La Déconfiture - Par P. Rabaté - Futuropolis

13 décembre 2016 0 commentaire
  • Nous sommes en juin 1940, les civils, par millions, fuient le front dans le désordre, tandis que l’armée essaye d’y monter, tout autant dans le désordre… Les uns croisent les autres et l’ensemble donne un joyeux et tragique bazar. La débâcle de juin 1940 à hauteur d’hommes : du très bon Rabaté !

Pascal Rabaté est toujours là où on ne l’attend pas, généralement avec talent et son nouvel album vient confirmer cette impression. Il a récemment jonglé d’un genre à l’autre, de la réalisation cinématographique au dessin en passant par le scénario de bande dessinée, et nous avons déjà souligné l’an dernier la grande réussite de Vive la marée ! qui arrivait à nous surprendre et nous ravir à la fois. Nous parlions alors de « comédie humaine de bord de plage ». Avec ce nouvel album, on quitte la plage, mais on reste bien dans la comédie humaine, sur fond de débâcle.
La Déconfiture - Par P. Rabaté - Futuropolis
Nous sommes en juin 1940, les civils, par millions, fuient le front dans le désordre, tandis que l’armée essaye d’y monter, tout autant dans le désordre… Les uns croisent les autres et l’ensemble donne un joyeux et tragique bazar. C’est là la grande force de cet album : arriver à conjuguer la gaieté et le désespoir et à nous faire plonger dans cette « drôle de guerre » : pas un seul coup de feu tiré par le soldat que nous suivons dans l’album, et pourtant une ribambelle de morts, victimes des bombardements nazis sur les routes de l’exode. Rabaté s’amuse de cette situation de chaos et nous la montre via son héros très ordinaire, un brave type qui se demande bien ce qu’il fait là.

Des bonnes sœurs en godillots de l’armée croisant des cadavres de chevaux : le loufoque le dispute au tragique dans cette époque de perte de repères, au sens propre également, puisque les animaux, sans leurs maîtres, sont perdus, les vaches souffrant de ne pas être traites. Tout un pays est sur la route, une ribambelle d’exilés avec… leurs matelas : « mais qu’est-ce qu’ont les Français avec leur literie ? […] La France des matelas en transhumance » s’étonne Videgrain, l’anti-héros que nous suivons, au nom programmatique : vidé d’idéologie, il est bringuebalé d’un ordre à l’autre, d’une maison en feu à un convoi de la Croix-Rouge comme un grain de poussière ou un épi de blé pris dans le vent. On reste dans une comédie humaine néanmoins, car cet album nous plonge dans un univers du chacun pour soi, où les égoïsmes s’affichent au grand jour, où le système D règne en maître. « Elle est jolie la France de la déconfiture ! ». On verse finalement dans la tragicomédie quand, à la fin, l’acte de bravoure des soldats français consiste à saboter leur propre matériel pour qu’il ne tombe pas aux mains de l’ennemi. Après avoir bricolé des tombes à la hâte pendant tout l’album, les voici bricolant pour fausser les mitraillettes...

Le récit construit est, comme toujours chez Rabaté, très fluide et se lit avec grand plaisir. Son dessin en noir et blanc, sobre et très différent de celui d’Ibicus, excelle dans les dégradés de noir et permet de magnifiques scènes nocturnes, comme quand, à la suite d’un bombardement, des lapins enflammés et cuisant vifs, courent à travers champs multipliant les points de feu dans l’obscur de la nuit. Si ses dialogues sont très bien ciselés, ce sont d’ailleurs probablement ces scènes muettes qui réussissent le mieux à nous transmettre l’absurdité de la guerre et tout particulièrement de cette débâcle illisible et incompréhensible, dont cette bande dessinée arrive à nous faire comprendre toutes les facettes violentes en nous plaçant à hauteur d’hommes.

(par Tristan MARTINE)

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