Little Nemo, de Winsor McCay à Frank Pé

16 septembre 2020 5 commentaires
  • La publication récente du "Little Nemo" de Frank Pé chez Dupuis nous permet de revenir sur le magnifique travail de publication de l’intégrale des planches de Winsor McCay chez Taschen qui ressort à un prix plus démocratique. L’un et l’autre sont remarquables.
Little Nemo, de Winsor McCay à Frank Pé
La nouvelle édition du tome 1 est à 60€

En 1899, Sigmund Freud publiait son ouvrage-clé « Die Traumdeutung » (L’Interprétation des rêves) qui ouvre l’ère d’une exploration systématique de l’inconscient, immédiatement saisi par les artistes, en particulier par le mouvement surréaliste.

Quelques temps plus tard, en septembre 1904, Winsor McCay (Ca 1866-1934) publiait Dream of the Rarebit Fiend (Cauchemars de l’amateur de fondue au chester), une bande dessinée signée Silas, qui fonctionnait sur le principe d’un gag en une planche énonçant à chaque fois un cauchemar sans que pour autant le réveil en fin de page ne soit systématique.

Ce qui frappe dans ces premiers travaux, c’est la puissance du graphisme minutieux et ample imprégné de modernité que développe Winsor McCay : la rivalité entre ce dessinateur et son collègue Richard Felton Outcault, le créateur à peine plus âgé que lui du Yellow Kid et de Buster Brown, alors en pleine gloire, doit y être pour quelque chose, d’autant que leurs éditeurs se livraient à une guerre sans merci. Cette émulation pousse Winsor McCay à multiplier les tours de force graphiques et les expérimentations narratives. Il s’agit de supplanter le concurrent, et il y arrive !

Un génie de l’image oeuvrant dès 1904
© Taschen
Le tome 2 (1910-1927) Ed. Taschen.

1905 : La création de Little Nemo

La bande dessinée, dans son acception moderne aux USA n’a pas dix ans et déjà elle atteint à un niveau artistique inégalé nourri autant par la formation académique picturale de ses créateurs, que par les innovations naissantes de la photographie et du cinéma (l’influence de Méliès chez McCay est patente) et de l’animation, dont Winsor McCay fut l’un des pionniers. S’ajoutent à cela les dernières performances techniques de l’impression (rappelons que le procédé de la quadrichromie n’est stabilisé que depuis une dizaine d’années) mises en valeur par le format tabloïde des publications.

L’année suivante, le dimanche 15 octobre 1905, paraît Little Nemo in Slumberland. Le petit Nemo est convoqué par le roi Morphée du pays de Slumberland, « le plus extraordinaire pays qui existe dans les cieux ». Nemo enfourche un poney et le voici, entre chameau et kangourou, à chevaucher parmi les étoiles jusqu’à ce que, chutant sur un astéroïde, il se réveille au bas de son lit. Ce schéma narratif, Winsor McCay le reproduira plus de 500 fois dans une contrainte toute oubapienne.

Il n’y a aucune limite à la fantaisie : géants et nains, monstres terrifiants ou loufoques, bestiaire domestique ou exotique, pirates et fantômes, personnages aux costumes pittoresques, tous évoluent dans des décors somptueux aux perspectives longilignes et aux vues aériennes grandioses, peuplées d’architectures art déco sublimes, magnifiées par la virtuosité des chromistes.

Un expérimentateur de la bande dessinée
© Taschen

C’est un imaginaire coloré, jouant avec les codes de la bande dessinée, un précurseur de la munificence d’Hollywood qui défile en parade dans une espèce de spectacle de papier.

Les jeux graphiques, leur rythmique et le travail des couleurs profitent pleinement de la majesté du format tabloïde des suppléments dominicaux des quotidiens américains. Ils feront le tour du monde. Ils supplantent un cinéma encore balbutiant (le son et la couleur n’arriveront que dans les années 1930) et portent la bande dessinée sinon, pas encore, au rang des Beaux-Arts, du moins comme une expression artistique majeure de son temps.

Précurseur du surréalisme

L’intérêt pour cette exploration des rêves -et possiblement pour la psychanalyse, car l’auteur a peut-être croisé Freud ou Jung, mais sur ce point les spécialistes n’en sont qu’à des conjectures- lui est sans doute inspiré par son frère Arthur, psychologiquement instable, enfermé dans une institution psychiatrique jusqu’à sa mort en 1948 (Winsor est décédé en 1934).

Cette édition miraculeuse, c’est une fois de plus Taschen qui la fait dans une intégrale en deux volumes publiée au format 1/1 des pages originales. Il y a eu plusieurs éditions du rêveur de Winsor McCay, aucune n’est aussi soignée ni aussi complète.

Vues aériennes, architectures éblouissantes, jeux graphiques d’exception... Winsor McCay inventait la bande dessinée il y a plus de cent ans.
© Taschen

Elle est publiée dans la langue originale (l’anglais américain, et franchement, il n’est pas nécessaire d’être un linguiste qualifié pour les lire) avec une introduction savante d’Alexander Braun qui aurait gagné à se perdre un peu moins dans les méandres de sa démonstration, mais en revanche truffé d’anecdotes inédites car basée sur une biographie familiale inédite.

