Disparition de l’organisateur d’expositions et scénographe belge Jean-Marie Derscheid

19 novembre 2020 11 commentaires
  • C’était une figure discrète de la bande dessinée, mais pourtant l’un de ses animateurs les plus remarquables. Il est improbable, si vous vous intéressez à la bande dessinée, que vous n’ayez pas vu au moins une des expositions dont il a assuré l’accrochage. Depuis plus de quarante ans, il a fait partager sa passion érudite de la bande dessinée aux quatre coins de la planète. Comme le dit son ami David Vandermeulen, « il a eu la très mauvaise idée de mourir » aujourd’hui, le 19 novembre 2020 à l’âge de 65 ans.

Fils d’un historien spécialisé dans l’histoire russe et petit-fils d’un médecin réputé pour ses travaux sur la tuberculose, spécialiste du Rwanda et grand résistant qui portait le même nom que lui, et qui lui avait transmis son goût pour les sciences naturelles, Jean-Marie Derscheid était né le 14 juillet 1955. Il avait fait des études de micro-biologie à Neufchâtel en Suisse avant de s’intéresser à l’art contemporain puis à la bande dessinée, secteur dans lequel il a été un pionnier à bien des égards.

Disparition de l'organisateur d'expositions et scénographe belge Jean-Marie Derscheid
Jean-Marie Derscheid
Photo : Géraldine Servais

Il avait été un des premiers galeristes de bande dessinée, accrochant, dans sa première galerie 2016 à Bruxelles, aussi bien son ami Hugo Pratt, dès 1981, que Paul Gillon, Moebius, Loisel et Tardi. Galeriste mais aussi éditeur, dans la librairie-galerie Ziggourat, « il fut le premier libraire qui, dans les années 1990, se fit construire des meubles spécifiques pour accueillir les premières publications des graphzines et de la small press européenne » témoigne le dessinateur et scénariste David Vandermeulen. De fait, il accompagna les premières expérimentations des éditions Fréon (futures Frémok) avec Thierry Van Hasselt, Dominique Goblet, etc. « Il nous avait invités au début de l’Asso dans sa maison de Knokke » témoigne de son côté Jean-Christophe Menu.

L’exposition Fritz Haber à l’Institut Max Planck à Berlin
Photo DR

Il a été un formidable ambassadeur de la bande dessinée. Avec la Commission communautaire française bruxelloise (COCOF), il a monté des expositions consacrées à la bande dessinée belge en Australie, en Amérique du Sud ou à Hong Kong et en Corée. Il a été l’un des fondateurs de la Commission d’aide à la bande dessinée de la Région Bruxelloise.

On lui doit quelques expositions majeures comme « Regards croisés de la bande dessinée belge » aux Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique en 2009 dont je partageais avec lui le commissariat. Il était l’artisan de l’exposition en hommage à Art Spiegelman à Angoulême puis à Beaubourg, Alan Moore à BDAix, de l’incroyable exposition Génération Spontanée à Angoulême, Aix, Paris, Bruxelles et Meyrin (commissaire : Thierry Bellefroid), de l’exposition Fritz Haber de David Vandermeulen à Mons et récemment à l’Institut Max Planck à Berlin. On lui doit également une exposition sur la Ligne claire ou sur le western, avec Philippe Duvanel, au château de Saint-Maurice, en Suisse, dans le Valais.

Le kiosque de l’exposition des 40 ans de Fluide Glacial à BDAix.
Photo DR
L’exposition "Original-Multiples" à BDAix
Dans l’expo Herr Seele à BD-FIL Lausanne
Photo : BDFIL

J’avais cofondé avec lui Istanbulles, le festival de BD d’Istanbul où nous avons monté une douzaine d’expositions Il venait de placer l’exposition Typex-Warhol, créée aux Rencontres d’Aix, au cœur de l’événement Warhol à Liège… avant le second confinement.

