René Hausman, le fabuleux fabuliste

17 mai 2007 3 commentaires
  • L’une des dernières grandes figures du {Journal de Spirou} vient de sortir un nouvel album, {Le Camp-volant}, une aventure en terre de légende, entre lutins, sorciers et rebouteux, ces Ardennes si rudes pour l’homme et dont la forêt bruisse d’histoires fabuleuses que seuls les esprits éveillés arrivent à entendre.
René Hausman, le fabuleux fabuliste
Le Camp-volant (2007, Ed.Dupuis)

Le « camp-volant », c’est le vagabond qui allait de ferme en ferme, des Ardennes à la Lorraine, à saute-frontières, chercher un peu de travail en échange de nourriture ou d’une pièce de monnaie. Un personnage étrange, inquiétant, mais dont le savoir et la force sont recherchés en cas de coup dur, quand la truie a du mal à mettre bas sa rimbambelle de pourceaux ou quand l’élagage de la forêt s’avère trop lourd pour un seul homme. Ses qualités de rebouteux le rendent d’emblée suspect auprès des notables, et du curé surtout. Mais les fermiers apprécient cette main d’œuvre supplétive. Connu de tous, le camp-volant partage les secrets les plus inavouables des familles : incestes, viols, meurtres, disparitions… Les légendes se forgent souvent autour de ces faits divers auxquels elles donnent une forme supportable à entendre. Si l’on croit dans l’existence des lutins et des elfes, elles n’en sont que plus envoûtantes.

Le dessinateur et scénariste René Hausman, un personnage massif aux yeux malicieux, a eu 71 ans à la Saint-Réginald, le 21 février. Il est originaire de Stambert, un village à côté de Verviers, aux portes de l’Ardenne bleue, une région de bosquets, de pâturages et de haies où passe La Vesdre, affluent de la Meuse dans lequel se jette la Hogne.

Les Fables de Lafontaine
(1977, épuisé, ed. Dupuis)

Ce fils unique de militaire de carrière et d’une mère au foyer vit contre toute attente dans un environnement finalement très artistique : « Mon père a commencé comme caporal-clairon, raconte Hausman, ce qui lui a valu d’être haï par des levées de troufions réveillés au son de la trompette militaire. » Mais à la maison, l’ambiance était à la fantaisie et ce musicien, premier prix de trombone au conservatoire, bon joueur de contrebasse, a su transmettre à son fils la fibre artistique. Comme son père, René est musicien, notamment de cornemuse. Il joue d’ailleurs sur une bagpipe conçue par Jacques Laudy qui lui-même avait appris l’art de fabriquer le biniou chez Glenn Ross, son ami facteur de cornemuse à Edimbourg. René récite encore de mémoire cette chanson apprise ches les frères des écoles chrétiennes : « De ma bourse un peu pauvrette – Où l’ennui m’a fait fouiller – Un beau jour, j’ai fait l’emplette – D’un biniou de cornouiller. »

C’est pourtant dans le travail graphique qu’Hausman va se distinguer. Des dessins d’animaux, bien sûr. C’est chez les frères justement, d’austères enseignants à soutane noire que la IIIème République avaient exilés en terre wallone, que se révèlera sa vocation : « En quatrième primaire, un frère a surpris dans mon banc un cahier quadrillé qui n’avait rien à voir avec les cours. Au lieu de me le confisquer et de me sermonner, il l’a remis dans mon banc avec une image pieuse de Saint-Antoine de Padoue. Dans mon cahier, il avait écrit au crayon pour que je puisse l’effacer : « Félicitations, continuez ! » Quand vous avez la bénédiction de Saint-Antoine, comment voulez-vous résister à la tentation du dessin ?

René Hausman, dessinateur et conteur
Photo de Didier Pasamonik

Son instituteur, Maurice Maréchal (qui fut, à côté de son métier d’enseignant, le créateur de Prudence Petitpas), lui fait rencontrer Raymond Macherot en 1953. Le dessinateur verviétois est alors en pleine gloire. Sa série Chlorophylle triomphe dans le Journal de Tintin. Grâce à lui, il place dans cet hebdomadaire deux illustrations en 1955. Le dessin d’Hausman est en rupture avec les styles graphiques habituels du journal des Jeunes de 7 à 77 ans. Sa tradition, ce n’est pas Hergé et Tintin, qu’il a très peu lu. « Mon père qui venait des « cantons rédimés » [1] était germanophone. C’est pourquoi j’ai découvert la bande dessinée dans les albums de Max und Moritz de Wilhelm Busch [2]. » Ensuite, il fait la découverte du fabuleux dessinateur animalier Edmond-François Calvo dans La Bête est morte. Il en recopiera chaque case. La technique d’Hausman est celle d’un trait de plume jeté que rehausse le lavis ou l’aquarelle, comme le dessinateur français Georges Beuville qu’il retrouve dans Tintin, ou le Tchèque Jiři Trnka dont il admire en particulier les illustrations qu’il a faites entre 1938 et 1940.

