Célébration de la dédicace de bande dessinée

28 août 2018 5 commentaires
  • « Bédédicaces – Tout un art au seuil du neuvième art » de Jean Rime (Editions Montsalens) est plus qu’un livre sur un épiphénomène du marché de la bande dessinée : par l’exploration de ses limites, c’est une réflexion profonde sur le statut de cet art hybride, au seuil des autres arts et partie prenante des pratiques culturelles contemporaines.

Une fois n’est pas coutume : nous avons quelquefois la dent dure avec des universitaires qui s’aventurent hors de leur champ de compétence pour aligner des banalités sur la bande dessinée et qui, le plus souvent, perpétuent les mépris et les clichés qui l’ont longtemps accompagnée. Nous sommes tout aussi réfractaires aux théoriciens de la bande dessinée qui s’arrogent de leur expertise pour réclamer pathétiquement pour la bande dessinée une légitimité qu’elle détient en réalité de fait depuis plusieurs décennies, même jusqu’à devenir de nos jours l’un des secteurs du livre les plus dynamiques et parmi les domaines d’étude les plus documentés de l’histoire culturelle.

Une fois n’est pas coutume : nous avons adoré l’ouvrage de Jean Rime, « Bédédicaces – Tout un art au seuil du neuvième art » de Jean Rime (Editions Montsalens). Nous avons pourtant là un universitaire bon teint : chercheur en littératures aux universités de Fribourg et de Montpellier ; ses travaux portent sur la culture médiatique aux XIXe et XXe siècle. Facteur aggravant : il a publié ouvrage et articles sur Hergé et Tintin, cette tarte à la crème de la recherche universitaire. C’est dire l’ampleur de nos préventions.

Célébration de la dédicace de bande dessinée
Des dédicaces parfois payées très cher par les collectionneurs.
Photo : L’Agence BD

Une fois n’est pas coutume : nous avons affaire ici à un auteur et un éditeur, permettez-nous l’expression, « couillus ». Franchement, la dédicace, quel sujet ? C’est un livre condamné à être vendu à trois exemplaires par an ! Méprisée par les « vrais » collectionneurs (entendez par là, d’albums et de planches originales), la dédicace fait partie de ces productions de seconde zone, déconsidérées parce que « vulgaires ».

Certains auteurs en sont arrivés à détester ce rituel qui leur est souvent imposé par leurs éditeurs et pour lequel, contrairement à ce qui se pratique aux USA, ils ne sont pas payés. Ils sont d’autant plus irrités que de, plus en plus, elle fait l’objet d’un fructueux trafic sur les sites de vente en ligne (Catawiki, Ebay…) dont elles constituent une part conséquente du marché, et certaines d’entre leurs dessins va même jusqu’à atteindre des sommes surprenantes dans les ventes publiques.

Un champ de recherche inexploré

En mathématique comme en topographie, la notion des limites et des frontières est toujours fructueuse. C’est précisément le statut « bâtard » de la dédicace qui rend cette étude passionnante. Populaire, moteur des festivals, la dédicace est à la fois l’œuvre d’un artiste, son émanation et une production périphérique, accessoire ; elle a, comme le dit très bien Jean Rime, «  l’aura de l’unique  » et en même temps le côté dévalorisant de la reproduction (les auteurs exécutant souvent le même dessin) voire de la commande, «  entre mémoire d’une rencontre et vénalité de l’échange marchand… »

... aux dédicaces plus ordinaires, plus stéréotypées.

Un instant magique

Tous les collectionneurs cependant savent combien -et ce livre le fait bien transparaître- l’acte de la dédicace a quelque chose d’initiatique. C’est pour l’artiste une façon de « donner de la joie », ce qui est pour Borges la définition de l’art. Pour le récipiendaire, c’est marquer d’une pierre blanche un instant précieux : la rencontre avec l’artiste dont il découvre parfois le travail, peut-être l’amorce d’un amour inconditionnel. Il y a de la dédicace dans le selfie, tout autant détesté de certains auteurs. De cette « sociologie », on apprend beaucoup sur l’époque.

Pour le collectionneur qui acquiert une dédicace qui ne lui était pas dédiée, il y a les retrouvailles avec la production magique et spontanée du dessin, un plaisir suranné d’un instant nimbé de mystères : qui l’a reçue ?, dans quelles circonstances ?... L’une des parties les plus intéressantes du livre vient précisément de ces explications détaillées pour des dédicaces qui datent d’un temps où les festivals n’existaient pas : envois de Töpffer, planche signée Winsor McCay, dessins dédiés aux lecteurs par Christophe et Pinchon, de nombreuses dédicaces d’Hergé… Il émane d’elles une joie simple et sympathique, bien plus revigorante que les aigreurs blasées d’un Trondheim qui, pages 270 et 271, tourne le collectionneur de dédicaces en ridicule [1] . Autres temps, autres mœurs.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Bédédicaces, tout un art au seuil du neuvième art, par Jean Rime, Éditions Montsalvens, 33 € - ISBN 978-2970116127

LE SITE DE L’ÉDITEUR

9782970116127

[1Un desssin paru dans L’Éprouvette, 2006.

 
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5 Messages :
  • Célébration de la dédicace de bande dessinée
    28 août 19:11, par Philippe Wurm

    J’aime beaucoup la dédicace ! Surtout de bande dessinée, principalement à cause du dessin.
    La phrase suivante me semble un peu méprisante ; je vous cite : "... et en même temps le côté dévalorisant de la reproduction (les auteurs exécutant souvent le même dessin) voire de la commande...". Or, je trouve qu’il n’y a pas deux dédicaces les mêmes. Ce sont des originaux.
    Ce qui est fascinant, dans la bande dessinée c’est ce passage de l’artisanat (l’auteur et sa table à dessin) à l’industrie (les livres imprimés et le système de distribution). La dédicace en renvoyant l’objet industriel à son statut d’artisanat permet de boucler une boucle, faisant d’un objet quelconque un livre unique.
    Et puis la dédicace joue le rôle de preuve ! Elle authentifie que c’est bien le dessinateur qui a produit cette œuvre industrialisée qui semble être faite par une machine aux yeux des non-initiés (je fais là référence au fameux petit dessin de Jijé sur le sujet).
    Enfin le statut du dessin de dédicace est étrange puisqu’il est un intermédiaire entre le croquis et le dessin contrôlé et bien balisé. Le dessinateur n’étant pas dans des conditions habituelles, puisqu’il travaille généralement devant le public, il produit une trace graphique étrange.
    Cette étrangeté, par le dialogue qu’elle institue avec l’imprimé, donne la sensation que le dessin est comme sorti du livre et peut prendre une vie autonome !
    Il y a de l’art de la graphologie dans la dédicace et c’est ça qui est passionnant.
    Toutes ces spécificités sont très particulières à la bande dessinée même, ce qui fait qu’on ne finira jamais de tourner autour de ce thème et c’est la raison pour laquelle je suis très intéressé à lire ce livre !

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