a d’ailleurs remporté le Grand prix de la Ville de Québec 2021 (prix de la meilleure bande dessinée de langue française publiée au Québec, décerné par le Festival Québec BD).

 
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