Demain, Demain : Gennevilliers, Cité de Transit - 1973

18 janvier 2020 0 commentaire
  • Seconde partie de la superbe saga réalisée par Laurent Maffre, cet album revient sur les conditions sociales (logement, travail, relationnelles) de la première et seconde génération d'immigrés algériens. Un récit aussi sensible qu'instructif, une excellente sélection du FIBD

Professeur agrégé, Laurent Maffre enseigne les arts appliqués à Paris, et possède également un DEA d’histoire sociale et culturelle. Il s’est fait connaître en 2006, lorsque son premier album de bande dessinée L’Homme qui s’évada fit partie de la sélection du FIBD d’Angoulême.

Depuis lors, Laurent Maffre a publié un second album en 2008, Les Chambres du Cerveau toujours chez Actes Sud, avant de se lancer dans sa grande saga sociale qui l’occupe depuis dix ans, et qui est intitulée Demain, Demain.

Demain, Demain : Gennevilliers, Cité de Transit - 1973
Demain, demain T1 : Nanterre, bidonville de la Folie, 1962-1966 - Par Laurent Maffre - Actes Sud/Arte Editions
Le premier tome de "Demain, Demain" paru en 2012

Dans le premier tome paru en 2012 "Nanterre - Bidonville de la folie - 1962-1966", Laurent Maffre suit le destin d’une famille algérienne, installée dans ce vaste bidonville, dans les années 60. Situé à Nanterre, on y maintenait à l’écart de la société, des dizaines de milliers de personnes, travailleurs, ouvriers, venus prêter main forte aux usines et chantiers de constructions français, quittant leur pays pour un mirage, celui d’une vie meilleure.

À la croisée du documentaire et de la fiction, ce premier récit s’appuie entre autres sur le témoignage de Monique Hervo, une engagée du SCI (Service Civil International) qui avait pris fait et causes pour ces "Français musulmans d’Algérie" comme on le disait à l’époque.

Demain, demain T1 : Nanterre, bidonville de la Folie, 1962-1966 - Par Laurent Maffre - Actes Sud/Arte Editions

Ce premier tome coédité avec ARTE bénéficiait d’ailleurs d’un reportage photographique en fin d’album. Un documentaire avait également été réalisé en 2012 pour ARTE. Il portait le nom de l’unique adresse administrative pour ce bidonville de 21 hectares où plusieurs milliers de personnes vivaient sans électricité ni eau courante : www.127ruedelagarenne.fr. Ce documentaire avait reçu le prix SCAM nouvelles écritures numériques 2012.

Seconde partie : 1973

Dans ce second album paru en mai dernier, on retrouve le quotidien de la même famille d’immigrés algériens, les Saïfi. Parvenus à se faire reloger après des années passées dans le bidonville de la Folie, ils vivent dans l’une des nombreuses "cités de transit" érigées à la va-vite par le gouvernement français, lorsqu’il a fait raser le bidonville de Nanterre en 1971, tentant d’"effacer de la conscience nationale les symboles de la manifestation d’octobre 1961. [Il fallait] convaincre l’opinion que le problème du logement immigré est résolu" comme l’explique Laurent Maffre dans ses premières pages.

Rien n’est laissé au hasard dans cet album, ni dans sa construction, ni dans son propos. En fin d’ouvrage, deux pages de sources écrites, radiophoniques et filmographiques rappellent au lecteur qu’aussi incroyable que cela puisse paraître quarante-cinq ans plus tard, tous les faits rapportés se sont bien déroulés à quelques kilomètres de Paris.

Pour donner plus de force à son propos, son auteur s’est attaché à cette famille Saïfi. Le père travaille maintenant à la chaîne, dans la construction automobile, tandis que les enfants tentent de suivre vaille que vaille leur scolarité.

Demain, Demain T2 : "Gennevilliers, Cité de Transit - 1973," Par Laurent Maffre - Actes Sud/Arte Editions

Car si cette famille (et les autres) n’habitent plus dans un bidonville, ils sont encore loin de l’HLM tant espéré. Leur "cité de transit" a été construite en zone inondable, au mépris de l’avis d’insalubrité pris par la mairie de Gennevilliers. En bord de Seine, le terrain est délimité par la voie ferrée, les échangeurs routiers et le chantier de la future autoroute. Au-dessus des logements passent les lignes à haute tension, tandis que les premiers commerces sont à trente minutes de marche, sur un route sans accotement où circulent à tout berzingue les immenses camions de chantier.