Un must have pour tout amateur de BD, d’autant que sa nouvelle édition au format 35cm x 44cm n’est qu’à 60€ par volume.

L’hommage de Frank Pé

En 2014, les éditions Toth avaient fait une édition en deux volumes de planches de Frank Pé rendant hommage à l’œuvre de Winsor McCay. Animalier de talent, l’auteur de Broussaille et de Zoo, a repris, quelques années après Hermann, le personnage de Nemo pour lui faire revivre d’autres rêves éveillés. Les éditions Dupuis viennent de les rééditer en un volume. Ce sont évidemment les animaux qui y sont privilégiés, un peu comme si Frank Pé invitait Nemo dans son zoo. C’est élégant, plus « franco-belge », mais c’est charmant et féérique, comme si à son tour, ce « fils spirituel de Winsor McCay » (dixit François Schuiten) entrait dans la transe d’un rêve.

Une nouvelle édition en un volume de l’hommage de Frank Pé (Ed. Dupuis)

Voir en ligne : VOIR LE STORE DE TASCHEN

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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5 Messages :
  • Little Nemo, de Winsor McCay à Frank Pé
    16 septembre 16:26, par JC Lebourdais

    J’ai acheté les 2 volumes Taschen à 100 euros pièce à Noël dernier. qui dois-je contacter pour me faire rembourser la différence ?

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  • Little Nemo, de Winsor McCay à Frank Pé
    16 septembre 16:27, par JC Lebourdais

    c’est Dream OF the Rarebit Fiend

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  • 39€ le bouquin, ils ne se mouchent pas du coude chez Dupuis... On est bien loin des brochés populaires qui ont donné leurs lettres de noblesse au 9e art.

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  • Frank Pé fait de beaux dessins mais n’a strictement rien compris à la grammaire de Winsor McCay !Il ne dépoussière pas, il pollue !
    En revanche, Chris Ware a tout compris à l’art de McCay. Ware va à l’essence des choses pour en tirer une modernité rare et peu comprise par la majorité de ses contemporains. Ware ne fait pas de la bande dessinée, il se pose la question quasi métaphysique de ce qu’est la bande dessinée.
    La bande dessinée du début du XXè. s. utilisait les moyens propres de l’imprimerie et du dessin. Dessin qui n’avait pas encore été contaminé par les cadrages photographiques et cinématographiques de l’après Seconde Guerre mondiale. Pas de caméra sur l’épaule, pas de gros plan. Le dessin académique avec ses perspectives frontales et parfois curvilignes. Des compositions héritées de la peinture. Des personnages en pied qui se déplacent dans des espaces théâtraux. Un travail typographique. Des compositions qui ne correspondent plus à notre manière de produire massivement des images mais, qui, paradoxalement, forment le langage propre de la bande dessinée. La force de la bande dessinée est dans ce archaïsme. Pas dans le goût contemporain de vouloir imiter toujours plus le cinéma. Les codes de la bande dessinée populaire contemporaine sont parasités par les codes des arts audiovisuels. Cette modernité est un appauvrissement du médium plutôt qu’un enrichissement.D’autre part, il y a dans les récits de Mc Cay quelque chose du premier Alice de Lewis Carroll. Alice in Wonderland. Une forme de nonsense des situations. À savoir que le personnage se déplace dans de petits tableaux. Il y entre, le tableau s’anime, il en sort, les éléments et les protagonistes reprennent leur place immuable. On devine qu’ils ne vivent pas une vie en parallèle lorsque l’enfant (Alice ou Nemo) ne pose pas son regard sur la situation. Le personnage rêve, il est dans son petit théâtre. Les images fonctionnent comme de petites scènes de théâtre, le lecteur est spectateur fixe. Ce ne sont pas des plateaux de cinéma où des décors naturels où l’oeil du spectateur se déplace grâce à des caméras sur l’épaule ou des caméras portées par des bras articulés ou des drones. Ou de petites scènes réalistes où tous les protagonistes méneraient une vie indépendante de celle du personnage principal une fois ce dernier sorti du champ. Ça, Frank Pé, ne le comprend pas. Il est dans la vulgarité de notre époque. Cette indécrottable volonté de réalisme qui tue l’imaginaire, qui tue la vérité de l’artificiel.
    Dans les planches de Winsor McCay, il y a une inventivité originelle qui mériterait d’être mieux revisitée.

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    • Répondu par Copaing77 le 20 octobre à  11:56 :

      Vous auriez pu dire : " Personnellement je n’aime pas le style de Frank Pé" ou "Je ne suis pas du tout sensible à son travail" ou bien encore "Winsor Mc Cay est un génie, je m’attendais à beaucoup mieux et suis terriblement déçu d’autant plus que j’ai dépensé 39 euros ( ! ) "

      Svp n’attaquez pas cet auteur en utilisant des mots lourds de sens et tellement inappropriés : "pollue", "tue l’imaginaire", "vulgarité"

      Essayons d’être dignes en tant que lecteurs des auteurs que nous aimons et respecter à minima le travail colossal que nécessite chaque dessin, chaque planche et qui aboutit presque comme un miracle à la sortie en album

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