Lapin N°42

5 juin 2010 9
  • Cela fait déjà six numéros que Lapin, la revue de l'Association reparaît chaque trimestre, comme au bon vieux temps. Avec pour but de promouvoir la nouvelle génération, la maison indépendante affirme une fois encore sa différence, en défendant une politique feuilletonnesque à contre-courant de l'immédiateté du blog et de la rigidité du livre.

Sous une couverture de Benjamin Chaumaz qui évoque vaguement le travail d’un Chris Ware ascétique, ce numéro en gris continue la formule lancée en 2009, avec des auteurs aussi variés que Anne Simon, qui continue dans son style Okapi, Benoît Guillaume qui continue de captiver même quand il n’a rien à dire, ou Jean-Michel Bertoyas (Une Poire pour la soif) qui continue de nous effrayer, un peu.

Lapin N°42
© Mathias Picard - Ronald Granpey - L’Association

Il y a du formalisme dans ce nouveau Lapin. Du bon formalisme, avec François de Jonge et son Pursue and Legs qui se conclut et qui espante, tout simplement, ou l’impressionnante Aurélie William-Levaux [1] dont le ton et le style enchantent à chacune de ses publications. Et du formalisme un peu vain, avec la première contribution de Vincent Pianina, ou les pages de Manuel [2], et Ronal Grandpey qui sont, eux, coutumiers du fait.

Et puis il y a des choses dont on se demande franchement ce qu’elles font là quand on les met en regard de l’intransigeance éditoriale revendiquée de l’Association. De la très convenue Sandrine Martin à la maniériste Geneviève Castrée, on glisse, perplexe, sur les pages de Simon Hureau ou encore sur la double-page de Fanny Dalle-Rive qu’on a connu drôle. Dans le même cas, Prospéri Buri [3] avec Pas de Vacances pour l’Inspecteur. Son dessin louche dans les meilleurs moments du côté d’un Gébé fatigué, devenu accro aux hachures faciles et sa narration monocorde au possible désespère.

Un récit de Victor Mora et Francisco Hidalgo détourné
© Anne Baraou & Jochen Gerner - L’Association

Après les avoir refusés, Jean-Christophe Menu a visiblement décidé de publier les « projets trop frontalement proches de ce que l’on avait pu faire [4] » comme celui de Grégoire Carlé dont on imagine mal à quoi aurait ressemblé son travail s’il n’avait pas lu... Jean-Christophe Menu lui même. Même chose pour Mathias Picard [5], son feuilleton-réalité Jeanine et son dessin, très "emprunté". Il n’empêche, Jeanine est par ailleurs un personnage passionnant, et il sait la traiter avec une distance, une curiosité et une sensibilité tout à fait singulière.

On ne sait toujours pas où nous promènent François Gosselin et Thomas Henninger dans Lutte des Corps et Chute des classes, mais on aime bien se faire tirer sur la laisse comme ça, de temps à autre. Une chasse à courre au communiste, un dessin nerveux, un propos acide et de l’esprit suffisent pour l’instant à rendre leur feuilleton surréaliste intéressant, mais il n’est pas dit que ça dure. Notons que l’impression de ces pages en vert foncé sur papier gris, si elle est belle, ne facilite pas vraiment la lisibilité de ce récit un peu tortueux.

© F. Gosselin & Th. Henninger - Vincent Pianina - L’Association

On retrouve avec bonheur Mazen Kerbaj [6] burlesque et poétique, et les « vétérans » de la structure, oubapiens [7] décomplexés : Anne Baraou et Jochen Gerner, caviardent allègrement, et élégamment une vieille histoire, écrite par Victor Mora [8], tandis que le sarcastique Etienne Lécroart continue d’étonner par son aisance.

A boire, à manger donc, dans ce bel objet remplissant sa mission première avec brio : nous donner une idée de ce qui se passe, de ce côté-ci de la Bande Dessinée, et peut-être mieux encore, de ce qui s’y passera à l’avenir.

(par Beatriz Capio)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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[1Menses ante rosam, la Cinquième Couche

[2Manuel 1-2-3, L’Association

[3La Montgolfière, Warum

[4Entrevue avec Xavier Guibert, du9.org

[5Le fanzine Ecarquillettes, notamment

[6Beyrouth : Juillet-Août 2006

[7De OuBaPo, Ouvroir de Bande dessinée Potentielle, groupe expérimental formé sur le modèle de l’OuLiPo

[8Publié notamment dans Pilote ou Pif Gadget, et créateur de Félina avec Annie Goetzinger

 
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9 Messages :
  • Lapin N°42
    6 juin 2010 18:05

    Qu’il est triste de voir Lapin la mythique revue être devenue un vulgaire fanzine amateur depuis la disparition de l’authentique Association. Alors évidemment il est difficile de remplacer les géniaux David B Sfar Trondheim Bravo qui ont fait la réputation de l’Association, mais de là à n’avoir plus aucune ambition artistique, choisir des troisièmes couteaux copiant maladroitement sur leurs ainés, il y a un pas que Menu franchit allègrement sans complexe.
    C’est vraiment la fin d’une époque, et celle qui s’ouvre est pitoyable.

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    • Répondu par Beatriz Capio le 7 juin 2010 à  16:22 :

      Je ne sais pas si comparer "allègrement sans complexe" une formule qui n’a qu’un an et demi à une formule dans laquelle des "génies" (vous n’avez décidément pas le sens de la mesure) se sont construits sur plusieurs années est très pertinent. Vous pouvez certainement user de votre pitié de bien meilleure manière.

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  • Lapin N°42
    7 juin 2010 07:26, par chris64

    Difficile surtout de voir qu’un éditeur prend encore des risques pour trouver les futurs talents de demain !

    Sinon, Emile Bravo à l’Association, peux tu me dire quel est l’ouvrage qui te viens à l’esprit ?

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    • Répondu le 7 juin 2010 à  12:23 :

      Je voulais dire Stanislas bien-sûr, vous aurez rectifié de vous-même, mais comme Blain Guibert Sfar Trondheim et Bravo étaient dans le même atelier, il y a de quoi confusionner.

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    • Répondu par Seemleo le 7 juin 2010 à  14:09 :

      Je vous trouve un peu dur avec Lapin. Celui-ci rempli parfaitement son rôle et l’on trouve effectivement à boire et à manger avec une parution très régulière. Il a le mérite au moins d’exister, d’explorer des voies nouvelles, sans nous dévoiler de purs génies à chaque numéro. Mais il y a aussi du très bon à chaque fois.

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  • Lapin N°42
    8 juin 2010 13:14

    Le simple fait de se demander ce que Geneviève Castrée "fait là" (je prends cet exemple mais l’article en fourmille) prouve à quel point la chroniqueuse manque des outils intellectuels et culturels pour ne serait-ce qu’aborder le sujet !

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  • Simon Hureau
    9 juin 2010 12:43, par Kamil P

    Je serais curieux de connaître - de manière plus détaillée - l’objet de votre perplexité à propos des pages de Simon Hureau.

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  • Lapin N°42
    28 juillet 2010 18:53, par François De Jonge

    nan, mais mon histoire, en fait, elle est pas fini, elle continue encore un peu...

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  • Lapin N°42
    26 août 2010 10:47, par Un lecteur de Lapin

    C’est bien sûr François Henninger et Thomas Gosselin et non l’inverse, l’inversion de leurs noms étant probablement une facétie de leur part ! Ces auteurs ont sorti plusieurs albums chez d’autres éditeurs, n’hésitez pas à aller les lire.

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