Il était commissaire-scénographe résident aux festivals de bande dessinée de Lausanne (BDFIL), aux Rencontres d’Aix en Provence et aux Rencontres suisses et internationales de bande dessinée de Delémont. « C’était une barre de vitamines, une énergie, témoigne Serge Darpeix, le directeur artistique des Rencontres où il œuvrait depuis 17 ans. Il était plus qu’un scénographe, nous dit-il, on pouvait aborder n’importe quel domaine avec lui. Il était une force de proposition, un moteur de nos envies. » « BDFIL pleure l’ami, le frère, le connaisseur, le regard, l’interlocuteur, l’intelligence, le collaborateur, le rire..., témoigne son directeur Dominique Radrizzani. Présent à toutes les éditions, on lui doit plusieurs commissariats, notamment Cosey en 2007, Derib en 2016, Herr Seele en 2017.... On se réjouissait de faire Tardi ensemble l’année prochaine... Il s’impliquait dans la totalité des expos, assurant l’encadrement et l’accrochage des planches avec son turbulent trio de Belges. Sa participation annuelle au festival était une fête pour les cœurs et les esprits.  » « Quelle douleur et quelle tristesse, face à ce départ si prématuré d’un homme aussi humble, partageur et profondément beau » écrit Philippe Duvanel, directeur artistique de Delémont BD. Il était aussi régulièrement invité à Fumetto Comic Festival Luzern et accrochait avec un goût certain la plupart des expositions de la galerie bruxelloise Champaka.

Exposition Anouck Ricard à BDFIL Lausanne.
Photo DR
L’exposition Typex-Andy Warhol à BDAix.
Photo DR

Conseiller de grands collectionneurs, il a sauvegardé grâce à cela des trésors, comme de rares planches de Winsor McCay encore présentes dans le monde dont on avait pu voir une partie dans la grande exposition de Cherbourg. « Jean-Marie m’a accompagné dans ma vie de collectionneur, témoigne le grand collectionneur André Querton. Il m’a incité à prêter, exposer. Je lui dois beaucoup. » « Nous avons travaillé au quotidien avec lui sur un enthousiasmant projet artistique lié à la bande dessinée, déclare Philippe Boon, président de la Fondation qui porte son nom, la gentillesse de Jean-Marie, sa générosité, son humour, son érudition discrète, sa modestie étaient légendaires et sincères. » « Quelle finesse, culture, chaleur humaine ! J’ai fait, chez lui et grâce à lui un voyage fabuleux, comme la plus merveilleuse des fictions n’aurait pu le faire. Merci mille fois à lui de m’avoir fait "grandir" ces jours merveilleux où j’ai pu exposer dans sa galerie  » ajoute le dessinateur Joseph Béhé.

Un concert de louanges pour celui qui avait dédié sa vie à célébrer les autres.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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11 Messages :
  • Fils d’un zoologiste réputé, spécialiste du Rwanda et grand résistant qui portait le même nom que lui, et qui lui avait transmis son goût pour les sciences naturelles, Jean-Marie Derscheid était né le 14 juillet 1955.

    Excusez mon bête cartésianisme français sans doute peu compatible avec le beau surréalisme belge, mais comment un homme né le 14 juillet 1955 peut-il être le fils d’un homme mort le 13 mars 1944...?

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 19 novembre à  21:50 :

      Vous avez raison, les miracles n’existent pas. Jean-Marie était le petit-fils du grand homme en question. C’est corrigé. Merci.

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  • Tant de souvenirs, j’ai du mal à croire que je ne te verrais plus.
    Ton rire franc et ton amitié vont solidement me manquer, Jean-Marie…
    PG

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  • Jean-Marie avait une magnifique propriété style années 60, design Franquin, dans un petit village de l’est de Bruxelles à Sterrebeek. Nous avions la chance d’être ses voisins et il nous y invitait très souvent, c’est là que j’ai rencontré tout le gratin de la BD de l’époque. Cette magnifique maison possédait un petit étang avec des canards, un parc aménagé avec des plantes rares et de collection et un terrain de tennis en terre battue. Régulièrement j’allais y jouer avec mes fils. Un jour surgit un petit bouledogue qui se précipitait derrière nos balles de tennis et les déchiquetait. Jean-Marie arrivait goguenard et s’en amusait. Ce petit molossoïde au pelage noir de jais et à l’oeil torve, s’appelait Calvin, il était charmant et très sémillant. Il nous a fait craqué ! Quelques temps après nous sommes allés chez Jean-Marie avec Hugo un bouledogue français noir que nous venions d’adopter . La surprise passée il nous dit d’un air badin : "Alors vous avez craqué ! C’est bien, vous allez beaucoup rire !" ... ...

