« Rendez-vous à Paris » : Pour Bilal, un et deux font quatre

  • Deux ans après la parution de {32 Décembre} la trilogie du {Sommeil du Monstre} est devenue une tétralogie. Warhole, le créateur totalitaire, s'était littéralement éclaté en réalisant son œuvre suprême, nous voulons dire qu'il s'est vraiment volatilisé en mille morceaux. Mais méfions-nous du créateur : il est le seul maître du jeu. Comme Bilal, il peut en changer les règles au gré de sa fantaisie.
« Rendez-vous à Paris » : Pour Bilal, un et deux font quatre
Rendez-Vous à Paris
Editions Casterman

Le nouvel éditeur de Bilal, Casterman, nous avait donné rendez-vous à Paris précisément pour le lancement de l’album, dans les nouveaux locaux de Flammarion, un immeuble moderne au bord de la Seine. Bilal, décontract, battait l’estrade sous le regard expert de Kathy Degreef, l’attachée de presse de la maison, qui laissa d’abord son patron Louis Delas exprimer tout le bonheur qu’il ressentait de voir le best-seller Enki Bilal rejoindre son catalogue, un « transfert » programmé par Fabrice Giger, le patron des Humanos, pour favoriser le rachat de sa boîte par Pierre Spengler. « On se sent un peu achetés comme des joueurs de foot » nous dit Bilal, néanmoins satisfait par ce changement d’éditeur : « Les ventes ont nettement progressé » indique-t-il. Même satisfaction, nous l’avons dit, chez l’éditeur : « Nous souhaitons qu’il nous fasse le plus d’albums possible » nous dit le PDG de Casterman, Louis Delas, soulignant que l’auteur de la Trilogie Nikopol était chez lui chez Casterman, que son arrivée est finalement très naturelle, eu égard au catalogue de l’éditeur, un des premiers promoteurs en France de la « bande dessinée d’auteur ».

Louis Delas, PDG de Casterman (à gauche)
a tout lieu d’être ravi de son transfert. Photo : (c) D. Pasamonik

Ensuite, parce que désormais le cinéma est l’autre domaine privilégié d’expression de notre créateur, un petit film de quelques minutes réalisé par Bilal, « à la demande de Kathy », fut proposé aux invités présents. Voix du réalisateur en off. Une belle voix, assurée, au grain profond. Un propos fluide, aux hésitations calculées, racontant et commentant à la fois des dessins en train de se faire. « Il est loin le style de mes débuts, hachuré, et en même temps assez précis. », dit Bilal en appui de son propre geste sur l’écran, fouillant la gouache de son crayon de pastel blanc. Il préfère désormais le flou de la couleur au serti du trait « L’encrage, la mise au propre, c’est accessoire, assure-t-il. J’ai décidé depuis quelques temps déjà de sauter cette étape et de passer directement, après la mine de plomb, à la peinture acrylique, au pastel, ce que l’on appelle de la technique mixte. » Grâce au film, on voit les cases, très grandes, qui composent l’album.

Des cases originales de très grand format
Capture d’écran du film de Bilal : "Rendez-vous à Paris", un documentaire de 8 minutes issu du DVD de presse. (c) Bilal

La caméra s’arrête sur un dessin de l’hôtel Moskva à Sarajevo : « Dans mon enfance, l’hôtel me fascinait et me faisait peur en même temps ». Sarajevo, déchirée par la guerre en 1993, est au cœur de cet album malgré l’étape parisienne. C’est le lieu de naissance des trois héros de la tétralogie du monstre : Nike Hartzfledt, Leyla Mirkovic et Amir Fazlajic. Hartzfeldt comme Jean Hatzfeld en hommage au journaliste [1] qui sut si bien témoigner de la tragédie de Sarajevo, avant celle du Rwanda. Nike, Leyla, Amir, trois enfants issus d’une mixité ethnique à l’image de la ville qui les fait naître. Triplés astraux dont le destin se situe dans l’espace, à la recherche d’une identité qui passe par l’addition des multiples. Nike porte des lunettes noires car il est aveugle. Aveugle, comme la justice ? « Il n’est qu’un animal olfactif dans cette histoire, nous dit Bilal, manipulé par WarHole, c’est un truffier qui cherche l’odeur d’une femme... » Leyla, évidemment. Il la trouvera.

La Tétralogie du Monstre
aura quatre volumes, comme il se doit. Photo(c)D. Pasamonik

Rendez-vous à Paris prolonge le fantasme coloré des deux précédents albums. Pulvérisé dans le précédent tome, WarHole, un patronyme qui évoque aussi bien le ludion du Pop Art que la littéralité des mots qui le composent (War=Guerre ; Hole=Trou), WarHole, disions-nous, revient ici sous la forme de mouches drosophiles, ces prototypes de la génétique qui ont permis de comprendre les lois de l’hérédité. Le trait est éblouissant, la couleur, comme l’histoire, part dans tous les sens. C’est une symphonie visuelle, une œuvre où l’auteur se fait plaisir, en communion avec le lecteur. La voix off parcourt l’album -on la connaît maintenant- sobre, littéraire, hachée par quelques dialogues seulement qui fusent comme des balles de sniper. Elle raconte l’histoire d’une ville éclatée, celle de l’enfance d’Enki Bilal, lieu de naissance de ses personnages, d’un pays qui n’existe plus -la Yougoslavie- détruite par on ne sait quel démiurge (le Dieu des Musulmans, des Juifs ou des Chrétiens ? Le Diable seul le sait. Ou sont-ce les Dieux du stade, comme le suggère l’auteur ?). Un pays, un passé, à jamais imaginaires, recomposés par l’Histoire, comme dans une psychanalyse, en lambeaux, éclatés dans l’espace infini, comme l’identité de nos triplés sarajeviens qui seront rejoints dans le quatrième et dernier opus par une jeune Russe, elle aussi issue d’une fraternité fantasmée et, paradoxalement, à cause de cela criminelle : le Communisme.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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En médaillon : Bilal à Paris. Photo (c) D. Pasamonik

Les trois premiers volumes de la Tétralogie du Monstre sont disponibles chez Casterman.

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[1Grand reporter et correspondant de guerre, auteur de deux ouvrages capitaux : L’Air de la guerre , (L’Olivier, 1994), sur la Yougoslavie et Une saison de machettes (Le Seuil, 2003) sur le Rwanda.