L’aventure coloniale aux XIXe et XXe siècles

2 février 2005 0 commentaire
  • Deux mouvements parallèles caractérisent le XIXe siècle : celui de l'exploration de l'intérieur des continents, d'une part ; celui de la colonisation européenne du reste du monde, d'autre part. Les deux sont liés par des liens complexes.

L'aventure coloniale aux XIXe et XXe sièclesL’exploration géographique, dans son principe, n’avait pas d’objectif politique. Elle ne contenait pas forcément, en germe, la conquête. Il n’empêche que les explorateurs pouvaient s’émerveiller des richesses des pays qu’ils découvraient, que les peuples qu’ils décrivaient purent apparaître, aux yeux des économistes du XIXe siècle, comme autant de marchés pour les produits manufacturés de l’Europe industrielle. Apprentis anthropologues surtout, ces explorateurs contribuèrent de façon décisive à la définition intellectuelle du racisme scientifique, par leurs descriptions de populations sauvages, sortes de buttes-témoins du passé de l’homme blanc. Dans la logique tantôt chrétienne, tantôt progressiste des Européens du XIXe siècle, il apparut vite évident que l’homme blanc, parvenu à un haut degré de civilisation, devait faire bénéficier les peuples extra-européens des bienfaits de cette civilisation. Les Églises ajoutaient qu’il importait avant tout de sauver les âmes de ces peuples, en les christianisant.

L’idée de la colonisation

Abd El Kader
Le chef de guerre algérien donna du fil à retordre aux armées françaises. Tableau de Ange Tissier.

A vrai dire, l’idée d’une colonisation du monde par les Européens n’est pas une création du XIXe siècle. Elle remonte au temps des Grandes Découvertes de la Renaissance. La domination anglaise en Inde, la domination hollandaise en Indonésie furent ainsi les conséquences de l’expansion commerciale de l’Europe au XVIe siècle. Toutes deux s’appuyèrent d’ailleurs sur de grandes compagnies commerciales, la Compagnie anglaise des Indes orientales, créée en 1600, ou la Compagnie hollandaise des Indes orientales, créée en 1602.

Mais, au XIXe siècle, les formes de la colonisation changent du tout au tout. Les grandes compagnies disparaissent (celle de la Hollande, dès 1798). En France, le débat inaugural a ainsi lieu en 1830, lors de la prise d’Alger par les troupes du roi Charles X : faut-il alors garder Alger ? faut-il étendre la conquête ? La réponse est deux fois oui. La France se lance à l’assaut de l’Algérie, acquise avec la reddition d’Abd el-Kader en 1848, l’année-même où la France de la Seconde République abolit l’esclavage dans ses colonies.

1830 est aussi une date-clé pour l’histoire indonésienne. Cette année-là, le nouvel administrateur hollandais Van den Bosch introduit un « système de cultures » inédit. Les populations indonésiennes sont contraintes de travailler un an pour des cultures d’exportation. C’est le début du décollage économique de l’Indonésie, un décollage dont la Hollande seule profitera.

Une volonté de conquête.

Léopold II de Belgique
Le congrès de Berlin lui donna le Congo.

Les années 1860 voient s’accélérer le processus de colonisation. Les Sociétés de géographie, qui jusque-là ne s’étaient pas prononcées sur le bien-fondé de la politique de colonisation, soutiennent désormais le mouvement. Les explorations, telles celles de Stanley et de Brazza au centre de l’Afrique, sont de plus en plus précisément commandées par une volonté de conquête. En Extrême-Orient, Napoléon III entreprend l’annexion de la Cochinchine.

Le Congrès de Berlin, en 1884-85, marque l’apogée de ce mouvement. Réunies par Bismarck, les grandes puissances coloniales se partagent l’Afrique, dont elles n’ont pas encore achevé l’exploration. Le roi des Belges Léopold II est reconnu comme souverain, à titre personnel, de l’immense Congo exploré par Stanley. Berlin marque surtout le début de la « course au clocher » ou « scramble for Africa » : le premier arrivé dans une zone de l’intérieur de l’Afrique a le droit de l’incorporer à son Empire colonial. En 1898, l’arrivée simultanée des missions françaises et anglaises à Fachoda, dans le Haut-Nil, manque de provoquer une guerre entre les deux pays.

Les dernières colonies

Rodolpho Grazziani
Vice-roi d’Ethiopie, au service de la dernière aventure coloniale européenne. Photo : DR

A la veille de la guerre de 1914, le partage du monde est fait. La presque totalité de l’Afrique et de l’Asie est colonisée par les Européens, Anglais et Français en tête. La Grande Guerre n’y changera pas grand-chose. Les colonies allemandes passent simplement sous contrôle des pays vainqueurs : Væ Victis. Le Rwanda et le Burundi, par exemple, rejoignent le Congo belge.

Les pays indépendants, à ce moment-là, sont rares. En Afrique, on ne compte guère que l’Ethiopie. Les Italiens, qui voulaient en entreprendre la conquête, ont subi une défaite face aux troupes du Négus à Adoua, en 1896. Le régime fasciste de Mussolini veut venger cet affront fait à la nation italienne et, plus généralement, à l’homme blanc. En 1935, la guerre d’Éthiopie menée par le maréchal Graziani donne au Duce la dernière terre indépendante d’Afrique.

