Les « Moires » de Jean-Pierre Dionnet

3 septembre 2019 1 commentaire
  • « Mes Moires – Un Pont sur les étoiles » de Jean-Pierre Dionnet, un recueil de mémoires écrit avec Christophe Quillien, paraît ces jours-ci chez Hors Collection. L’occasion de revenir sur un moment extraordinaire de la bande dessinée française par l’un de ses acteurs majeurs co-fondateur avec Moebius, Druillet et Farkas de Métal Hurlant et des Humanoïdes Associés.

Les moires (mot en général employé au pluriel) désignent les reflets brillants d’une étoffe ou d’un pelage. Le terme est rare mais il est juste : le parcours de Jean-Pierre Dionnet est celui d’un petit fanzineux des années 1960, nourri par la révolution Pilote et l’explosion des comics qui ont accompagné la riche histoire de la bande dessinée depuis 50 ans, et dont les replis de la biographie offrent quelques moments brillants.

De la contre-culture à la reconnaissance médiatique et institutionnelle, Dionnet a vécu toutes les étapes de cette incroyable aventure : les premières grandes expositions et la découverte de la bande dessinée en tant qu’art ; la création de Lucca puis du festival d’Angoulême dont il a été un des principaux acteurs ; la naissance de la critique BD dont il fut une des meilleurs plumes ; la célébration des « mauvais genres » : la SF, le polar, le rock… dont il fut un des hérauts ; le flirt sans cesse renouvelé entre la BD et le cinéma ; la découverte de l’Asie, etc. Il y a aussi son aventure personnelle à la télévision, comme producteur de TV et de cinéma, comme éditeur de journaux et de livres… Comme dirait l’autre : quel roman que sa vie !

Les « Moires » de Jean-Pierre Dionnet
Jean-Pierre Dionnet
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Des étoiles... plein les yeux

L’équipe d’ActuaBD a rencontré Jean-Pierre Dionnet il y a quelques jours. Nous l’avons filmé et cette interview est au montage. Elle devrait être prête d’ici quelques semaines. Hors caméra, Jean-Pierre Dionnet nous racontait, à propos de cet ouvrage, l’angoisse du bouclage des derniers jours. Il devait faire une petite intervention chirurgicale sous anesthésie juste avant la remise du manuscrit. « Je ne savais pas, nous dit-il, qu’une anesthésie affectait la mémoire. Lorsque je suis sorti du bloc opératoire, je ne me souvenais de rien, de plus rien. Or, nous avions des délais incompressibles de remise du manuscrit à l’éditeur, il fallait le boucler, le livre ! Heureusement, Christophe Quillien a réussi à extirper les quelques bribes de mémoire qui me revenaient… » Des souvenirs arrachés à l’oubli dont on mesure du coup combien ils sont précieux.

Paul Gillon et Jean-Pierre Dionnet
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Et quels souvenirs ! Des voyages, des rencontres, des personnalités, des rêves, des désastres aussi. Les souvenirs d’un ludion érudit, éclectique et vibrionnant (quelquefois grâce à des substances, disons, « revigorantes »), une vie vécue le jour mais aussi la nuit. On redécouvre des lieux : la librairie Futuropolis du libraire Robert Roquemartine qui lettra tant de BD parues sous ce label et sous celui de Métal Hurlant, les débuts de libraire et de maquettiste d’Étienne Robial qui conçut la charte graphique des Humanoïdes Associés, les libraires parisiens Jean Boullet et Jean-Claude De Repper, le critique Jacques Goimard, vigie de la SF de son temps, la « centrale d’énergie » Claude Moliterni, propagandiste de la BD, éditeur de fanzines puis éditeur chez Horay et chez Dargaud, fondateur des festivals de Lucca et d’Angoulême… Dionnet leur rend justice.

Jean-Pierre Dionnet avec Joe Kubert, Martin Winckler (à dr.) et Didier Pasamonik (à g.) au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme.
Photo : Laurent Melikian.

Et puis il y a la rencontre avec les grands auteurs de BD : Goscinny, Druillet, Giraud qui n’était pas encore Moebius, Hugo Pratt, Paul Gillon, Alejandro Jodorowsky, Tardi, Bilal… Et surtout les grands auteurs américains : Milton Caniff, Will Eisner, Stan Lee, Burne Hogarth, Jack Kirby, Steve Ditko, Carmine Infantino, Joe Kubert, Neal Adams

Il y a enfin l’incroyable aventure éditoriale, de Pilote à la revue mort-née Snark, à L’Écho des Savanes, et bien sûr à Métal Hurlant dont le rayonnement international, notamment grâce à sa version US Heavy Metal, a été unique en son genre, ouvrant les horizons les plus lointains, dont la politique éditoriale a été une suite de coups d’éclats, de virages étonnants (notamment vers le Rock, grâce à Philippe Manœuvre) avec toute la jeune garde d’auteurs qu’elle a contribué à faire naître : Frank Margerin, Tramber et Jano, Serge Clerc, Yves Chaland, Voss, les Bazooka… et bien d’autres !

Mais tout rêve appelle un réveil, parfois en sursaut. L’aventure de Métal Hurlant a toujours été un puits sans fond. Endetté auprès de ses imprimeurs, ceux-ci ont fini par prendre le contrôle du navire. C’était la fin. Son capitaine scrutait déjà d’autres horizons : celui de la radio, de la TV, du cinéma, là où brillaient d’autres moires. Ils sont évoqués dans le livre en courts chapitres nerveux et pétillants. Une lecture agréable qui offre quelques belles bouffées de souvenirs.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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1 Message :
  • Les « Moires » de Jean-Pierre Dionnet
    5 septembre 15:35, par Dernier rédacteur en chef d’Haga

    Merci Monsieur Dionnet pour votre ouvrage.

    Je le déguste comme une bonne bouteille de rhum, je l’attendais depuis tellement longtemps...
    Bien que plus jeune que vous (une douzaine d’année) vous êtes un peu comme un grand frère, j’ai vécu votre parcours comme lecteur : les années Pilote, les premiers festivals d’Angoulême, la naissance de l’Echo des Savanes et bien sur la lecture du mensuel Métal Hurlant. J’étais de l’autre côté du miroir, le fidèle lecteur, abonné, fan et tout et tout... de cette génération d’auteurs dessinateurs Giraud (Mœbuis), Bilal, Druillet, Caza ... et surtout, SURTOUT découvreur d’Yves Chaland !

    Merci d’avoir couché sur le papier tout ces souvenirs qui nous permettent d’en apprendre beaucoup sur vous. Quel parcours !
    Une fois encore merci !

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