Explorateurs et exploratrices : à la découverte de nouveaux mondes en bande dessinée

22 mars 2016 0 Actualité par Tristan MARTINE
  • Sortie simultanée de plusieurs récits d’exploration, diversement réussis, mais toujours très dépaysants !

La collection Explora, chapeautée chez Glénat par l’explorateur Christian Clot, s’agrandit en accueillant trois nouveaux albums, très divers et assez contrastés.

Le premier album a pour héros l’un des explorateurs par excellence : Darwin. En 1831, Darwin, tout juste âgé de 22 ans et à peine diplôme de Cambridge, embarque sur le Beagle, partant pour plusieurs années en mission scientifique autour du globe.

Darwin étant l’un « des hommes les plus connus de tous les temps », les grandes lignes de son aventure nous sont déjà connues, ou au moins familières, et ce tour du monde n’arrive pas tout à fait à nous dépayser, d’autant plus que le dessin de Fabio Bono est souvent maladroit, et le rendu des visages parfois disgracieux.

Explorateurs et exploratrices : à la découverte de nouveaux mondes en bande dessinée

Scénarisée par Christian Clot lui-même, cette histoire, qui sera publiée en deux tomes, explique comment, progressivement, Darwin en est venu « à questionner la clairvoyance de Dieu ». L’intrigue est très simple, pas haletante, certes, mais intéressante et l’on attend le second volume pour juger ce premier, qui laisse un goût d’inachevé et qui manque un peu de souffle.

Plus inattendu, le second album est consacré, aussi étonnant que cela puisse paraître au premier abord, à Rimbaud. En effet, après avoir questionné la liberté poétique, le poète partit chercher la même chose en Abyssinie (actuelle Éthiopie), terre exotique s’il en est (Brassens s’en amusait en chantant : « Qu’en Abyssinie on récuse, le Roi des Rois, le bon Négus »). De 1880 à 1890 ; il enchaîna les allers-retours entre Aden (Yémen) et Harar, où il fut le dixième étranger à pénétrer, sillonnant les pistes d’Abyssinie, autant pour découvrir le pays que pour faire du commerce. Il passa plusieurs années à Harar, ville des hauts-plateaux éthiopiens, où il tint les comptes et négocia pour le commerce de peaux, de café et d’ivoire, tout en partant en missions de repérage pour de nouveaux commerces dans des zones jamais, ou presque jamais, parcourues par des Occidentaux.

Les auteurs soulignent alors sa capacité à se fondre dans la population, apprenant différentes langues locales avec facilité, prenant de nombreuses photographies. Il publia même en 1884 dans la Revue de la Société de Géographie française un rapport sur le pays d’Ogadine. De 1884 à 1887, il se lança dans le trafic d’armes pour Ménélik II, Négus du Shewa, en guerre contre l’empereur Jean d’Abyssinie, ce qui se révéla un désastre commercial complet, mais il se servit de cette expérience pour publier un nouveau compte-rendu d’exploration. Gravement malade, il rentra finalement en France en 1891 pour y mourir.

Valentin Bracq, qui n’a pas existé, mais qui incarne « la somme des frustrations des amoureux d’Arthur qui se demandent pourquoi il a rompu brutalement un pacte non écrit et cessé brutalement de composer sa musique à l’âge de vingt et un ans », part sur les traces de son ami, recherchant à la fois à recomposer l’histoire de son épisode africain et à retrouver d’hypothétiques poèmes inédits. Le tout se fait donc selon les méthodes d’une enquête policière, étape par étape, à la fois classique et parfois confuse, voire carrément foutraque.

Le parti-pris des auteurs est d’insister sur l’aspect poétique de Rimbaud, jusque dans ses explorations. Mâchant du khat et délirant sans cesse, le poète cherche à inventer une nouvelle forme d’explorations après avoir cherché ses limites poétiques (« J’ai essayé d’inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, et de nouvelles langues »). L’ensemble flirte avec l’ésotérique et n’est pas franchement convaincant, et, finalement, les pages les plus intéressantes sont dans le dossier historique de fin d’album, très clairement construit.

Enfin, le troisième album, qui est de loin le meilleur, présente la vie passionnante d’Alexandra David-Neel, d’une manière doublement exotique, puisqu’il s’agit non seulement, avec le Tibet, d’une destination très peu connue des Occidentaux, mais aussi d’une exploration conduite par une femme en ce début de XXe siècle, ce qui rend ce parcours encore plus singulier et intéressant.

À quarante-cinq ans passés, Alexandra David-Neel partit pour le Tibet, rencontrant en 1912 le dalaï-lama en exil au Sikkim. Prenant des routes très dangereuses, elle réussit à échapper à la fois aux troupes anglaises et chinoises, puisque la frontière sud était interdite à toute personne non fonctionnaire britannique, tandis que la frontière de l’est, surveillée par les troupes chinoises, était rendue risquée par la présence de nombreux seigneurs de guerre. Elle fut la première occidentale à pénétrer dans Lhassa, la cité des Dieux, qu’elle aura finalement mis treize ans à atteindre.

La force de cet album, c’est de ne pas tenter de retracer tout sa vie, en enchaînant des informations factuelles, mais de conter uniquement une courte période, ce qui nous permet de nous perdre avec elle dans la neige des montagnes tibétaines, magnifiquement rendues par le dessin de Boro Pavlovic, de prendre notre temps pour admirer ces paysages et de comprendre la joie et les peines du quotidien d’une exploratrice. On saisit ainsi bien que le voyage est souvent beaucoup plus beau et plus riche que l’objectif à atteindre, qui déçoit souvent : ici c’est Lhassa, pleine de pacotilles hideuses et occupée par des Chinois qui ne correspond pas à l’image idéalisée qu’en avait Alexandra David-Neel.

Le scénario de Christian Perrissin souligne avec finesse les dangers de l’exploration, l’orgueil de l’exploratrice qui la pousse à aller parfois trop loin, quitte à mettre ses proches en danger pour atteindre des chimères qui peuvent sembler futiles, comme le repérage de la source de la rivière Paloung Tsangpo, qui faillit coûter la vie à son fils adoptif.

On voit bien à cette flopée d’albums la richesse de ce genre du récit d’exploration, qui, selon la sensibilité et la maîtrise narrative des auteurs, peut s’avérer extrêmement classique, gentiment distrayant ou carrément magique, nous faisant voyager à l’autre bout du monde et du temps !

(par Tristan MARTINE)

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