Riad Sattouf à Beaubourg

14 novembre 2018 3 commentaires
  • Pourquoi Riad Sattouf est-il un auteur important de notre époque ? Le Prix Goscinny 2003 a retenu du créateur d’Astérix un procédé essentiel : il s’attaque aux clichés. Et en particulier à ceux qui façonnent l’enfant qui est en chacun de nous. Une exposition à la Bibliothèque Publique d’Information (BPI) du Centre Beaubourg en fait en ce moment l’éclatante démonstration.
Riad Sattouf à Beaubourg
Le catalogue de l’exposiiton (Editions Allary)

Roland Barthes avait qualifié Claire Bretécher de « meilleure sociologue de l’année 1975 ». Les commissaires de l’exposition « Riad Sattouf – L’Écriture dessinée » (du 14 novembre au 11 mars 2019) ne sont pas passés à côté de la comparaison. C’est la première section de cette exposition. Avec l’aide d’un sociologue, ils examinent la manière dont Riad Sattouf arpente le champ social : le langage, dont on sait depuis Lacan combien il structure l’inconscient, le rapport entre les générations et surtout l’identité, sociale ou sexuelle.

La deuxième partie s’intéresse, de façon un peu grandiloquente, à « l’art graphique de Riad Sattouf » : son trait simple, incisif, stylé, spontané, et surtout éminemment juste, qui l’inscrit dans une lignée d’artistes, de Copi à Reiser, de Wolinski à Bretécher n’a rien d’ « artistique ». Ils pratiquent une « écriture du dessin » dont la reconnaissance est immédiate et unique. Mais nous sommes à Beaubourg, un lieu qui interpelle les expressions artistiques dans leur dimension moderne. La BPI a voulu insister sur ce marqueur.


Un dessin-écriture

Le dessin de Sattouf est une épure qui s’accommode facilement d’un agrandissement sur un format de trois mètres. C’est dû essentiellement à la justesse dans son observation et à l’impeccable décision de son geste. La justesse favorise la caractérisation de ses personnages dont les plus réussis sont un précipité, un trait essentiel de la nature humaine, un type littéraire : il y avait l’Avare de Molière, le Don Juan de Shakespeare, le Don Quichotte de Cervantès, il y a le Pascal Brutal de Sattouf qui exalte une virilité surjouée parce que fragile, et l’Arabe du futur, un être déraciné, balloté entre idéal et réalité, entre foi et raison, en décalage perpétuel avec les évolutions sociales et politiques de son environnement.

Couverture originale de Pascal Brutal pour Fluide Glacial.

Ce qui frappe, quand on regarde les originaux de Riad Sattouf, c’est la petitesse de leur taille. Nous ne sommes pas dans le geste artistique ample, et Dieu seul si Riad Sattouf sait faire : toute une section de l’exposition montre ses premiers travaux graphiques, très beaux, très habiles, et ses influences très éloignées de sa pratique actuelle : Crumb, Corben… ; nous sommes dans l’efficacité, la clarté, l’absence d’ambiguïté ; l’absence d’art, justement. Ses storyboards sont à peine esquissés : ils sont au service de l’idée, d’un storytelling et d’une exécution maîtrisée. S’il y a un art, il est invisible, comme dirait Scott McCloud.



Dans ses travaux les plus récents, l’original a disparu. La tablette graphique Cintiq lui permet de contrôler davantage le trait, d’affiner le rendu, d’où la qualité de l’épure dans ses agrandissements. Ses couleurs -quand elles sont de lui- sont basiques, subjectives « à la Morris » : dans L’Arabe du futur, d’un seul à-plat, il traduit un sentiment, détermine un lieu. Rien n’est laissé au hasard.

Un comédie humaine contemporaine

Notre époque glorifie la satire au nom de la liberté d’expression. Mais ce qui ne nous échappe jamais chez Sattouf, c’est son empathie, pour l’adolescent mal dégrossi qui traîne au fond de chacun de nous, et surtout pour la manière dont les clichés structurent et finalement abiment les personnalités. La représentation de l’enfant dans Pipit Farlouse (Milan, 2005) ou Les Cahiers d’Esther (Allary, 2016), l’entre-deux de l’adolescence dans Les Pauvres Aventures de Jérémie (Dargaud, 2003), Retour au collège (Hachette, 2005) qui inspira le film Les Beaux Gosses (2009), ou La Vie secrète des jeunes (L’Association, 2007) et surtout le travail sur l’identité qui est le thème aussi bien du Manuel du puceau (Bréal Jeunesse, 2003), que de Pascal Brutal (Fluide Glacial, 2006) ou de L’Arabe du futur (Allary, 2014) et son film Jacky au royaume des filles (2014) sont ses sujets de prédilection.

La dernière partie s’intéresse à l’aspect autobiographique de son travail, celui qui l’a fait connaître du grand public, notamment L’Arabe du futur. Les illusions perdues de la vie, la difficulté d’être, la fragilité mais aussi la rouerie de l’innocence… Il y a tout cela chez Sattouf, et davantage encore : une acuité dans le regard et une intelligence des faits qui parle à chacun de nous.

Tel est le secret d’une œuvre qui impressionne par sa cohérence alors même que son auteur vient à peine d’atteindre l’âge de quarante ans.

L’Arabe du futur par Riad Sattouf (Ed. Allary)

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Riad Sattouf – L’Écriture dessinée
du 14 novembre au 11 mars 2019

Bibliothèque du Centre Pompidou
(entrée par le 25 de la rue du Renard)
M° Hôtel de Ville / Rambuteau

Entrée gratuite

Quelques événements à ne pas manquer :
-  « Riad Sattouf invite Emile Bravo », le lundi 10 décembre 2018 à 19h.
-  « Riad Sattouf et la vie des jeunes », le lundi 17 décembre 2018 à 19h.
-  « Tu seras viril ! Le masculin en questions », le lundi 21 janvier 2019 à 19h.

Plus d’infos sur LE SITE DE L’ÉVÉNEMENT

LIRE L’INTERVIEW DE RIAD SATTOUF SUR ACTUABD.COM :
Riad Sattouf : « Éric Zemmour me rappelle mon père » [Vidéo]

 
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3 Messages :
  • Riad Sattouf à Beaubourg
    14 novembre 16:01, par Porte du Temps

    Intellectuellement et graphiquement la visite et l’écriture dessinée dans les grottes de Lascaux sont mille fois plus enrichissantes… Les peintures exposées sont de véritables œuvres d’art !!

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  • Riad Sattouf à Beaubourg
    14 novembre 21:07, par MD

    Magnifique présentation de l’expo où nous nous sommes croisés hier, merci Didier !
    Il me semble que Riad Sattouf est l’auteur majeur de ce nouveau siècle, avec de nombreuses distinctions et un énorme succès en librairie.

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    • Répondu par Dom le 15 novembre à  17:32 :

      L’auteur majeur de ce nouveau siècle ? Il reste quand même 82 ans...

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