Loïc Néhou (Ego comme X) : « Il y a 20 ans, il fallait exister, maintenant, il faut résister. »

13 octobre 2014 2 commentaires
  • Avec le "Journal" de Fabrice Neaud, le label des éditions Ego comme X est entré dans l'histoire de la bande dessinée contemporaine. La maison angoumoisine célèbre ses vingt ans cette année. Nous avons voulu lui donner un petit coup de projecteur.
Loïc Néhou (Ego comme X) : « Il y a 20 ans, il fallait exister, maintenant, il faut résister. »
"Le Journal" de Fabrice Neaud.
Éditions Ego comme X

Vingt ans d’Ego comme X, félicitations ! Dans quelles circonstances votre maison a-t-elle été créée ?

En 1993, à la sortie des Beaux-arts d’Angoulême, plusieurs auteurs décidèrent de créer une revue dont le premier numéro parut en janvier 1994. L’année suivante, avec le deuxième numéro, paraissait aussi un premier petit livre, Nénéref de Vincent Sardon. Puis ce fut en 1995, Journal (1) de Fabrice Neaud, qui reçut immédiatement le Prix Alph-Art Coup de Cœur au Festival International de la Bande dessinée d’Angoulême. Avec lui, la maison d’édition était née...

Votre ligne éditoriale était originale, il y a vingt ans, et a suscité bien des répliques depuis...

Oui... Et pas que pour le meilleur, malheureusement, si on regarde cette quantité de médiocres publications autobiographiques et autres blogs du genre qui ont été engendrés depuis ! Mais je crois qu’il suffit de lire nos livres pour constater qu’ils font la différence.

Quelles ont été, selon vous, vos plus grandes réussites ?

J’ai une faiblesse pour tous les titres, car je ne publie jamais que ce qui me parle intimement, mais si vous voulez parler des succès, disons... "commerciaux", ce sont ceux-ci : Journal, Le Val des ânes, L’Épinard de Yukiko, L’Homme sans talent, Dans la prison, Gens de France et d’ailleurs, et le récent Melody ou Histoire d’un couple... puis en littérature Purulence, qui est un livre proprement exceptionnel (et dont est sorti en avril la suite très attendue : Fille de chair). Mais presque fondamentalement, je pourrais dire que je serai très content de publier un livre qui ne plairait qu’à moi... Heureusement ça ne se produit pas et il s’avère que, plus que souvent, les lecteurs me suivent dans mes intuitions !

"Le Journal" de Fabrice Neaud. Son éditeur lui suggère un sujet imprévu...
(c) Ego comme X

On associe souvent "petit éditeur" avec "petits tirages", mais un livre comme le Journal de F. Neaud doit atteindre, avec le temps, un tirage substantiel, non ?

En effet, les différentes éditions des volumes du Journal doivent représenter un tirage cumulé d’environ 50 000 exemplaires.

Comment vit (ou ne vit pas) une petite structure comme la vôtre ?

C’est difficile, mais nous sommes toujours restés modestes. Et je n’ai jamais fait des livres que je ne pouvais pas payer. Si bien qu’avec notre capacité financière, il n’a jamais été question de faire beaucoup plus que cinq livres par an. Et j’ai vécu convenablement, comme salarié d’ego comme x, pendant toutes ces années, ce qui avec le recul me paraît maintenant étonnant.

Mais aujourd’hui, ce n’est plus aussi simple... Avec la baisse actuelle des mises en places en librairie, il nous a fallu envisager des initiatives complémentaires telles que la vente en ligne directe de notre fonds (via notre site internet www.ego-comme-x.com, qui est un beau succès : les lecteurs peuvent acheter les livres s’ils ne les trouvent pas en librairie... On leur envoie sous quelques jours et nous proposons souvent des opérations spéciales (comme le livre-cadeau pour célébrer nos 20 ans (Journal Lapin de Lucas Méthé), offert à tout lecteur en faisant la demande par mail - mais il est maintenant épuisé et sera réédité sous peu en version "à la demande"), tout le monde y trouve son compte, d’autant que dans ce cas de la vente en ligne, on double des droits reversés aux auteurs.

"Histoire d’un couple" de Yeon-sik Hong
Ed. Ego comme X

Vous ne publiez pas que de la bande dessinée...

Oui. Connaissant mon amour de la littérature, tout le monde me demandait pourquoi je n’en publiais pas. Ma réponse était que d’autres éditeurs s’en chargeaient très bien et que je n’avais donc pas à m’y mettre... Jusqu’à ce que je reçoive des manuscrits qui m’ont enthousiasmés. C’était Sida mental de Lionel Tran et L’Illusioniste de Virginie Cady. La collection littéraire était née !

