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La fleur au guidon et l’Orient au cœur : "Plouhéran" d’Isabel del Réal

Par Jorge Sanchez le 8 juin 2024                      Lien  
Avant d'avoir 25 ans, Isabel termine ses études de droit à Paris, un stage dans un grand cabinet à la clé et un avenir radieux comme avocate semble s'ouvrir devant elle. Mais, sans trop comprendre pourquoi, elle sent que sa place n'est pas là et qu'une douce mélodie lointaine l'appelle, là-bas en Orient, dans les contrées mystérieuses des routes de la soie… Forte de son courage et d'un vélo fait-maison, elle décide de quitter sa Bretagne natale à la recherche d'une ville si lointaine qu'elle ne croit pas pouvoir l'atteindre un jour : Téhéran.

Sorti chez Delcourt, le tout premier album d’Isabel del Réal était déjà un morceau de choix partagé à soto voce parmi les férus de BD de voyage et de découverte. Publié sous forme d’album auto-édité suite à une rutilante campagne de financement en ligne [1], Plouhéran avait commencé à circuler quasiment sous le manteau en 2023.

Les années Covid étant définitivement derrière nous, la soif d’aventures et de voyages était immense pour des lecteurs cherchant à oublier l’enfermement morne, et finalement très peu productif, du confinement. C’est ainsi que l’année dernière, des milliers de lecteurs tombaient sous le charme de Shiki : quatre saisons au Japon de Rosalie Stroesser (Virages graphiques), La Ride de Simon Boileau et Florent Pierre (Dargaud), ainsi que Six mois et un autre de Blaise Prouvost (Steinkis). Il était donc certain que tôt ou tard une grande maison allait sonner à la porte d’une autrice déjà auréolée d’un succès.

La fleur au guidon et l'Orient au cœur : "Plouhéran" d'Isabel del Réal
"Plouhéran" d’Isabel del Réal. Éd Delcourt
©Delcourt

Et pourtant, le récit d’Isabel commence bel et bien au cœur de la pandémie et des restrictions de déplacement, dans son petit village de Plouër-sur-Rance en Bretagne. Mais la covid, comme les loups des montagnes ou la peur de ne pas savoir quelle est sa place dans l’univers, ne deviendra au fil des pages qu’un adversaire de plus à surpasser lors d’une épopée de plus d’une année sur les routes d’Europe et d’Asie.

Loin de succomber à la gravel-mania et aux trends de plutôt élitistes des bikepackers, qui semblent régner depuis quelques années parmi les cyclistes, Isabel est plutôt une disciple du cyclotourisme, disons plutôt, de la vieille école [2]. Avec ses grandes sacoches latérales pleines à craquer et un biclou construit de ses mains dans le garage de la maison familiale (bâti à coups de tutos sur internet). Tout comme son vélo, son voyage sera aussi celui d’une aventure éclectique, définie au gré des rencontres (heureuses pour la plupart) et des imprévus.

"Plouhéran" d’Isabel del Réal. Éd Delcourt
©Delcourt

Au moment du départ, elle sait bien que son voyage a un but clair, la capitale de la République islamique d’Iran, mais il n’en va pas de même pour la route à suivre. D’une part parce que les routes de la soie sont multiples, et parfois impraticables pour la petite reine, mais surtout parce qu’elle entame son odyssée en plein cœur de la pandémie. Les restrictions de déplacement font donc office de leviers qui déterminent jusqu’où elle peut arriver. En conséquence, les détours s’imposent. Une fois la France traversée, elle s’infiltre discrètement dans les Pyrénées et parvient jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle, puis l’Italie depuis Rome, les Balkans ensuite et ainsi vers l’Est, jusqu’au Caucase d’où elle entamera sa descente finale vers la capitale iranienne.

Toujours avec un livre sous la main, Isabel reconnaît aussi que l’importance de la découverte des cultures culinaires d’autres pays ont joué un rôle fondamental dans ce long voyage où la rencontre avec les habitants et leurs mode de vie était un facteur essentiel.
©Jorge Sanchez

Lors d’une année entière de périple, notre héroïne passe ainsi par toutes les aventures et rencontres possibles. Des voyageurs sempiternels qui sillonnent les chemins du globe depuis des années, en passant par les chiens sauvages des montagnes, jusqu’aux petits caïds de village aux intentions troubles. Mais plutôt que de nous offrir une série de péripéties déclinées en aventures épisodiques, Plouhéran fait état d’une longue pérégrination ponctuée par les villes traversées, les conversations avec les compagnons de route, les lectures partagées, et, de plus en plus au fur et à mesure qu’elle s’aventure en Orient, de la découverte d’autres cultures culinaires qu’elle détaille et croque sur ses carnets.

