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Que penser du "Dune" de Villeneuve ? Naissance d’un classique majeur

  • Dune ! Le célèbre roman de Frank Herbert, adapté récemment en roman graphique, vient finalement de trouver le grand succès cinématographique promis dès le début de la saga et qui aboutit après bien des péripéties. Mais surtout, ce Dune triomphant est celui d’un réalisateur hors-pair, Villeneuve. Ce film consacre son avènement.
Que penser du "Dune" de Villeneuve ? Naissance d'un classique majeur
© Huginn & Muninn

Il était temps ! Soixante-dix ans après la publication du roman, Dune, en mal de réussite au cinéma, avait néanmoins développé toute une mythologie à son sujet, quitte à traîner une réputation noire de défi insurmontable. Alors que l’année 2020 a vu sortir le premier tome d’une adaptation de Dune en roman graphique (Ed. Huginn & Muninn) par Brian Herbert, fils de l’écrivain, épaulé au scénario par Kevin J. Anderson et au dessin par Raúl Allén et Patricia Martín, revenons sur l’historique épicé de la saga.

Tout d’abord avec ces deux tentatives d’adaptation au cinéma, dont la célèbre version de Jodorowsky [1], qui n’avaient même pas quitté le stade du brouillon préparatoire.

Le "Concept Art" de Moebius qui ne s’est jamais réalisé. Une approche très différente de Villeneuve.
© Moebius Productions.

Celle de David Lynch en 1984 avait échoué piteusement auprès de la critique et du public, tandis que la mini-série de la chaine SyFy en 2000, restait reléguée au rang de tentatives bien intentionnée, mais trop dépourvues de moyens et de talents pour parvenir à reconstituer pleinement la vision magistrale de Frank Herbert. C’est ainsi que semblable à l’anneau de Sauron, Dune avait dormi dans le lit de la rivière des scénarios dans l’attente d’un prétendant digne de lui.

Puis vint le temps des remakes, des reboots et des « revisites » des franchises. Star Trek, X-Men, Star Wars, Ghostbusters, et même Le Hobbit réapparurent sous forme d’adaptations souvent considérées inférieures à leurs prédécesseurs. Certaines souffraient du manque de créativité de leurs auteurs et d’autres des efforts à peine dissimulés des studios d’y incruster des sous-textes politiques. Le résultat s’abîme dans l’indifférence d’un public de plus en plus blasé face à l’avalanche de succédanés fades et réchauffés de l’ère du streaming.

C’était donc une décision aussi surprenante que cohérente que celle de Denis Villeneuve d’accepter de réadapter le roman favori de sa jeunesse. Rétif à entrer dans le moule créatif des grands studios, le réalisateur de Premier Contact et de Blade Runner 2049 avait démontré depuis longtemps l’efficacité de son style épuré, capable de grandiose envolées sans être pour autant pompeux, soutenu dans sa trame par des questionnements philosophiques pertinents.

Le problème, c’est que les attentes étaient très, très hautes. Les fans se demandaient s’il serait capable de reconstituer fidèlement l’univers de Frank Herbert et tandis que d’autres craignaient de voir surgir un objet cryptique à la Kubrick.

Il faut dire que Dune est loin d’être une Blanche Neige ou un Captain Marvel. Le premier volume de cette saga monumentale comprend huit cent pages et raconte la querelle entre deux grandes familles nobles situées dans un futur lointain, au cœur d’un empire galactique. Dans cette fiction, l’Humanité a renoncé aux avantages des technologies intelligentes, reconstituant une société de castes basée sur la religion et un programme de sélection génétique étendu sur des générations. Seul un « mélange » d’épices, que l’on trouve sur la planète Arrakis (Dune), leur permet de voyager dans l’espace grâce à ses propriétés uniques, qui peuvent, suivant la théorie d’Einstein, courber le temps et l’espace.

Et voici qu’aboutit sa sortie dans les salles le 15 septembre dernier...