Le marché est-il plus dur aujourd’hui qu’il y a vingt ans ? La situation s’est-elle dégradée ?

On peut le dire... Il y a 20 ans, il fallait exister, maintenant, il faut résister. Aujourd’hui, je ne créerais certainement pas de maison d’édition !

Avec le développement du Net, vous avez changé radicalement votre système de diffusion, notamment en imprimant vos livres à la demande. Expliquez-nous votre système de commercialisation et comment elle conduit votre stratégie de développement éditorial ?

Je n’ai pas "radicalement changé" notre système de diffusion (puisque Flammarion est toujours notre diffuseur en librairies, et si vous n’y voyez pas nos livres, il faut les réclamer...). J’ai juste "complété l’offre" en proposant un système d’impression à la demande, via notre site internet, pour certains titres (cinq à ce jour, sur ce lien) qui intéressaient moins les libraires, comme certaines rééditions... Il s’agissait aussi d’apporter une réponse à un fonctionnement déraisonnable qui consiste à envoyer en librairie un nombre tout à fait aléatoire d’ouvrages sans savoir combien d’acheteurs cela peut concerner, conduisant au pilonnage systématique des retours. Là, je pose désormais la question : quels lecteurs sont intéressés ? Le sachant, j’imprime en conséquence l’exacte quantité...

"Histoire d’un couple" de Yeon-sik Hong
(c) Ego comme X
Une partie du catalogue est vendue en "impression à la demande"

La qualité du livre produit est-elle encore à la hauteur ?

Je le pense, et apparemment je ne suis pas le seul : on a eu de nombreux retours pour nous vanter la réussite des maquettes et la belle fabrication des livres. Tout a été pensé en tenant compte des contraintes de l’impression numérique. Et le résultat m’a tellement satisfait (voir Little Things) que j’ai décidé de l’appliquer également aux livres diffusés en libraire, car ça me permettait de diviser par deux mes coûts de fabrication ainsi que ne plus accumuler de stocks inutiles... tout en continuant d’imprimer en local, plutôt qu’à l’autre bout du monde. Ça nous a, de plus, permis de baisser les prix de ventes des ouvrages !

Un librairie qui veut vendre vos ouvrages fait comment ?

Pour les quatre-vingt titres disponibles en diffusion librairie, il passe par Flammarion, évidemment. Et pour les cinq titres à la demande, il peut s’adresser directement à l’éditeur, quoi que ces titres soient a priori plutôt destinés à la vente directe aux lecteurs...

Vos livres ont-ils été traduits dans d’autres langues que le français ?

Oui, bien sûr. Il existe une vingtaine d’éditions étrangères de nos livres : Journal, Les Sœurs Zabîme, Elles, Colombe et la horde, avec une palme pour L’Épinard de Yukiko, traduit en neuf langues ! Et en littérature, Sida mental, Purulence... Il y a également eu plusieurs adaptations théâtrales de Boire (littérature) et une autre prévue pour bientôt du Journal.

C’est reparti pour 20 ans ?

Difficile à dire... Si c’est le cas, il faudra alors continuer à réfléchir pour s’adapter à la nouvelle donne d’un marché du livre en pleine mutation. Mais je crois que nous avons commencé à bien amorcer le virage, d’autant que la situation financière est toujours restée des plus saines.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Le site des éditions Ego comme X

Diffusion Flammarion

Photo : Alberto-Bocos-Gil. Ego comme X.

 
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2 Messages :
  • les ÉDITIONS EGO COMME X cessent leurs activités.
    25 octobre 2016 02:47, par Phildar

    Triste nouvelle, sur leur site on apprend que les ÉDITIONS EGO COMME X s’arrêtent.

    « Bon... il est temps d’officialiser les choses : voici 5 ans que je ne me salarie plus (au passage, je ne remercie pas le CENTRE DU LIVRE ET DE LA LECTURE en POITOU-CHARENTES) et 2 ans que j’ai arrêté de publier des livres (je ne remercie pas non plus MAGELIS - POLE IMAGE d’Angoulême), je déclare donc que les ÉDITIONS EGO COMME X cessent désormais leurs activités. » - Loïc NÉHOU

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    • Répondu le 9 novembre 2016 à  15:20 :

      sans même une brêve sur ce site pour acter la fin de cette belle aventure éditoriale...

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