La liberté par le travail

Si le premier tome était surtout concentré sur la problématique du logement (les exactions commises par les Brigades Z, l’insalubrité, les tensions, le manque d’hygiène, le manque de considération et la corruption des fonctionnaires sans oublier l’assourdissant silence des autorités politiques), ce second album se concentre également sur le travail réalisé par cette main d’oeuvre bon marché et qui ne peut pas se révolter.

Dans cette usine de voiture, les ouvriers sont du bétail que l’on place à gauche ou à droite pour faire accroître la rentabilité au mépris de la sécurité. Forcés d’adhérer au syndicat dévolu au patron, les immigrés n’ont aucun droit. Surtout pas celui de se blesser ! Car qui dit arrêt de travail implique le licenciement, et dès qu’un immigré de la cité perd son emploi, lui et sa famille sont expulsés. Avec l’augmentation des cadence, la fatigue et le manque de formation : les accidents sont malheureusement fréquents.

Demain, Demain T2 : "Gennevilliers, Cité de Transit - 1973," Par Laurent Maffre - Actes Sud/Arte Editions

Pourtant, ce logement de "transit" n’est pas un paradis. Gardé par un ancien de l’armée coloniale, la cité vit sous son oppression. Malgré l’indemnité de logement équivalente à un loyer d’HLM, les familles n’ont aucun droit, et doivent monnayer au prix fort chaque "service" du gardien, logé bien entendu en dehors de la cité. Même s’il manque les miradors, la cité de Gennevilliers a tous les atours d’un camp de travail.

Malgré ce cadre assez rude, à l’image de L’Homme qui s’évada, Demain, Demain n’est pas morose, que du contraire. Kader, le père de famille, écrase mais n’en pense pas moins. Quand à ses enfants, ceux qu’on appelle la seconde génération, ils doivent trouver un futur entre la scolarisation que l’Etat français leur impose, et l’espoir nourri par leurs parents de retourner en Algérie pour retrouver leurs traditions.

Du 7e au 9e art

Laurent Maffre profite alors du cadre du tournage Touche pas à la femme blanche ! pour donner une nouvelle envolée à son récit. Cette satire politique tournée en 1973 mêle western parodique et éviction des classes populaires à la suite des rénovations urbaines ; pour la petite histoire, les différentes affiches de ce film étaient dessinée par Jean Giraud.

Quoiqu’il en soit, Laurent Maffre rebondit sur le propos du réalisateur Marco Ferreri en imaginant un tout autre destin à Ali, le fils de la famille Saïfi, qui est tiraillé entre de petits trafics de survie et une scolarisation où il ne se retrouve pas.

L’affiche de "Touche pas la femme blanche !" (ou "Touche pas à la femme blanche") par {{Jean Giraud}}.

De bout en bout, le récit de Laurent Maffre est passionnant. On s’étonne de certaines conditions de vie ou de travail, on s’émeut de l’espoir qui continuent à habiter les personnages, on est surpris des quelques réactions "françaises" tantôt positives, tantôt négatives, mais surtout on est abasourdis d’imaginer que ce qui aurait pu un moment passer pour de l’esclavage s’est déroulé si proche de nous.

Jouant sur le rythme de son récit, grâce à de grandes double-pages et des chapitres pour équilibrer les trois propos de l’album (logement, travail et société), Laurent Maffre propose également un dessin plus clair, toujours au service de son propos, et une mise en page globalement moins condensée que le premier tome.

L’album bénéficie bien entendu de ces améliorations, car l’on est réellement captivé par le propos, que l’on soit intéressé ou pas par notre histoire sociétale et la question des Français musulmans d’Algérie. Il n’est d’ailleurs nullement nécessaire d’avoir lu le premier tome pour profiter pleinement du second !

Demain, Demain T2 : "Gennevilliers, Cité de Transit - 1973," Par Laurent Maffre - Actes Sud/Arte Editions

Laurent Maffre recevra-t-il un prix au festival d’Angoulême pour son ambitieux travail via cette seconde nomination ? Impossible à dire, car la subjectivité du jury tranchera. Quoiqu’il en soit, le fait de l’avoir incorporé au sein de sa sélection lui apporte déjà un éclairage certain, en espérant que cela permettra à maximum de lecteurs (et de bibliothèques) de l’acquérir.

Car c’est un album que tous les français devraient lire, quelles que soient leurs orientations politiques. Et qui devrait être au programme de l’éducation nationale.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Demain, Demain, T2 : Gennevilliers, Cité de Transit - 1973, par Laurent Maffre - Actes Sud & Arte Editions. (192 pages)

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