San Mao, le héros des Chinois enfin en français

22 mars 2014 3 commentaires
  • Shanghai est la ville invitée du Salon du Livre de Paris. Le hasard faisant bien les choses, les éditions Fei publient, en français, les aventures du plus célèbre enfant de la ville. San Mao est un orphelin du trottoir, né du pinceau du dessinateur Zhang Leping en 1935. Plus misérable que Charlot, aussi débrouillard que Tintin, il est le symbole d’une Chine meurtrie, mais courageuse.

Après la publication de deux solides coffrets de « lianhuanhua », la bande dessinée traditionnelle chinoise, les éditions Fei portent à la connaissance du public francophone le chaînon manquant entre ces fascicules d’une image par page et la bande dessinée contemporaine : San Mao.

San Mao appartient à la famille des « manhua », ce terme qui se traduit par « image libre » regroupe strips et dessins de presse. Les histoires de ce petit personnage qui n’a que trois poils sur le caillou (San Mao veut dire trois cheveux) étaient à l’origine publiées sous forme de feuilleton quotidien. Créé par Zhang Leping, San Mao est un personnage attachant, un monument de la culture populaire chinoise.

San Mao, le héros des Chinois enfin en français

Les Francophones vont découvrir le personnage par son histoire la plus populaire, San Mao, le petit vagabond. Sa première planche ne laisse aucun lecteur indifférent : un garçonnet contemple perplexe une brebis maternant ses deux agneaux. Puis le gamin envie des poussins picorant avec leur maman poule, des porcelets et leur truie, et enfin d’adorables chiots férocement protégés par leur chienne de mère… L’enfant pleure. Il est seul, affamé, sans amour et transi de froid…

Ce double strip est publié dans plusieurs quotidiens chinois le 5 juin 1947. Les tribulations de l’orphelin débrouillard qui va déployer des trésors de malices pour survivre captivent les lecteurs. Tour à tour, le va-nu-pieds tente de se faire adopter, il est victime de mafieux sans scrupules ou se révolte contre les Occidentaux qui règnent toujours en maîtres de sa ville, Shanghai. Généreux, il tente d’aider d’autres enfants encore plus démunis que lui… Le feuilleton tient les lecteurs en haleine pendant plus de deux ans.

La première planche de San Mao, le petit vagabond
© Zhang Leping

Cependant en 1947, San Mao est déjà connu du public chinois. En effet, dès 1935, Zhang Leping –alors jeune dessinateur de presse- produit les premiers strips de l’enfant des rues avec un succès populaire immédiat. À l’époque, les journaux publient des bandes dessinées qui s’adressent d’abord aux adultes. Non seulement San Mao est un gamin qui plaît aux plus jeunes, mais surtout ses histoires sont quasi muettes, accessibles à une population majoritairement illettrée. Les gags de l’enfant chétif sont un moyen pour Leping de retranscrire le spectacle désolant des rues de Shanghai où des milliers d’orphelins vivent de débrouilles. Pendant deux ans, ce Charlot chinois étale sa déveine dans une vingtaine de journaux. Ses gags sont interrompus en 1937 quand le Japon impérial envahit la région de Shanghai. Zhang Leping est appelé à combattre au sein des troupes nationalistes du Kuomintang, le parti de Tchang Kaï-chek au pouvoir.

San Mao dans la spirale de violence de la seconde guerre mondiale
© Zhang Leping

San Mao reparaît en mai 1946 alors que la guerre cède la place à la révolution. Zhang Leping puise dans ses propres souvenirs de soldat pour son premier feuilleton au long cours, San Mao à l’armée, également publié dans le recueil des éditions Fei. Ainsi l’orphelin devient un héros de la guerre contre le Japon, mais il doit d’abord se faire admettre dans une armée dirigée par des officiers incapables et vaniteux. On le voit ensuite utiliser toute son astuce pour infliger de lourdes pertes à l’ennemi.

