BD érotique : Anastasie en sourdine

20 novembre 2006 1 commentaire
  • La bande dessinée érotique, qui a connu son heure de gloire dans les années 1970-80, est aujourd'hui en repli. Il semble que la pression exercée sur les libraires par des groupuscules religieux ait fini par porter ses fruits. Anastasie et ses grands ciseaux seraient-ils discrètement de retour?

Un tour d’horizon des magasins FNAC parisiens fait apparaître le constat suivant : presque nulle part, on ne trouve de rayon "BD adulte" ou "BD érotique". Seule la FNAC des Halles se distingue timidement avec un unique rayonnage, occupé à 80% par des albums de Manara... Ces rayons n’étaient pourtant pas rares il y a dix ans de cela.

Marya Smirnoff, cofondatrice en 1989, avec Claude Moliterni, des éditions Bagheera, spécialisées en BD érotique, se souvient de premières années sans tracas. Mais à partir de 1992-93, "les grandes surfaces comme Auchan, Carrefour ont été les premiers à se dire qu’il serait de bon ton de ne pas mettre en avant la bande dessinée érotique. Il y a eu deux phases, la première où on rangeait les albums tout en haut des étalages, et dans un deuxième temps, on les a éliminés, tout simplement. L’amusant, c’est que vous aviez juste à côté un espace "culturel" avec des vidéos porno qui ne souffrait pas du tout la même censure ; de même, le roman érotique n’était à l’époque pas censuré. Cela, parce que vous pouvez ouvrir une bande dessinée et avoir accès aux images dans le magasin, contrairement à la vidéo que vous ne pouvez pas visionner sur place ; et le livre érotique, ce ne sont que des lettres imprimées sur du papier..." Sans doute, dans ces premières restrictions, les convictions de la très catholique famille Mulliez, propriétaire de l’enseigne Auchan, ont-elles joué un rôle.

BD érotique : Anastasie en sourdine
Marya Smirnoff
La confondatrice des éditions Bagheera prépare le lancement de Robert Laffont en BD

Mais le coup fatal est porté quelques années plus tard par des associations catholiques intégristes. Bernard Joubert, auteur spécialiste de la censure, évoque ces "deux procès qui ont eu lieu conjointement contre les Fnac d’Avignon et de Lyon en 2000. À Avignon, le plaignant était Promouvoir, cette association très liée à l’extrême droite qui, la même année, avait réussi à faire retirer son visa d’exploitation au film “Baise-moi”. À Lyon, c’était Action pour la dignité humaine qui, l’année d’avant, avait vainement porté plainte contre le Musée d’art contemporain de la ville pour une exposition collective d’originaux de BD. Le caractère non spontané de ces plaintes contre les Fnac était évident puisque, autant à Avignon qu’à Lyon, les mêmes albums étaient visés. Pêle-mêle : les coquineries soft de Dany chez P&T Productions, le tome 1 des Eaux de Mortelune d’Adamov et Cothias qui avait déjà quinze ans d’âge, du porno bien porno comme un art-book dont j’étais le coauteur avec Erich von Götha, les Carnets secrets de Janice, et la collection “Selen” de Vents d’Ouest, qui était la dernière collection de BD porno chez un grand éditeur, après que Glénat ait abandonné “le Marquis” en 1996". Arguant que des mineurs ne devraient pas avoir libre accès à ce type d’albums, les plaignants l’emportent.

Ça vous intéresse ? t.2
La dernière "coquinerie soft" de Dany - (c) Joker éditions

Les grandes enseignes comme la FNAC cessent alors de mettre en avant les bandes dessinées érotiques, et diminuent nettement le nombre de commandes. "A partir du moment où les libraires divisent le nombre de commandes par deux, par trois ou par quatre, et ne les mettent pas en valeur, vous n’avez pas un public nouveau qui vient vers vous. L’information se limite au bouche-à-oreille, et le public aux fidèles", explique Marya Smirnoff. "Serpieri, qui vendait à 60-70 000 exemplaires, est tombé à 20 000 au début des années 2000."

Druuna t.1 : Morbus gravis
L’œuvre maîtresse de Serpieri - (c) Bagheera

L’éditrice s’obstine un temps : "Graphiquement et scénaristiquement, je faisais de bonnes choses, donc pourquoi m’assassinait-on en tant qu’éditeur ? Après tout, la liberté, c’est de pouvoir publier des livres, les mettre en place : ensuite, c’est le lecteur qui fait son choix, mais on ne vous assassine pas avant d’exister ! Je me suis d’abord crue plus forte que les autres, et puis je me suis aperçue qu’à me battre contre des monstres beaucoup plus forts que moi, j’étais perdante." Aujourd’hui, sans avoir renoncé à une future renaissance de Bagheera, elle travaille au lancement de Robert Laffont dans la bande dessinée, avec des auteurs comme... Serpieri ! "Pour lui, il valait mieux aujourd’hui faire un album grand public avec Dufaux, pour démontrer au public français qu’il est capable de faire autre chose que Druuna ; et puis peut-être que grâce à ça, le public ira aussi de nouveau voir ce qu’il faisait avant."