Difficile de ne pas aligner les adjectifs superlatifs. Le moins que l’on puisse dire est qu’il s’agit une adaptation à la fidélité exemplaire. Long de deux heures et trente minutes, il ne fait que narrer les événements du premier tiers du roman en reconstituant avec minutie un bon nombre des scènes et des dialogues-clés.

Le film use avec virtuosité du principe du "show, don’t tell" [2], à travers les plans, les actions -et la musique !-, une grande quantité d’informations sur l’univers de Dune nous est transmise sans qu’on ait à subir des parenthèses explicatives, comme cela avait été le cas pour l’adaptation de Lynch. Le rôle des Mentat par exemple, des humains aux capacités de super-ordinateurs, nous est démontré dans la capacité de Thufir Hawat (Stephen McKinley Henderson) à effectuer des calculs astronomiques en quelques secondes.

Le résultat est un chef-d’œuvre sobre, qui jette les bases d’un grand drame épique, inspiré d’Homère et des tragédies de Sophocle, comme seul Villeneuve peut l’accomplir. Élaborée dans les moindres détails, la mise en scène est élégante, soutenue par une esthétique que l’on pourrait qualifier de "brutaliste" dans son approche des architectures et du design d’intérieur, conférant à l’œuvre une sorte d’inaltérable monumentalité. Une impression décuplée avec la brillante bande sonore du talentueux Hans Zimmer, ponctuée de sons insolites et de compositions très plastiques qui animent cet univers au même titre que son impeccable photographie ou son jeu d’acteurs.

Cependant, des changements ont dû être opérés afin de maintenir la durée du film dans un format recevable pour la programmation en salles. Ainsi, certains chapitres du livre, des personnages mineurs et des sous-trames n’ont pas pu trouver leur place dans le film. Décision compréhensible certes, mais qui pose des interrogations quant à la manière dont Villeneuve s’y prendra pour résoudre certains aspects-clés de l’histoire dans le prochain film. Notamment la survie de Gurney Halleck (Josh Brolin) et le changement de camp de Thufir Hawat.

D’autres altérations sont plus nuancées et clairement dirigées de manière à traduire au cinéma le style descriptif et introverti de Herbert. Créant un tempo pondéré, qui n’est pas facile à suivre pour un public sensible à la vitesse narrative de Star Wars ou à la pyrotechnie de Marvel. Nous retenons dans ces changements le travail de Rebecca Ferguson (Lady Jessica), qui nous offre une version beaucoup plus émouvante que son homologue de papier, plus proche de l’image familière d’une mère et d’une épouse qui cherche à sauver sa famille.

Pour une fois, la majorité des fans d’une saga littéraire sera heureuse de découvrir une traduction cinématographique fidèle et intelligente, faisant la synthèse entre l’esthétique visuelle du réalisateur et les thèmes soulevés par l’auteur du roman. Au cœur du nouveau Dune, se trouvent à peine esquissées les deux problématiques primordiales de la saga : la méfiance envers les figures messianiques, tel le héros, Paul (Timothée Chalamet), qui manipule les aspirations des peuples opprimés (ici les Fremen d’Arrakis) dans son intérêt personnel, ainsi que la barbarie des volontés fanatisées, sublimement incarnée dans la messe sanglante des Sardaukar, les soldats de l’empire.

À peine sorti en salles, le succès de Dune auprès du grand public et de la critique est incontestable. Certains estiment même qu’avec l’arrivée le 24 septembre sur Apple TV+ d’une autre adaptation longtemps attendue d’une saga contemporaine de Dune : Fondation, d’Asimov, débute peut-être une nouvelle ère de la SF de Space Opera, finalement éloignée du "canon" lucasien Star Wars, considérablement plus intellectuelle et plus ambitieuse.

Le Dune de Villeneuve est, à ce stade, une adaptation réussie faite avec dévotion et talent, qui (nous espérons) sera vraiment accomplie dans les prochains volets d’une trilogie ou d’un diptyque encore incertain.

Voir en ligne : Quand les imaginaires se dessinent...

(par Jorge SANCHEZ)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

[1Qui a quand même débouché dans la création de tout un univers fantastique à travers la saga de L’Incal et des Méta-Barons

[2Montrer sans expliquer.

 
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