Au fil des 230 pages de son album, Isabel parcours des contrées très variées, souvent séparées par un maigre ravin ou une montagne, qui délimitent des siècles d’histoire et de cultures. Des pays ou le thé, les pâtisseries et l’accueil à bras ouverts sont la règle. Dans notre actualité teinté par les conflits récents qui émaillent la région, beaucoup se demanderont comment une jeune fille européenne avec ses amis ont put franchir les cols montagneux et les désert de l’Orient, sans jamais rencontrer des milices armées, des terroristes ou encore, la fureur paranoïaque des Mollahs d’Iran ? C’est en cela que réside l’une des plus belles révélations de Plouhéran, puisque les routes de la soie sont surtout des contrées où, aux dires de l’autrice : règne une loi d’hospitalité millénaire, faisant du voyageur un invité envoyé par Dieu lui même.

"Plouhéran" d’Isabel del Réal. Éd Delcourt
©Delcourt

Le graphisme de cette jeune dessinatrice s’étant forgé sur les grands chemins et dans ses carnets de voyage, nous offre, comme il est souvent le cas lors des premiers ouvrages, une palette assez diverse d’influences et de références. Dès les premières pages, nous retrouvons un goût pour le dessin irrégulier à la Crumb, tout en devinant un hommage subtil à Hugo Pratt et son marin insigne sous les traits du père de la protagoniste, ou encore les références à Calvino et à son humour raffiné, sans oublier les planches d’une grande somptuosité détaillant certains des lieux visités, nous offrant parfois des illustrations captivantes d’où surgissent les reliefs géométriques d’une mosquée millénaire ou la décoration hétéroclite d’un modeste salon de thé perché dans les montagnes.

Au gré de son ton méditatif doublé d’une narration visuelle très prenante, le rythme accuse à certains endroits une certaine langueur lorsqque la succession des nombreuses villes devient un peu difficile à suivre. Nous sommes in fine face à une voyageuse qui fait sa propre carte du monde à coups de pédale, sans vraiment savoir ce qu’il adviendra du lendemain.

"Plouhéran" d’Isabel del Réal. Éd Delcourt
©Delcourt

La composition du récit nous incite donc à passer beaucoup de temps à le lire et à apprécier certaines planches, quitte à relire quelques passages où l’autrice s’attarde sur la sublime absurdité de certaines des situations qu’elle traverse.

Comme pour certains de ses prédécesseurs déjà évoqués, l’effort physique et psychologique enduré par Isabel et ses compagnons s’avère être un catalyseur très "performant" tant pour la pensée critique qu’esthétique puisque c’est sous la pluie dans les montagnes géorgiennes ou bien seule au milieu des forêts d’Auvergne, (autrement dit, dans ses moments les plus décourageants) qu’elle parvient à ouvrir son cœur et à nous faire partager ses plus belles réflexions sur la valeur de l’endurance et sur la soif d’aventure dans des pays lointains. Un horizon qui, comme le dit le Tao Te Ching, le Livre de la voie et de la vertu » "est la patrie éternelle l’homme".

Plouhéran marque ainsi les débuts solides d’une jeune autrice ayant beaucoup à dire, dotée d’un appétit de grands voyages et forte de son œil éveillé. Peut-être qu’en tant que fille des terres bretonnes, ses pas la mèneront prochainement vers des contrées lointaines des hautes mers ? En attendant, nous, nous resterons bien attentifs à ce qu’elle notera dans ses carnets de voyage…

Plouhéran d’Isabel del Réal. Éd Delcourt
©Delcourt

(par Jorge Sanchez)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782413084822

Plouhéran - Par Isabel del Réal. Éditions Delcourt - Encrages. 232 pages - 25€ 50.

 La chronique "La Ride de Simon Boileau et Florent Pierre : à la conquête de la liberté, la tête dans le guidon !" par Jorge Sanchez

 La chronique de "Six mois et un autre : le voyage initiatique d’un jeune poète-pèlerin" par Jorge Sanchez

 La chronique de "Shiki, 4 saisons au Japon" par par Christian Grange

 La chronique de "Tour de Belgique Vs Tour de France" par Laurent Melikian

[1Initialement, elle avait prévue une centaine d’impressions, mais face à l’engouement de la campagne en ligne, elle a dû en tirer 3 000 exemplaires !

[2Plutôt une adepte du Vieux campeur que de Décat diront les puristes.

Delcourt à partir de 13 ans Livre de voyage Autobiographie Documentaire France
 
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