Angoulême 2006 : un 33ème Festival à haut risque ?

10 février 2005 0 commentaire
  • Le facétieux Wolinski arrive à la tête du Festival à l'un des moments les plus troublés de son histoire. L'édition 2006 aura à faire face à d'importants travaux fonciers dans la ville, sur le site même du Festival, tandis que le Musée de la BD doit quitter ses locaux pour en rejoindre de nouveaux sur le bord de la Charente. Tout cela sur fond de bras de fer entre le FIBD, les institutions et les éditeurs.

Angoulême 2006 : un 33ème Festival à haut risque ?
Philippe Mottet
Le Maire d’Angoulême - photo. D. Pasamonik

La place du Champ de Mars où se trouvent les principaux éditeurs sera purement et simplement indisponible en janvier prochain, a-t-on appris le dernier jour du Festival à l’occasion d’une conférence de presse donnée par M. Philippe Mottet, le maire de la ville qui accueille le Festival. Mais la mairie a trouvé des solutions de remplacement. Elle a montré ses projets de substitution : une « Cité des éditeurs » (5000 m²) devrait être bâtie tout autour de l’Hôtel de Ville, place New York et place Bouillaud, avec une « bulle New-York » élargie. Deux nouveaux espaces vont être créés sur la place Henri Dunant (300 m²) et la Place du Palet (500 m²). Quant aux fanzines, ils seront relégués au bord de la Charente dans un « Village des Fanzines » de 1500 m². Cette proposition du maire a suscité, selon La Charente Libre, une réaction inquiète de la part du président du Festival, Yves Poinot : « Dernièrement à Limoges, déclarait-il au quotidien charentais, une manifestation qui a été déplacée à l’extérieur du centre-ville a divisé par trois sa fréquentation. » Et de se demander quel allait être l’impact de ces changements sur ses principaux interlocuteurs professionnels, les éditeurs de BD.

Le Musée de la BD déménage

On l’a appris dans le dernier numéro de Bandes Dessinées Magazine (N°5), le Musée de la BD va lui aussi déménager en 2006. Il devrait être installé dans les anciens chaix situés le long de la Charente. Le lieu est superbe et salubre mais la question se pose : sera-t-il prêt pour l’édition 2006 ? Là aussi, pour les grandes expositions prévues, les organisateurs devront faire preuve d’imagination. Cela sans compter les initiatives du président. Ainsi, Wolinski a d’ores et déjà annoncé son intention de faire venir à Angoulême une exposition de l’illustrateur Albert Dubout - un artiste important, certes, mais en aucun cas un auteur de BD. Des dents vont se remettre à grincer...

Un « Centre de la BD » ?

Yves Poinot
Président du Festival- Photo. D. Pasamonik

L’autre enseignement du dernier numéro de Bandes Dessinées Magazine, ce sont les tensions visibles entre l’équipe du Festival et les institutions de la Ville : Mairie, CNBDI, Conseil régional... Les conclusions d’un rapport ministériel, le rapport Ladousse, commandé par l’ancien ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon, constituent pour les parties une vraie pomme de discorde. Le haut fonctionnaire préconise en effet d’englober toutes les institutions BD de la ville dans une structure commune. Dans un communiqué publié en janvier 2004, le Ministère de la Culture annonçait « une refondation et un recentrage des institutions dédiées à la bande dessinée à Angoulême », autour de trois fonctions cardinales : une fonction patrimoniale, avec l’enrichissement des collections du musée associé à un dépôt légal de la BD à Angoulême ; une fonction de mise en valeur de la création (en clair : le financement d’expositions) ; une fonction de veille économique de la bande dessinée. Le tout logé dans un établissement public de coopération culturelle à caractère industriel et commercial (EPCC) régi par toutes les collectivités locales et l’Etat, ainsi que par les partenaires privés, professionnels et associatifs du secteur, coiffés par une direction commune, qui travaillerait en étroite association avec la médiathèque, le pôle image (Magelis) et les différents programmes de formation aux métiers de l’image de la région et de la ville. Ce nouveau « Centre International de la Bande Dessinée » représenterait la BD en France comme à l’étranger. Toutes les parties, disait le communiqué, « ont réservé un accueil positif à ces propositions. »

Partie de bras de fer en le FIBD et les institutions ?

