Yves Sente : « Nous retrouvons Blake, Mortimer, Olrik et les autres juste après le Secret de l’Espadon »

13 novembre 2018 0 commentaire
  • Le scénariste du plus grand nombre de nouveaux récits de Blake et Mortimer reprend du service, mais cette fois, sans son comparse André Juillard. Il nous explique la genèse de cette nouvelle aventure, qui s’inscrit chronologiquement juste après l’un des plus mythiques récits imaginés par Jacobs : "Le Secret de l’Espadon".

L’un des points de départ de cette nouvelle aventure provient donc d’une discussion avec Yves Schlirf, l’éditeur responsable des Blake et Mortimer ?

Oui, Yves se demandait si une prochaine aventure ne se tiendrait à Hong-Kong. Une idée que j’ai trouvé excellente, car cette ville fascinante était encore une colonie anglaise dans les années 1950, et qui faisait écho à mon envie de trouver une destination plus exotique. Comme André Juillard préfère réaliser des aventures qui se déroulent en Angleterre, ce qui est son plaisir en tant que dessinateur, je cherche effectivement des cadres différents pour les aventures dessinées par d’autres auteurs. Yves Sente : « Nous retrouvons Blake, Mortimer, Olrik et les autres juste après le Secret de l'Espadon »

De Hong-Kong, vous avez tout de même élargi pour sujet à la Chine, qui vivait effectivement des heures assez tourmentées ?

Pour les lecteurs de l’époque, les aventures de Blake et Mortimer étaient synonymes d’exotisme. Il fallait donc que mes personnages sortent de Hong-Kong pour s’aventurer dans ce gigantesque pays, ce qui suscite du danger. Pour chacun de mes récits, je passe par une étape de documentation très importante, et qui reste passionnante à mes yeux. Je lis beaucoup, je prends beaucoup de notes, avant de marquer des liens entre les idées les plus intéressantes pour y glisser nos personnages. En replongeant dans le contexte géopolitique de l’époque, j’ai compris que le vrai danger pour Hong-Kong à l’époque résidait dans la prise de pouvoir de Mao, et la fuite des nationalistes avec lesquels les Anglais avaient justement d’excellentes relations. Une situation explosive car les Anglais ne veulent pas abandonner la ville, mais ne veulent pas non plus entrer en guerre contre Mao, comme je le détaille dans l’album.

Vous explorez finalement une grande partie de l’Histoire chinoise, en remontant jusqu’au premier empereur ?

Oui, ce premier Qin (qui va donner le nom de Chine) va avoir une vie aussi agitée qu’après sa mort, que cela soit lié à ses héritiers ou au fameux tombeau qu’il s’est fait construire. Et surtout, aucun historien ne peut vraiment démontrer comment il est parvenu à unifier la Chine en mettant fin aussi rapidement à la guerre des sept royaumes. Je trouve donc un élément pour greffer mon récit, surtout que les collections archéologiques chinoises ont effectivement été déplacées par les nationalistes à l’époque de notre récit.

L’élément remarquable est de situer cette nouvelle aventure juste après Le Secret de l’Espadon ?!

J’avais déjà placé l’intrigue du Bâton de Plutarque juste avant l’Espadon. La poussée communiste de 1949 me permettait de me placer maintenant juste après. Pour souligner cette transition, on retrouve d’ailleurs des cases des dernières pages du Secret de l’Espadon, qui ont été reproduites à l’identique (ou agrandies) par les dessinateurs Peter & Teun.

Dernière case du "Secret de l’Espadon"
Et la même case ré-utilisée dans "La Vallée des Immortels"

Vous en profitez d’ailleurs pour lever le voile sur un mystère : comment Olrik échappe-t-il au bombardement final de l’Espadon ?

J’ai voulu qu’on puisse enchaîner avec la lecture de cet album, directement après l’Espadon, et donc d’expliquer la fuite d’Olrik, en lien avec le docteur Sun Fo, un autre personnage du Secret de l’Espadon qui espionne les plans de Mortimer emprisonné. Dès lors, il était important de pouvoir utiliser tous les éléments laissés en suspens par Jacobs, dans la transition entre l’Espadon et le Mystère de la Grande Pyramide. J’avais d’ailleurs trouvé étrange que Nasir passe du statut de héros de guerre à celui de majordome de Mortimer. Je vais donc donner un début d’explication dans ce nouveau diptyque.