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  • Jean-Marie, en fait tu as fait tes études de biologie en Suisse à Neuchâtel et j’étais dans la même volée. On a passé des soirées mémorables pendant nos études. Tu t’es marié avec ma meilleure amie d’alors, Martine, et vous êtes partis en Belgique. Je t’ai perdu de vue et on s’est retrouvé en 2003. Depuis on a à nouveau passé des soirées à refaire le monde.

    Tu étais fou (je te l’ai souvent dit), drôle, intelligent et exténuant. Je t’adorais. Quand tu venais chez nous en Suisse, on finissait la nuit avec whisky et cigarettes et des discussions sans fin sur l’art, la musique et la littérature. J’étais épuisée et heureuse.

    Tu me manques déjà terriblement, je n’arrive pas à imaginer la suite sans toi, alors que toi tu seras au paradis avec tous tes amis de la BD sans oublier ton pur malt et tes clopes.
    Sois heureux
    Sylvie

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  • Jean-Marie était à la fois quelqu’un de discret et très enthousiaste. Je garde de très bons souvenirs de ses expos à la galerie Ziggourat. Il nous quitte beaucoup trop tôt, même pas le temps de savourer une retraite méritée :-(

    Didier, une petite rectification : l’exposition "western" au Cartoon Museum de Basel a été organisée par Alexander Braun, également auteur du catalogue "Going West".

    fd

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 20 novembre à  20:46 :

      Merci pour cette précision, François. J’ai en effet confondu avec un autre lieu. Il en a tellement fait, notre Jean-Marie !

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  • Jean-Marie Derscheid : quelques autres facettes
    21 novembre 00:32, par Frank Pé

    Jean-Marie et moi nous sommes connus sur les bancs en bois de l’athénée. Nous étions né avec un an et un jour d’intervalle.
    J’ai eu la chance de connaître Jean-Marie dans son rôle d’ornithologue lors d’escapades au Zwin ou au lac de Der, mais c’est surtout lors de grands voyages en Australie et en Louisiane que nous avons passé du temps dans des réserves naturelles, sur des rivages, dans les marais... Il avait un oeil aiguisé à l’extrême et il vous donnait le nom de l’espèce, le sexe et l’âge d’un piaf avant que vous n’aviez repéré le moindre mouvement ! Ses jumelles ne le quittaient jamais, il était le dernier couché et le premier levé (avec les oiseaux !) et partageait volontiers, laissant entrevoir ce grand éblouissement ornithologique de sa vie.
    Les fêtes chez Jean-Marie resteront inoubliables également. Il convoquait les amis et la culture, et le culinaire, dans un beau désordre. A 5h du matin, il vous racontait, avec sa belle voix grave, les fêtes mémorables et vénitiennes chez l’ami Hugo Pratt, qui duraient 5 jours et 6 nuits, et on ne savait plus ce qui était vrai ou faux, mais ce qui était certain c’est que l’on touchait au mythe, comme si le virus d’Hugo l’avait choppé.
    Merci et tendresses pour tout ça et tout le reste, Jean-Jean !