L’Année de la BD 2004/2005
"Angoulême toute l’année" (Thévenet)

Voire. Dans le dernier BDMag, le président du Festival, Yves Poinot, semble peu pressé de rejoindre cette entité. «  C’est une structure dans laquelle le Festival serait représenté sans cependant y être englobé », déclare-t-il, tandis que le fondateur historique du Festival Jean Mardikian, adjoint au maire et président du CNBDI, s’est fait éjecter de l’association du FIBD, une Loi 1901 composée de quelque 70 membres farouchement indépendants et opposés aux manœuvres de la ville et de la région. Du côté de l’Etat, la position du ministre Renaud Donnedieu de Vabres, qui se déclare être un amoureux de la BD, est on ne peut plus claire : «  Par une politique audacieuse, intelligente et inscrite dans le long terme, déclarait-il à Philippe Mottet dans un discours public le 28 janvier dernier, la ville a déjà développé autour du festival de solides structures dédiées à la BD. Parmi ces institutions originales, il y a, bien sûr, le Centre national, mais aussi la remarquable Maison des auteurs. En plus de ces réalisations, la ville fourmille de projets nouveaux. Je pense au musée de la BD dont la nouvelle implantation permettra de dévoiler enfin aux yeux du public une collection unique au monde. Et la future médiathèque de l’agglomération viendra bientôt compléter ce riche paysage. La fédération des énergies reste désormais le principal défi à relever et je tiens à saluer la bonne volonté des partenaires actuels de ces projets. Je suis certain que vous saurez incarner un nouveau progrès de la décentralisation culturelle telle que je la conçois, où l’Etat et les collectivités territoriales construisent ensemble au service des publics et du rayonnement des territoires. »

En clair : privé et public, vous êtes priés de collaborer ! Pour le maire comme pour le président du FIBD, les sourires restent de rigueur. Mais ils sont de façade. La volonté du FIBD est de privatiser l’association dont les structures ne sont plus adaptées, à ses yeux, aux enjeux du Festival. Tandis que la ville qui contribue largement, par ses infrastructures, à la réussite du Festival, aimerait reprendre la main sur une manifestation qu’elle considère, non sans raison, être aussi la sienne. « On a vécu par le passé des situations bien pires, observe un Angoumoisin proche des instances du FIBD et qui reste optimiste. Nous saurons surmonter ces difficultés. »

Prolonger le Festival

« La BD à Angoulême toute l’année » est le nouveau mot d’ordre proclamé à l’unisson aussi bien par le maire que par Jean-Marc Thévenet, le directeur du Festival, dans une interview donnée à « L’Année de la BD ». On comprend sa finalité : pour le Festival, c’est offrir aux sponsors la possibilité de prolonger la communication sur le Festival, au-delà des quatre jours de l’événement, afin d’en obtenir des retombées toute l’année ; pour la mairie, il s’agit d’amortir des investissements, lourds pour la ville, de façon à ce que l’activité revienne en priorité aux Angoumoisins en terme d’image, certes, mais aussi de chiffre d’affaire et d’emplois.

Editeurs contre FIBD ?

B. Mouchart et JM. Thévenet
Directeur artistique et directeur général du Festival. Photo : DR

Mais ce projet rencontre un challenger inattendu : « La Journée de la BD », une création des éditeurs de BD qui, au travers de leur très active cellule du Syndicat National de l’Edition, ont décidé de monter en juin prochain un événement qui serait national et qui permettrait de réimplanter la BD partout ailleurs en France, mais aussi dans les médias, jusqu’ici confisqués par le seul événement angoumoisin. Le directeur du FIBD Jean-Marc Thévenet n’a d’ailleurs pas caché son irritation face à cette annonce. Il se demande pourquoi le FIBD a été écarté de ce projet. Il considère qu’il est plus perturbant qu’autre chose. La plupart des observateurs jugent en effet qu’il s’agit là, de la part des éditeurs, d’un message fort vis-à-vis des organisateurs d’Angoulême, considérant que celui-ci a construit au cours des ans une manifestation qui est fort éloignée des réalités de son métier. En clair - et c’est là un argument qu’avançait Dupuis pour ne pas venir au Festival - ils leur reprochent de favoriser une BD « intello » au détriment d’une BD tout public à vocation commerciale. Le débat est vieux comme Hérode, mais il sera plus que jamais d’actualité en 2006.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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