Laïyna, avec Pierre Dubois
(1987, ed. Dupuis)

Par une relation qui travaillait dans la publicité, il rencontre le Liégeois Georges Troisfontaines qui l’introduit auprès de Charles Dupuis. Pour Spirou, il réalise en 1957 les aventures de Saki et Zunie qu’il dessine , dit-il « avec un manque total d’expérience et une inconscience rare ». Ensuite, à la faveur d’un numéro de printemps, on lui demande une illustration animalière. Cinq-cents autres suivront, réunis dans plusieurs volumes publiés chez Dupuis, aujourd’hui introuvables. C’est à cette occasion qu’il rencontre l’elficologue Pierre Dubois. « Il m’avait écrit dans un premier temps et je n’avais pas répondu car sa lettre car c’était une bafouille interminable » raconte René Hausman. Mais l’elficologue persiste : « Un an après, il me téléphone. Il voulait me rencontrer. On a dîné et c’est à l’occasion de ce repas que s’est nouée une amitié qui ne s’est pas démentie depuis 1973. » Ils font ensemble une suite de chroniques illustrées intitulée Le Grand fabulaire du petit peuple, dont les textes seront repris ultérieurement par Pierre Dubois dans la Grande Encyclopédie des Lutins, avec un autre illustrateur, René Hausman n’étant plus disponible.

C’est Pierre Dubois qui remet René Hausman en selle dans le monde de la BD en 1984 [3] avec Laïyna, deux volumes de la nouvelle collection Aire Libre dirigée par Philippe Vandooren, . Suivront deux albums avec Yann, Trois cheveux blancs (1993) et Le Prince des écureuils (1998), une collaboration qui lui laisse « un très bon souvenir », et Les Chasseurs de l’ombre (2003) qu’il réalise seul.

Les trois cheveux blancs, avec Yann
(1993, Ed. Dupuis)

On retient d’Hausman, son bestiaire fabuleux, son dessin unique et reconnaissable entre tous, son goût enfin pour une forme de conte qui refuse de se laisser enfermer dans l’enfance : « Ce n’est pas pour tout public et je le regrette un peu. J’aurais aimé faire des choses dont les enfants se souviennent plus tard toute leur vie. Pourtant, tous les contes son cruels : Barbe bleue, l’ogre du Petit Poucet… Mes travaux en direction de l’enfance les mieux accomplis, je les ai faits dans le domaine de l’illustration. »

Lit-il les bandes dessinées de la nouvelle génération ? Évidemment. Il lit « ces gens qui dessinent comme ils écrivent, où l’on suit la narration avec beaucoup d’intérêt mais où le jeu ne consiste pas à s’attarder sur l’aspect graphique. » Mais sa préférence va à des BD où le dessin joue un grand rôle, « des BD que j’adore et que je n’ai pas lues » dit-il malicieusement. Les BD de Claire Wendling, par exemple. En revanche, il a lu et bien regardé Toto l’ornithorynque de Yoann, « une BD parfaite pour les enfants ».

En me quittant pour attraper son train qui le mène à Liège, on le sent content de retourner à sa campagne. « Un lieu pas aussi idyllique qu’on le dit » dit-il en riant.

Le Camp-Volant, le dernier album de Hausman (Ed. Dupuis)

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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En médaillon : René Hausman par Didier Pasamonik.

[1Ces "cantons de l’Est" étaient des anciennes circonscriptions prussiennes d’Eupen-Malmédy et de Moresnet neutre qui avaient étés rattachées à la Belgique en 1919 au titre de « dommages de guerre » en application de l’article 34 du Traité de Versailles.

[2Wilhelm Busch (1832-1908), dessinateur allemand. Max und Moritz influenceront les personnages de Pim, Pam, Poum (The Katzenjammer Kids) créées par Rudolf Dirks en 1895.

[3Après un passage au Trombone illustré où il réalise quelques planches pour des scénaristes prestigieux : Christian Binet, Yvan Delporte, Pierre Dubois, Marcel Gotlib, Lucques et Schoon.

 
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3 Messages :
  • René Hausman, le fabuleux fabuliste
    19 mai 2007 00:37, par JPR75

    Merci pour cet hommage respectueux et instructif à l’un des modestes artisans (mais ô combien talentueux !) du journal Spirou. Il serait quand même grand temps qu’un éditeur en panne d’inspiration (ce n’est pas la quantité qui compte, messieurs, mais la qualité !) publie un recueil de ses plus belles illustrations. Rien que la couverture de ses Fables de la Fontaine donne une folle envie de s’y replonger, quel dommage que ce livre soit introuvable.
    Comme pas mal d’auteurs de sa génération, j’ai l’impression qu’il a accompli son œuvre à l’abri des tentations carriéristes et du feu des projecteurs...

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    • Répondu par Michel Dartoche le 19 mai 2007 à  22:25 :

      A voir la belle photo-portrait du dessineux, il me semble l’avoir déjà vu dans pas mal d’albums Dupuis. Combien exactement ?

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  • Un illustrateur généreux s’il en est... Son style est fort touchant. Je recherche d’ailleurs "le Grand fabulaire du petit peuple" publié chez Spirou en son temps et que je conseille vivement à ceux qui ne connaissent pas. Malheureusement je ne pense pas qu’il soit réédité... Si certain ont une infos là-dessus...
    merci encore pour cet article !
    Aurélien

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