Bernard Joubert
Journaliste, écrivain, auteur, éditeur... spécialiste de BD érotique

Si l’horizon ne semble pas vouloir se dégager du côté des grands réseaux de libraires, Bernard Joubert, qui est aussi éditeur, discerne lui quelques signes encourageants - ténus, il est vrai, et plus pertinents pour une petite structure comme les éditions La Musardine, dont il dirige la collection de BD "Dynamite". En effet, "pour les petites librairies, c’est très différent, le caissier a toujours à portée de vue son magasin, ce qui est suffisant pour se protéger vis-à-vis de la loi. C’est donc vraiment un choix de libraire. Deux cents prennent régulièrement des Dynamite : c’est peu, mais ils sont fidèles, ils font des réassorts, ne retournent quasiment rien... Pas de mise à l’index chez eux." Par ailleurs, "il y a quatre ans, pas une Fnac n’a pris le Horny Biker Slut de John Howard, notre premier titre. Et puis, petit à petit, certaines s’y sont mises. Ce n’est pas la pile sur la table des nouveautés, c’est un ou deux exemplaires sur les étagères, avec des réassorts. Donc une économie réduite, mais qui correspond bien à notre production quasi artisanale". Dynamite tire ses albums à "2000 exemplaires, parfois 3000", et cette année, pour la première fois, certains "ont été épuisés ou sont en voie de l’être... D’où un nouveau souci : faut-il réimprimer ?".

Au-delà de l’autocensure des libraires, Bernard Joubert s’intéresse à celle des éditeurs : "Quand, l’année dernière, la revue “Bang !” traduit "Minnie’s 3rd Love" de Phoebe Gloeckner, un poignant témoignage sexuel, et qu’elle gomme l’âge de certains personnages dans les textes, je suis scandalisé. Ou cette réédition de Mirages chez Albin Michel qui devrait, raconte Druillet, être amputée du Garage à vélo. On croit lire un petit classique de Druillet, mais on ne lit qu’une version édulcorée - pas parce que l’éditeur, l’auteur ou les lecteurs sont des puritains, mais pour convenir à quelque association facho dont on craint les réactions..." Cependant, là encore, il reste des raisons d’espérer : "Ce qui m’a fait plaisir, ces derniers temps, c’est que Cornélius réédite le Snatch comics de Crumb et le Necron de Magnus, que le Lézard noir se lance dans la traduction des Maruo et que PLG annonce le retour de Pinelli à la pornographie. Ça m’a rasséréné. Que les gros éditeurs aient déserté la BD sexuée pour des raisons économiques, c’était dans leur logique, mais que les autres semblent effrayés de s’y aventurer par peur d’on ne sait trop quel péril, ça m’agaçait".

Histoires de censure, par Bernard Joubert
(c) La Musardine

Et si on prenait un peu de recul : n’y a-t-il pas des "cycles" de censure, une alternance de périodes conservatrices et d’autres périodes plus permissives - ce qui laisserait augurer d’un futur retournement de tendance... ? Bernard Joubert remet sa casquette d’historien : "Il y a effectivement ce petit effet “montagnes russes” dans l’histoire de la censure. Pour ce qui est de la littérature, la France était un pays de grande liberté avant la Seconde Guerre mondiale, là où se publiaient des romans qui ne pouvaient pas paraître ailleurs. Par contre, les mêmes textes réédités dans les années 50 se retrouvaient interdits d’exposition ou condamnés pour outrage aux bonnes mœurs. Et aujourd’hui, on peut effectivement considérer qu’il y a moins de liberté que dans les années 70, mais c’est avant tout dans les têtes que ça se passe. Dans Histoires de censure [1], j’explique le rôle néfaste qu’a joué “l’avocat alarmiste” dans les années 90, avec les craintes irréalistes qu’il a fait naître chez les éditeurs de romans. L’avocat alarmiste, c’est le grand censeur de notre époque".

(par Arnaud Claes (L’Agence BD))

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En médaillon, Anastasie, la figure de la censure inventée par le caricaturiste André Gill (1840-1885) pour le journal L’Eclipse, le 19 juillet 1874.

[1Editions La Musardine, 2006 : cette savoureuse anthologie de textes érotiques est accompagnée de textes narrant les démêlés de chacun avec la censure.

 
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1 Message :
  • BD érotique : Anastasie en sourdine
    24 novembre 2006 16:24, par Laurent

    Regardez mieux la prochaine fois. Il y a bien un rayon érotique à la fnac St Lazare (certes pas bien grand) du côté des éditeurs indépendants et en plus à deux pas des livres enfants (j’espère ne pas donner de mauvaises idées à une association coincée du bulbe...).

    Et les bds à gros nichons (à voir le dernier SAS qu’on ne peut même pas ignorer) sont quand même bien en vue.

    Je veux bien admettre qu’une certaine pruderie fasse pression. Mais tout de même, ne parlez de censure que quand c’est réellement le cas (par exemple, la pitoyable interdiction de séjour de Fabrice Neaud à Viroflay).

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