Le "Skylantern", le nouvel engin imaginé par Sente, Van Dongen & Berserik.

Tout un contexte qui vous permet d’ailleurs de présenter une nouvelle invention de Mortimer : le Skylantern ! La tentation d’utiliser l’Espadon n’était-elle pas trop grande ?

Non, car l’Espadon nécessite de grands territoires pour décoller et évoluer, à l’opposé du réduit territoire de Hong-Kong. J’ai donc imaginé un autre appareil qui évolue de manière verticale, ce qui est plus logique pour Hong-Kong et me permet de faire le lien avec le Dr Fun So que je viens d’évoquer. De plus, Peter, et surtout Teun, disposent d’un vrai talent pour réaliser ce type d’engins, un autre élément-clé de la série Blake et Mortimer. Puis, cela me permet également de réutiliser sur l’avion d’Olrik, la mythique Aile rouge, et que l’on n’aperçoit pourtant presque pas dans l’Espadon.

A g. : une case extraite du "Bâton de Plutarque" ;
à d. : le même personnage réutilisé dans "La Vallée des Immortels"

Vous utilisez également un scientifique que l’on avait déjà découvert dans le Bâton de Plutarque. Faut-il relire cet album avant cette nouveauté ?

Nullement ! Je tiens juste compte d’une des règles de la série, à savoir de tenir compte de tous les éléments situés chronologiquement avant l’action que l’on décrit. Or le Bâton de Plutarque est le seul récit qui se déroule avant l’Espadon. L’histoire est compréhensible sans relire cet album, mais les fans de la série prendront certainement plaisir à bien saisir comment cette nouvelle intrigue profite des éléments de la précédente.

D’autres références émaillent le récit, plus en clins d’œil, tels Odilon Verjus de la série éponyme du Lombard, et plus surprenant, Gibbons tiré du Tintin et le Lotus bleu !?

Grâce à ma série du Janitor, je sais que le Vatican dispose d’un réseau de renseignements extrêmement efficace dans l’Après-guerre. Les différents pays occidentaux possédaient d’ailleurs leurs sources auprès d’eux. Il me fallait un missionnaire pour fournir une information, et j’ai effectivement réalisé ce clin d’œil à Odilon Verjus, la série de mes amis Verron et Yann que j’avais éditée au Lombard il y a plus de vingt ans. Quant à Gibbons, Hergé et Jacobs s’étaient envoyé quelques hommages respectifs au travers de leurs albums. Je trouvais dès lors intéressant de prolonger cet état d’esprit, via ce fameux personnage de Gibbons, qui aurait pu trouver refuge à Hong-Kong, l’un des derniers bastions non-communistes de la Chine à l’époque considérée.

La mythique "Aile rouge" a été améliorée avec des hélices à décollage vertical.
Notez également l’apparition d’Odilon Verjus dans le bas de la planche

Enfin, les connaisseurs apprécieront également le lien avec l’appartement de Park Lane, ce qui va devenir plus tard la résidence de Blake et Mortimer ?

Le Capitaine Blake y réside dans la Marque Jaune, et Mortimer viendra le rejoindre plus tard. Mais Jacobs n’a jamais expliqué quelle était l’origine de ce lieu qui devient par la suite emblématique pour tous les fans de la série. Je trouvais donc intéressant d’en dévoiler des prémices, à savoir le fait que Blake y loue tout d’abord une chambre à l’année, dans La Vallée des Immortels, une prolongation une fois de plus de ce qui est présenté dans Le Bâton de Plutarque.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

Yves Sente
Photo : Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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Lire également notre article introduisant le nouveau diptyque de La Vallée des Immortels : Blake et Mortimer, héros immortels

Toutes les illustrations sont © 2018 – Editions Blake et Mortimer – Studio Jacobs.

Toutes les photos sont : Charles-Louis Detournay

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