Exposition Nocturnes au musée d’Angoulême

5 décembre 2013 0 commentaire
  • La Cité internationale de la bande dessinée et de l'image accueille, entre le 20 décembre 2013 et le 30 mars 2014, l'une de ces belles expositions monographiques dont elle a le secret. "Nocturnes" s'intéresse à la représentation du rêve dans la bande dessinée, une exposition à la fois poétique et ludique.

En prélude aux festivités angoumoisines de fin janvier, le Musée de la bande dessinée d’Angoulême nous présente son exposition annuelle qui allie une pertinence scientifique pointue du propos avec une scénographique ludique et poétique.

Thierry Groensteen, le commissaire de l’exposition, n’a pas voulu se perdre dans les limbes de Morphée : il n’a retenu que des œuvres où le rêve est explicitement déclaré. Exit les voyages oniriques à la Major Fatal : "Il y avait la possibilité de faire un parcours chronologique puisque l’on commence par les choses les plus anciennes. Mais c’est un peu scolaire et un peu ennuyeux. Le thème des cauchemars s’est imposé tout de suite. J’avais eu il y a quelques années l’idée de présenter une exposition sur les cauchemars : les cauchemars du “Jeune Albert” de Chaland, ceux de Joost Swarte et un certain nombre de planches de David B, qui venait de faire paraître “Le Cheval blême”. Elle ne s’est jamais faite parce qu’on ne peut pas réaliser tous les projets que l’on a. Ici, on a joué le contraste : on sort de “Litte Nemo” et on entre tout de suite dans des choses très contemporaines et très différentes qui donnent au parcours une dimension plus éclatée."

De fait, en prélude à l’exposition, trois planches du Chat le mettent en situation d’endosser tous les costumes de héros avant que celui-ci, comme Little Nemo à qui il rendait hommage, ne tombe du lit...

L’introduction de l’expo, dont la scénographie est de Lucie Lom, le studio des graphistes et dessinateurs Philippe Leduc et Marc-Antoine Mathieu, nous fait entrer dans les coulisses du rêve qui commencent par la chambre d’un gardien de musée.

Ensuite, ce sont les premiers rêves de la bande dessinée qui défilent. Les enluminures (écartées de cette expo déjà abondante) abordent très tôt ce thème qui sera repris par les pionniers de la bande dessinée comme Rodolphe Töppfer ou Wilhelm Busch. Sur les cimaises, le Suisse est exposé aux côtés d’images populaires des éditions Quantin, ou de pages de l’hebdomadaire London Illustrated News, de pages de Winsor McCay (Little Nemo), George McManus (Bringing up Father), Peter Newell ou encore de Frank King (Gasoline Alley). Ce sont presque toujours des rêves d’enfants.

Exposition Nocturnes au musée d'Angoulême
Deux planches originales rarissimes de "Little Nemo" de Winsor McCay
Thierry Groensteen, le commissaire de l’expo, commentant une planche de Gasoline Alley.

Est-ce que la nature des rêves a changé entre le début du XXe siècle et aujourd’hui ? "« L’Interprétation des rêves de Freud » est exactement contemporaine à « Little Nemo », souligne Groensteen. Ce qui a changé, c’est qu’au début du XXe siècle, les dessinateurs qui exploitent le thème du rêve en font pratiquement un genre. C’est le sujet dominant de la série, comme dans « Little Nemo, » chaque épisode est un rêve. Aujourd’hui, les personnages de bande dessinée ont gagné en épaisseur, psychologique principalement. Ils sont désormais dotés d’un inconscient qui leur donnent une consistance et qui permet d’explorer leur subjectivité. C’est devenu presque obligé : dans bon nombre de romans graphiques d’aujourd’hui, il y a un moment où le personnage se met à rêver. C’est moins que par le passé un prétexte au surréalisme parce que l’on a très vite rencontré les limites de ce que certains dénoncent comme "un imaginaire de brocanteur". Le surréalisme qui assemble une machine à coudre et un parapluie sur une table de dissection arrive un peu à cela... Aujourd’hui, nous sommes dans des rêves souvent plus signifiants, ils fournissent un éclairage sur le sens même du récit qui est proposé. Ce n’est pas simplement une échappée dans l’incongru ou le surnaturel. Dans « L’Ascension du Haut Mal » de David B, il y a toute une série de rêves qui sont mis en rapport avec l’histoire familiale."


La scénographie de Lucie Lom est un hommage à "Little Nemo" et ses lits dansants

Un choix éclectique

Nous arrivons bientôt dans un espace à la réalité syncopée dont les interstices laissent apparaître d’immenses oreillers, où les lits dansent... Les œuvres se montrent plus contemporaines, opérant un "gap" de près de cent ans. Sur les cimaises, David B et ses Complots nocturnes, une sorte de Journal de ses expériences oniriques, mais aussi les dessinatrices Julie Doucet, Caroline Sury, Johanna et Rachel Deville qui se montrent plus sensuelles, plus intimes.

Plus loin, on découvre Crepax, Blanquet, Blutch, Marc-Antoine Mathieu, Fred, Hergé, Franquin, Saint-Ogan, Alexis, Touys, Killoffer, Max, Ben Katchor, Jean-Christophe Menu... dans un joyeux éclectisme. Ils aboutissent aux cauchemars au fond de la salle : "Cela nous a permis d’avoir un plafond surbaissé, de mettre l’espace au noir, de produire quelque chose de plus confiné, de plus angoissant." Le parcours se termine par une "issue de secours" intitulée : "retour au réel".

On aboutit sur le cauchemar et ses rêves perturbés.
Le magnifique catalogue-essai publié chez Citadelles & Mazenod en coédition avec la Cité de la BD
DR

Cette exposition est complémentée par ce qui est bien plus qu’un catalogue, Nocturnes - Le rêve dans la bande dessinée (coédition entre la Cité et Citadelles & Mazenod) puisque certaines contributions, dont celle, remarquable, de Danièle-Alexandre Bidon sur la peinture du rêve dans l’art médiéval n’impactent pas sur l’expo. Outre un texte de Groensteen ponctué par un entretien avec David B, on y trouve aussi les signatures de Laurent Gerbier et de Christian Rosset. On soulignera la qualité absolument remarquable des illustrations.

Notons au passage que cette exposition ne figure pas au programme du Festival International de la Bande Dessinée -alors qu’elle sera bien entendu visitable pendant la manifestation (dont nous vous reparlerons, mais c’est fin janvier, rien ne presse...), selon les petites habitudes mesquines de ses organisateurs, Frank Bondoux et Marie-Marie Noëlle Bas, qui persistent à essayer de préempter un musée national. Si l’on doit attendre de Neuvième Art+, organisateur du FIBD, une attitude coopérative et quelque peu de bonne volonté, j’ai l’impression qu’on peut toujours rêver... "I Have a Dream...", ce n’est pas pour tout de suite.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Nocturnes - Le rêve dans la bande dessinée
Du 20 décembre 2013 au 30 mars 2014.

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Photos, sauf mentions contraires, (c) D. Pasamonik (L’Agence BD)

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