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Fred Dewilde - La Mort Emoi - Hommage à un dessinateur plein d’humanité

Par Romain BLANDRE le 8 mai 2024                      Lien  
Il y a des journées pourries. Celles qui commencent par un réveil prématuré, après avoir passé une nuit entrecoupée de mauvais rêves et d’angoisses du lendemain. Celles qui commencent par un café raté et le constat d’une météo dégueulasse. Il faut quand même se bouger parce qu’il faut bien aller bosser et faire du mieux qu’on peut avec des jeunes qui semblent ne plus avoir envie de rien. On a envie de bousiller ce système qui parait inadapté, mettre un grand coup de pied dans cette fourmilière qui répugne de plus en plus. On croise ses collègues, pas plus en forme que nous ; les élèves, encore plus crevés par une nuit passée sur les réseaux sociaux inutiles. Finalement les heures avancent, ne se passent pas si mal que ça, mais on n’a pas envie de le reconnaitre. La journée est pourrie et c’est comme ça !
Et puis c’est l’heure de la pause. Pour éviter les discussions qui tournent en boucle, on se réfugie à son tour dans la contemplation de son écran. Facebook, Linkedin, Insta... et sa messagerie. Le message apparaît, brutal, comme le dernier shot d’alcool fort qui te met un coup derrière la tête et te fait plier les genoux. « Salut Romain, Fred Dewilde est mort. C’est toi qui avait fait sa dernière interview (…) ».

La suite est floue, baignée de ce je ne sais quoi qui fait que quand tu apprends une sale nouvelle, tu te plonges dans un état léthargique et semi-conscient avec l’espoir que quelqu’un te réveille et te fasse sortir de cette torpeur. Mais non ! Quelques clics et SMS et l’information est confirmée. Fred Dewilde s’est donné la mort deux jours auparavant. Il y a des journées pourries, mais certaines sont encore bien pires…

« Merci monsieur, vous avez été une belle rencontre ». Ces quelques mots qui concluaient notre interview de février dernier étaient prononcés par Lélia, jeune élève de 3e qui venait, comme l’ensemble de ses camarades de classe, d’écouter pendant trois heures le témoignage de Fred.

Trois heures suspendus à ses paroles, happés par un discours d’une sagesse et d’une humanité sans égales. Fred Dewilde venait nous rendre visite pour la seconde fois au collège, il devait revenir en juin pour constater l’aboutissement du travail entrepris avec lui dans le cadre de la mission préfiguratrice du Musée mémorial du terrorisme.

La première fois qu’il était invité à Mulhouse, c’était en 2017. Un peu fébrile, nous l’avions contacté car nous engagions déjà un projet pour lutter contre les dérives radicales et le terrorisme. Qui de mieux qu’un témoin direct pour faire comprendre aux élèves ce que génère la violence des extrémistes ? Fred Dewilde venait de sortir Mon Bataclan. Il a tout de suite accepté notre proposition. C’était la deuxième fois qu’il rencontrait des jeunes semble-t-il. Caché derrière un paravent, il a écouté patiemment pendant de longues minutes les commentaires des élèves sur chacune de ses planches exposées au CDI du collège. On le voyait prendre des notes, dissimulé au regard des collégiens. Puis Fred s’est découvert. Ses mains étaient tremblantes, la gorge un peu nouée. Mais très rapidement tout s’est mis en place. Le récit de la soirée du 13 novembre a été le prétexte à diffuser un discours de tolérance et d’humanité. On sentait se briser la fragilité de ce colosse. Fred se reconstruisait doucement en aspirant tout ce que lui renvoyait ce jeune auditoire.

Sept ans plus tard, nous retrouvions un Fred Dewilde plus grand et plus fort encore. Après ces nombreuses années de contacts à distance, c’est comme si quelques jours seulement étaient passés après cette première rencontre. Clope au bec, il t’attrape de ses grandes mains pour te serrer dans ses longs bras en te gratifiant d’un chaleureux « Salut beau gosse », un peu ironique. Fred est comme ça, il est content de te voir, même si ce n’est que la deuxième fois. Tu es déjà son copain. Il ne veut ni de resto, ni d’hôtel. Pour qu’il accepte de venir vous voir, il faut le « loger chez l’habitant  », et jamais autour du 13 novembre. Le reste n’est que superflu.

