Acme Bibliothèque Novelty : un bijou éditorial

5 janvier 2008 4 commentaires
  • Couvert de récompenses (son précédent album, Jimmy Corrigan, avait déjà reçu le Prix Alphart du meilleur album en 2003), Chris Ware se retrouve à nouveau dans la sélection des prix d’Angoulême. Avec raison.

Quand je feuillète un album de Chris Ware, je pense immanquablement à Yves Chaland. Rien à voir me diront certains. Pas si sûr. Le Français, décédé en 1990, avait comme Ware une vénération pour les signes du passé, que ce soient les typographies dessinées à la main ou coulées au plomb, les publicités désuètes et débiles des journaux populaires ou les vieux classiques de la bande dessinée. Leurs formes les fascinent. Ces signes-là, ils les détournent pour leur donner un contenu différent, politique, oui : politique, dans le sens de subversif. Une dérision déjà opérée avant eux par le Harvey Kurtzman de Mad Magazine. Chaland et Ware donnent une pertinence, un second degré à des formes, des objets, des mises en page qui n’avaient jusque là aucune volonté d’y prétendre, un langage dévoyé, comme disait Barthes, dont la portée est ici essentiellement métaphorique.

Je vois encore Chaland manipuler d’antiques catalogues Manufrance [1] ou encore des numéros élimés du Patriote illustré vantant les mérites de produits coloniaux et illustrant les riches heures de la monarchie belge, avec la gourmandise d’un esthète. Je retrouve cette lecture goulue chez Ware. Ils ont en commun aussi la même maniaquerie de la chose imprimée. L’éditeur Jean-Pierre Dionnet s’en souvient encore qui a dû refaire une partie du tirage de tête de Bob Fish parce que l’auteur refusait de cautionner une fabrication défectueuse. On retrouve chez Chaland comme chez Ware, cette même jouissance référentielle, à ce détail près : Les révérences de l’auteur de Jimmy Corrigan sont essentiellement américaines.

Mais la comparaison s’arrête là. Ware va beaucoup plus loin que Chaland dans l’expérimentation. Il y a chez Ware une radicalité artistique là où Chaland prétend au populaire. Chris Ware compare son travail au poème en prose et évoque souvent l’art baroque. Poésie, maniérisme… Tout est dit. Rien à voir avec une bande dessinée qui s’encanaille, souvent pour le ravissement du lecteur (mais il s’agit là d’un autre type de lecteur), dans le récit d’aventure. « J’use de la typographie, dit Ware, pour maîtriser la façon dont je « dessine », afin de rester à distance du récit, de la même façon que nous analysons et conceptualisons le monde qui nous entoure. Je suis arrivé à cette méthode de travail en étudiant et en regardant les artistes que j’admirais et à qui je dois d’être arrivé aussi près que possible à ce que je crois être « l’essence » de la bande dessinée, qui est fondamentalement une manière étrange de lire une image, et pas seulement de la regarder. » [2].

Nous sommes donc chez Ware dans le domaine de l’expérience visuelle, l’une des plus brillantes et des plus enthousiasmantes de la production contemporaine. Saluons au passage le titanesque travail des éditions Delcourt dans l’adaptation française de ce bijou éditorial, qui est une sorte de Finnegans Wake [3] de la bande dessinée.

Acme Bibliothèque Novelty : un bijou éditorial
Acme Bibliothèque Novelty – Par Chris Ware – Ed. Delcourt

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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[1Une entreprise de Saint-Étienne, aujourd’hui disparue, et qui vendait n’importe quel objet manufacturé : brouette, fusil de chasse, vélo, matériel de pêche, moulin à café, machine à coudre… par correspondance dans le monde entier.

[3"Finnegans Wake" est un roman de James Joyce tellement référentiel et si difficile d’accès qu’il a mis quarante ans à être traduit en français. Heureusement, pour Ware, cela a été plus rapide.

 
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4 Messages :
  • Acme Bibliothèque Novelty : un bijou éditorial
    5 janvier 2008 18:02, par jpa

    révérences ou références ?

    de toutes façons les deux mots me plaisent.

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  • Acme Bibliothèque Novelty : un bijou éditorial
    5 janvier 2008 23:07, par cqfd

    Le précédent livre de Chris Ware était Quimby The Mouse à L’Association et non Jimmy Corrigan chez Delcourt. Le Quimby étant d’un format proche de celui du Acme d’ailleurs.

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  • Acme Bibliothèque Novelty : un bijou éditorial
    7 janvier 2008 19:12, par tuco

    Je voudrais juste rajouter un petit bémol sur le travail de delcourt.
    Effectivement éditer et traduire du Ware est un travail éffroyable, à en décourager le plus hardis des éditeurs.
    je comprend que delcourt ait collé la jacquette, tant elle est une oeuvre atistique à elle toute seule, mais cela nous empêche de lire la plus petite bd du monde sur les bords.
    A moins d’éssayer de l’enlever délicatement(ce que j’ai fait, avec plus ou moins de succés), à vos risques et périls.
    mais je crois que délcourt réctifiera cela lors de la réimpression.

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    • Répondu par Sam le 8 janvier 2008 à  07:21 :

      « je comprends que delcourt ait collé la jaquette, tant elle est une oeuvre atistique à elle toute seule, mais cela nous empêche de lire la plus petite bd du monde sur les bords. A moins d’essayer de l’enlever délicatement (ce que j’ai fait, avec plus ou moins de succès), à vos risques et périls. Mais je crois que délcourt rectifiera cela lors de la réimpression. »

      L’édition originale américaine était comme ça, à la différence que le bandeau se trouvait au centre, et non en bas. Peu de chance pour que Delcourt "rectifie" cela, donc.

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