L’enfant est prisonnier d’un engrenage d’une violence inouïe. Zhang Leping témoigne d’une guerre dont les exactions ont dépassé l’entendement, fauchant au passage plus de 20 millions de vies chinoises. Contrairement à San Mao le petit vagabond, San Mao à l’armée qui fait la part trop belle aux soldats du Kuomintang déplaît au pouvoir communiste vainqueur de la révolution en 1949. Il faudra attendre la fin des années 1970 et la disparition de Mao Zedong pour que cette histoire soit de nouveau autorisée et republiée.

Une couverture de San Mao en format lianhuanhua

L’image de San Mao est toutefois trop populaire et symbolique d’une société d’avant-guerre scandaleusement inégalitaire pour être délaissée par le nouveau pouvoir. Au début des années 1950, le héros devient un outil pédagogique maoïste bien fade. Quelques gags le montrent en enfant épanoui, moteur d’une Chine qui se veut porteuse de progrès social. Toujours souriant avec quelques kilos de plus, il participe à l’action collective. Zhang Weijun, le propre fils de Zhang Leping nous confie en interview que son père détestait ces nouvelles histoires dont les scénarios lui étaient imposés.

San Mao au cinéma dès 1949

Mais le peuple chinois n’oublie pas pour autant le gamin des rues des origines. Dès 1949, San Mao, le petit vagabond est adapté au cinéma. Réalisé par Zhao Ming et Yang Cong avec un jeune acteur de 8 ans, Longji Wang, le film est un des premiers classiques cinématographique de la République populaire. Deux dessins animés seront également produits à partir de la même histoire, l’un en animation traditionnelle, l’autre avec des marionnettes filmées.

Au cours des années 1970 et 1980, San Mao est réédité sous la forme de lianhuanhua, ces petits livres tirés à plusieurs millions d’exemplaires qui ont également permis aux Chinois de découvrir Tintin. Il cartonne sur les planches de théâtre et pour de nombreux enfants, San Mao, c’est aussi la voix de l’acteur Sun Jingxiu, sorte de grand-père radiophonique des années 1980, dont les histoires passionnaient les auditeurs sur les ondes nationales.

Zhang Leping s’est éteint en 1992. Depuis, personne n’a osé poursuivre son œuvre en bande dessinée. En 2005, pour la célébration de son 70e anniversaire, CCTV, la télévision nationale chinoise a produit de nouveau dessins animés de San Mao gratinés de science-fiction. On frise la catastrophe. Heureusement l’original est toujours disponible à profusion dans toutes les librairies de Chine.

Pour son adaptation en français les Éditions Fei ont choisi de ne pas remplacer les rares textes chinois -souvent des affiches- par leur équivalent français. Les traductions apparaissent en bas de page. Ce parti-pris à priori étrange se révèle fort judicieux : il permet de mêler textes et notes pour mieux saisir le contexte historique de l’histoire.

Au-delà de la curiosité patrimoniale, San Mao est une aventure humaine poignante et captivante. Sa lecture constitue par ailleurs une occasion de se familiariser avec l’histoire des Chinois, avec leur imaginaire collectif. Objectif, l’universel !

(par Laurent Melikian)

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3 Messages :
  • "Enfin en français" ?! Vous en avez de bonnes, ce sont des gags muets

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    • Répondu par Laurent Mélikian le 30 mars 2014 à  23:36 :

      Merci de lire l’article jusqu’à la fin : "Pour son adaptation en français les Éditions Fei ont choisi de ne pas remplacer les rares textes chinois -souvent des affiches- par leur équivalent français. Les traductions apparaissent en bas de page. Ce parti-pris à priori étrange se révèle fort judicieux : il permet de mêler textes et notes pour mieux saisir le contexte historique." Donc oui, il s’agit bien d’une adaptation pour les lecteurs francophones de l’oeuvre originale.

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      • Répondu par hectorvadair le 20 novembre 2016 à  22:52 :

        Que sont devenues les premières planches des années 30 et les verra t-on un jour ??

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