Polémique entre Fanny Rodwell et le journal « Le Soir »

11 novembre 2003 1 commentaire
  • Dans son édition du vendredi 7 novembre, le quotidien belge « Le Soir » publie un « droit de réponse » de Fanny Rodwell, unique légataire universelle d'Hergé, à propos d'une allusion, dans une nécrologie sur la réalisatrice Leni Riefensthal, mettant en cause la collaboration du créateur de Tintin au « Soir Volé ».

« Dans nos éditions du 10 septembre, écrit Le Soir, Luc Honorez commentait la mort du cinéaste Leni Riefensthal dont les films d’une beauté formelle absolue ont véhiculé sans remords ni regrets l’idéologie nazie. Notre confrère faisait un parallèle avec Hergé qui continua pendant la guerre à parachever son Tintin dans « Le Soir » volé par les Nazis. »
Ce parallèle a fait bondir la veuve d’Hergé qui exigea aussitôt du journal un droit de réponse. Qualifiant de « malhonnêteté intellectuelle » la comparaison entre une cinéaste nazie des années 30 avec un dessinateur qui, écrit Madame Fanny Rodwell, « sous l’Occupation, publia dans un journal contrôlé par les Allemands, des bandes dessinées dont le caractère parfaitement anodin ne le fit jamais soupçonner d’intelligence avec l’ennemi », elle ajoute qu’il n’est pas vrai que ces BD étaient publiées « tout à côté d’articles odieux  » (dixit Honorez), qu’il est vrai, en revanche, qu’« Hergé ne le regretta jamais officiellement » mais que, dans aucun cas, ces événements ont été directement liés avec les dépressions qui affectèrent le célèbre dessinateur dans l’après-guerre.

Un passé « qui ne passe pas »

En réponse à son « droit de réponse », Le Soir rappelle assez sèchement les faits, soulignant que « si Hergé ignorait tout de la solution finale lorsqu’il dessine sa mauvaise blague juive de « l’Etoile mystérieuse » (coupée dès la première édition de l’album en 1942), il avait connaissance comme toute la population belge des mesures antisémites promulguées à cette époque. Chaque jour, il pouvait voir que « Le Soir volé » publiait en même temps que les aventures de Tintin, des articles cautionnant ces persécutions et visant à les légitimer. »
Le quotidien qui n’a jamais accepté la collaboration d’Hergé pendant l’Occupation cite ensuite les Entretiens avec Numa Sadoul (Casterman) où Hergé se justifie maladroitement sur ses blagues juives « Mais qui aurait pu prévoir que les histoires juives, elles, allaient se terminer, de la façon que l’on sait, dans les camps de la mort de Treblinka et d’Auschwitz. » Il cite aussi un passage où Hergé, contrairement aux assertions de Fanny Rodwell, « reconnaît bel et bien sa faute » traitant d’ « erreur grossière » le fait d’avoir cru à l’Ordre nouveau. Le Soir ajoute que si Hergé n’a jamais été condamné pour faits de collaboration , il figure néanmoins dans la « Galerie des traîtres » publié par le journal L’insoumis, un organe de la Résistance.

Un débat qui ne tient pas compte des nouvelles recherches

Si le lecteur peut admettre que Luc Honorez a fait une sorte de grand écart en comparant la cinéaste nazie avec le collaborateur Hergé, on est frappé que le débat, des deux côtés, ne tienne pas compte des travaux récents des historiens sur la question. Le dernier ouvrage de Benoît Peeters, en particulier, Hergé, Fils de Tintin (Flammarion) mentionne clairement l’environnement qui est celui d’Hergé dès avant-guerre, notamment cet extrait du Petit Vingtième du 5 avril 1934 qui se félicite des mesures prises par les Nazis contre les Juifs et qui s’empresse d’ajouter : « Espérons qu’il rappellera en Allemagne les nombreux Juifs exilés chez nous et que nous entendrons parler autre chose que le yiddish dans notre bonne ville de Bruxelles ».

Il apporte surtout une intéressante pièce au dossier : le témoignage du réalisateur du seul documentaire sur Tintin réalisé avec Hergé, Moi Tintin, Henri Roanne-Rosenblatt, un témoin qui ne peut être complaisant puisqu’il est lui-même juif. En 1974, Roanne avait fait une série d’interviews préparatoires restées jusqu’aujourd’hui inédites. Hergé s’y souvient que « …l’abbé Wallez essayait de me prouver par A plus B que la presse, l’industrie et la finance étaient entièrement aux mains des Juifs. »(P. 107) Plus loin, on y trouve cet aveu définitif : « Pour ce qui est des camps d’extermination, c’est en 1945 que Pierre Ugeux [Le propriétaire du Vingtième siècle] m’en a parlé. Il avait fait partie des troupes qui avaient découvert certains de ces camps. Lui-même m’a assuré qu’il n’était pas au courant auparavant. Il est évident que si l’on avait su que ces horreurs-là existaient réellement, il n’aurait pas été possible de l’accepter, même de façon indirecte, en continuant à travailler pour des journaux contrôlés par les Allemands. »(P.197).

Notre photo : Fanny Rodwell © D.P.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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1 Message :
  • Je trouve cette critique de Honorez-le-dinosaure un peu injuste et trop banale envers Hergé.
    … inutile aussi de faire l’analyse approfondie du racisme transparaissant ici et là, comme étant la caractéristique essentielle des Tintin. En grattant un peu, vous trouverez cette composante populaire dans toutes les sociétés d’ailleurs, mêmes celles soi-disant internationales des marxistes, mais surtout celles de nos aïeux.

    Hergé était un piètre analyste politique, oui. Le fait que « le Soir » précisément cite ensuite ses excuses d’avoir cru en l’Ordre nouveau prouve bien l’imbécillité du propos de Honorez qui le présente comme impénitent, si je lis bien cet article.

    Mais bien des stalinistes entêtés ont eu moins de critique (de la part de Honorez ?) que Hergé pour s’être laissé berné par des fous de politique…

    Quand à la « résistance » belgo-française, son organisation et les purges qu’elle orchestra, elles sont loin d’être les modèles d’innocence auquel Hergé aurait tant de comptes à rendre. On ne peut l’ignorer étant européen aujourd’hui. C’est ironiquement mon avis alors qu’un de mes aïeux était collègue de Rémy au petit XXeme et que son épouse était justement réfugiée juive allemande en Belgique.

    Tintin a certes toujours été « avec le système », jamais une figure de critique politique profonde (hormis dans les SOVIETS, mais c’est anecdotique), soit, qui peut en douter ? Un combattant de la liberté, non. Mais d’en faire un agent rexiste au service de l’extrême droite c’est se trouver un bouc émissaire pour détourner l’attention des dérives étatiques de la société entière à l’époque… et pire, de celles d’ aujourd’hui.

    Le National-Socialisme n’est jamais bien loin c’est certain, mais méfions nous plutôt des portes qui n’ont pas encore été enfoncée 10 fois avant notre passage ! Ce n’est quand même pas « un grand quotidien belge » qui va nous donner des leçons de journalisme critique…

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