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  • Bordel 30 ans d’aventures BD avec un ami formidable, cultivé, drôle et par-dessus tout attachant, Ziggourat et ses vernissages, les expos en Suisse, les fêtes a Sterrebeek dont une de Noël dont je viens de revoir la vidéo, putain on savait vivre en ce temps-là oui c’est une bien mauvaise blague que tu nous fais Jean-Marie,
    Yves Christine et les enfants

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  • Un ami par transitivité…L’ami de mon ami… Cela existe-il ? Et bien oui ! Serge mon “extra-ordinaire” amour (malheureusement disparu il y a 3 ans) était lié d’une “extra-ordinaire” amitié avec toi Jean-Marie à la personnalité tout aussi “extra-ordinaire”. 2 caractères trempés, 2 rassembleurs. Une amitié de deux grands hommes, née au détour de la galerie Ziggourat, en passant par Sydney, première étape de cette exposition itinérante. Amitié solide et profonde, jamais démentie. Serge et toi vous vous êtes rencontrés dans la BD, l’Histoire, l’Erudition et l’Amour de la vie vécue à 1000 %. Tous les deux vous m’avez fait découvrir le monde de la BD et des graphic novels. Que de moments très spéciaux partagés avec toi toi Jean-Marie : les soirées interminables jusqu’au petit matin, les bons petits plats, les fous-rires mémorables, l’amour du vivant, des plantes et des oiseaux, (je me rappelle…“Mais… c’est fou ! chez vous à Sydney, vos pigeons se sont déguisés en ibis !!!!” avant de partir sur un mémorable fou-rire). Notre aventure de l’amitié s’est poursuivie, faisant fi de l’éloignement géographique, dans l’enthousiasme inépuisable à la mesure de ta grande ouverture d’esprit et de ton énergie passionnée et dévorante.

    Oui, je suis triste et je te pleure aujourd’hui mon Ami. Mais grâce à toi et pour toi, avec ta famille, enfants, petits-enfants et Françoise, ta compagne de 30 ans à qui je pense tout particulièrement, je lève mon verre en me disant : j’ai eu la grande chance et l’extraordinaire privilège de t’avoir connu.
    Isabelle Wittock

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  • Jean-Marie, un souvenir parmi tant...c’est 1995, je commence à sortir après presque 2 ans d’une rupture amoureuse qui m’a terrassé. Totalement à la dérive et quasi sans abri, je suis sauvé par l’auteur de romans et bande-dessinées Luc Delisse, qui me laisse "habiter" dans sa grande bibliothèque merveilleuse. (c’est encore une autre histoire) Jean-Marie m’offre un travail dans la Galerie Ziggourat, je la tiendrais chaque mercredi pour lui en son absence. Ca me restructure, ça se passe bien. Jean-Marie est content. "Tu es génial, tu vends tout !" me dit-il, sans doute en faisant allusion à son offre éclectique, qui va de la bande dessinée indépendante en auto-edition au plus commercial comme la grande fusée Tintin où le dernier album de XIII ; et une clientele qui soit ne veut que l’un où l’autre. On parle, il sait que je re-commence un peu à dessiner après une longue période de depression. "Attends mon coco, j’ai quelque chose pour toi !" me dit-il, un sourire espiègle jusqu’au deux oreilles. Il sort une farde de sa voiture, l’ouvre, et me tend une planche originale "Arzach" de Moebius. LE "Arzach" de Metal Hurlant des années 70 !....Je suis émerveillé, je m’assois pour étudier chaque detail.... "Est-ce que...est-ce que je pourrais faire une photocopie couleur taille originale ?" je demande timidement. (il y a une photocopieuse pas loin, Place Stéphanie). "J’ai mieux, je te la prête !!" crie-t-il, plein d’enthousiasme. "Comme ça tu peux étudier la technique en toute tranquillité !" Et c’est comme ça, ce jour là, je suis parti dans les rues du quartier Stéphanie et que j’ai pris le Tram pour rentrer chez moi à Schaerbeek, dans la main un carton qui contenait l’un des objets les plus mythiques de la bande dessinée, et personne ne le savait...Cette planche trônait quelques semaines sur ma cheminé. Mes amis n’en revenait pas, ils venaient verifier que je ne raconte pas de mensonges ! Mais c’était bien vrai, c’était Jean-Marie, sa grande générosité et sa grande confiance. Quel ami incroyable il était.

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