La gloire de l’aventure

Max Havelaar
Devenue aujourd’hui un label pour le commerce équitable, Max Havelaar est d’abord le personnage d’un roman dénonçant les méfaits du colonialisme hollandais en Indonésie.

L’aventure coloniale est célébrée avec faste. A partir du milieu du XIXe siècle, d’innombrables images diffusent en Europe entière le sentiment de la supériorité de l’homme blanc. Les gravures des romans d’aventures de Jules Verne et de ses épigones, celles qui ornent une presse de plus en plus spécialisée, à l’image du Journal des Voyages, se répandent dans tout le corps social. On crée des musées des colonies, tel celui de Tervueren, près de Bruxelles. On monte des expositions ethnographiques stupéfiantes, qui mettent en scène les peuples sauvages : lors de la grande Exposition coloniale parisienne de 1931, une centaine de Canaques sont encore annoncés au Jardin d’acclimatation comme des « sauvages polygames et cannibales »... L’Europe occidentale est envahie d’images de ces peuples, certes dangereux, mais soumis.

Rudyard Kipling

Une littérature d’aventures, très influencée par les romanciers britanniques Rudyard Kipling et Joseph Conrad, exalte la conquête coloniale. La rencontre de « l’indigène » est un élément fondamental de cet imaginaire. Kipling, amoureux de l’Inde, file par exemple la métaphore des « bâtisseurs de ponts » : que sont les colonisateurs, sinon des hommes extraordinaires qui bâtissent des ponts entre les rives, entre les pays, entre les peuples ? Mais le bonheur de cette rencontre ne doit pas masquer l’infinie supériorité de l’homme blanc sur l’homme de couleur, et l’obligation pour le premier de civiliser le second. Cette obligation, Kipling la résume dans une saisissante formule : c’est « le fardeau de l’homme blanc ».

Au tournant des XIXe et XXe siècles, la bande dessinée débutante n’échappe pas à cette célébration des mérites de la colonisation. Du voyage de la famille Fenouillard autour du monde à celui de Tintin au Congo, les auteurs d’histoires en images n’hésitent pas à réduire les peuples colonisés à leur caricature.

Décolonisations

Beaudoin 1er de Belgique
Il eut à gérer l’indépendance du Congo, du Rwanda et du Burundi. Carte postale d’époque. DR

Le grand bouleversement date des alentours de 1960. D’une part, conséquence tout autant de la croissance des mouvements indépendantistes que de l’affaiblissement de l’Europe à la suite des deux guerres mondiales, les colonies ont alors presque toutes accédé à l’indépendance : l’Indonésie dès 1949, le Maroc, la Tunisie et les différents États de l’Afrique noire française en 1956, le Congo belge en 1960, le Rwanda, le Burundi et l’Algérie en 1962. Pour certaines d’entre elles, ces anciennes colonies s’organisent en un mouvement indépendant des deux blocs, démocrates et communistes : ce sont les « non alignés », ainsi désignés depuis la conférence de 1955 à Bandoeng (Indonésie).

D’autre part, une brutale mutation culturelle affecte les sociétés occidentales. Une génération qui n’a pas participé aux combats de la seconde guerre mondiale arrive à maturité ; et elle est nombreuse. Les transformations techniques sont ahurissantes, du transistor au réfrigérateur et à la télévision. Une période de croissance économique incroyable commence. Le monde occidental entre dans la société de consommation. Sa jeunesse entre en conflit contre la génération précédente. Or, le monde de cette jeunesse est résolument post-colonial.

1962 : le monde change

Les années soixante
Les Beatles représentent à merveille une génération qui rejette l’ancien empire colonial britannique. C’est en tout cas l’avis de Pratt. Photo : DR

La date-clé est peut-être 1962. C’était en tous cas l’opinion de Hugo Pratt : « en 1962, ce fut le premier film de James Bond avec Sean Connery, le premier disque des Beatles, et à partir de là s’est développée toute une mode de l’Angleterre, qui a alors donné une nouvelle image d’elle-même, aux yeux du monde et aussi aux yeux des Anglais. Je crois que les Beatles en particulier ont été importants, non seulement pour leur musique, que j’ai bien aimée, mais encore parce qu’ils ont symbolisé cette Angleterre iconoclaste, qui tournait la page de l’épopée impériale, et qui même la considérait avec dérision. Il y a une scène symptomatique dans le film A Hard Day’s Night : les Beatles, dans un compartiment de train, se moquent d’un type désagréable qui se vante d’avoir fait la guerre - ce n’est pas un hasard si certains militaires ont renvoyé leurs médailles en signe de protestation quand les Beatles ont été décorés par la Reine ».

1962, c’est aussi, en France, la fin traumatisante de la guerre d’Algérie. Pour le Rwanda et le Burundi qui accèdent à l’indépendance, c’est aussi le point de départ d’une succession de massacres qu’on ne peut comprendre sans connaître l’histoire de la construction des stéréotypes racistes à l’œuvre depuis la fin du XIXe siècle.

Sylvain Venayre

Maître de conférences en histoire contemporaine

Universite Paris 1 - Panthéon-Sorbonne

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

FERRANDEZ - PRATT - STASSEN - VAN DONGEN

"LE REMORDS DE L’HOMME BLANC"

Charleroi — Palais des Beaux-Arts

Du 12 février au 3 avril 2005

Du mardi au dimanche de 10h à 18h

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