Il semble aller bien mieux. Il faut dire qu’il a travaillé sur ses traumatismes. Il les a combattus par et dans ses BD : La Morsure, Conversation avec ma mort, Dessine-moi un traumatisme… Et il y a ses dessins, ses centaines de dessins qui lui permettent d’exprimer ce qu’il ne peut garder en lui. Ces millions de petits traits qu’il nous dit être tracés pendant des millions de secondes de thérapie. Cette fois encore, il parle. Mais il ne raconte plus l’évènement violent en lui-même. Il explique sa reconstruction, sa résilience, une sorte de renaissance. Il est content de pouvoir retravailler, il donne des cours de dessin. Il est engagé dans des associations et revoit régulièrement d’autres rescapés avec qui il est engagé dans des projets.

La musique et la mise en scène viennent compléter depuis quelques temps son œuvre picturale. Oui, Fred semble aller bien mieux à tel point qu’on a occulté les passages de son récit dans lesquels il nous raconte s’empêcher de dormir par peur de sombrer dans les limbes d’une nuit qui le ramène des années en arrière, couché et faisant le mort dans une flaque de sang qui ne lui appartient pas. On met de côté aussi ce moment où il nous raconte qu’il sent encore l’odeur de la poudre et de la mort qui l’ont entouré pendant de longues heures au Bataclan. On ne veut pas voir qu’il s’essuie le corps en relatant ce traumatisme si profondément ancré en lui.

Lélia, toujours elle, demande à sa professeure de français si ça pouvait arriver un jour à Fred. Nous sommes quelques semaines après la venue du dessinateur. La classe vient de terminer l’étude de Si c’était un homme de Primo Levi. L’écrivain-philosophe s’est suicidé tant les images d’Auschwitz qui peuplaient son esprit lui étaient devenues insupportables, même des années plus tard. Est-ce que cela pouvait arriver à Fred ? Nous aurions aimé répondre que non, que Fred Dewilde est fort, qu’il s’est reconstruit et que ses échanges avec les jeunes, qu’il ne refusait jamais, le nourrissaient et lui redonnaient goût à la vie.

Mais la morsure est trop profonde et le poison du traumatisme trop violent et agit dans la durée, insidieusement. La violence commise par les lâches qui pensent avoir le monopole de la bonne croyance est insupportable pour celle ou celui qui l’a vécue. Fred Dewilde ne voulait plus, ne pouvait plus la supporter. Le terrorisme assassine aussi en différé.

Ce ne sont pas ceux qui poignardent un prof dans le dos avant de le décapiter qui ont gagné. Ce ne sont pas ceux qui égorgent des vieux et des civils sans défense dans des églises qui ont gagné. Ce ne sont pas ceux qui entrent lourdement armés dans une salle de concert pour assassiner, en leur tirant une balle dans le dos, des jeunes venus là pour passer du bon temps qui ont gagné. Non ! Ceux-là doivent croupir entre deux mondes dans la fange de leurs méfaits aux côtés de leurs compères qui attendent encore les vierges qui leur ont été promises. Non ! Fred Dewilde n’est plus parmi nous, mais il est aux côtés des autres dessinateurs qui, comme lui, n’ont jamais baissé les bras et jamais, même dans les pires souffrances, exprimé de haine contre leurs bourreaux.

Il existe dans certaines spiritualités la croyance selon laquelle l’âme d’un défunt survit à travers les traces qu’ils ont laissées chez les vivants qui les ont côtoyés. Il est certain que tous les lecteurs et auditeurs de Fred Dewilde, toutes celles et ceux qui ont eu la change d’entendre son témoignage et d’échanger avec lui, portent et porteront pour toujours en eux un peu de l’âme de ce grand Monsieur.

(par Romain BLANDRE)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782373440812

Lemieux Editeur ✏️ Fred Dewilde Autobiographie Décès 2024
 
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