Thomas Ott : cutter et monochrome

30 mars 2020 2 commentaires
  • Thomas Ott est un de ces auteurs qui marchent seuls dans la bande dessinée. Sans pareil, il progresse dans un univers inimitable et s'y enfonce profondément en s'éloignant toujours plus de ses pairs.

Le talent de Thomas Ott, d’aucun diraient son génie, s’exprime avant tout dans sa technique. Pinceaux, feutres, crayons ? Très peu pour lui, il est l’un des très rares artistes à s’être engagé dans la voie de la carte à gratter, ou scrapperboard. Sur une feuille blanche cartonnée rigide que l’on apprête de couches successives constituées d’une pâte de kaolin ou de craie, de glycérine, de gélatine et d’eau, puis que l’on lamine sous une forte pression avant d’y apposer une couche d’encre de Chine noire. Ensuite, selon la technique de la gravure en taille d’épargne, l’artiste gratte l’encre au cutter pour faire ressortir la couche blanc du dessous.

Il en résulte des planches où l’obscurité domine et où chaque blanc s’illumine. Quand on en prend conscience, chaque page apparaît comme le résultat d’un effort titanesque : aucune ligne, mais une infinité de petits traits qui, en s’accumulant, dessinent les contours des objets, des lieux, des personnages. On n’ose pas imaginer le temps que ça prend.

Thomas Ott : cutter et monochrome

Cette technique que peu maîtrisent aussi bien que lui, Thomas Ott la met au service d’un univers très atypique. Enfant de la culture fanzine, punk dans l’âme et amateur de l’effroi au sens large, les histoires qu’il raconte transpirent l’angoisse et donnent des sueurs froides. Monstres, serial killers, psychoses et trépas sont des thèmes très récurrents dans son œuvre. Et avec une technique graphique comme la sienne qui laisse le noir largement envahir la page, ces thèmes trouvent une résonance toute particulière.

Édité en France par L’Association, trois ouvrages illustrent particulièrement bien ses obsessions et constituent un excellent point d’entrée dans son univers : R.I.P, Cinema Panopticum et 73304-23-4153-6-96-8.

Dans R.I.P. (2010), on retrouve un best-of des ses travaux d’entre 1985 et 2004 : plusieurs nouvelles graphiques évoquant la guerre, le suicide, la folie, et d’autres sujets tout aussi apaisants avec comme le titre le laisse bien supposer une très forte présence de la mort. C’est l’occasion pour Ott de nous dévoiler son inventivité dans la façon de tuer ses personnages : mille et une manière de trépasser s’enchaînent, toutes plus surprenantes les unes que les autres.

À la fin de l’ouvrage, on découvre un précieux appareil éditorial : l’auteur énumère ses influences dans une liste qui se veut exhaustive et qui ne laisse pas parfois de surprendre : Lucky Luke, Charles Burns, Marilyn Monroe, Tim Burton ou encore Motörhead, une foule éclectique de plus d’une centaine de noms se forme et nous offre une toute nouvelle manière d’appréhender l’œuvre.

La variété des influences dont Ott se revendique se ressent dans les moindres détails de son travail. Et sa filiation "rock’n’roll" n’en devient que plus évidente : nombre de ceux qui l’ont inspiré incarnent une certaine idée de la culture qui ne prend pas sa place sous les lambris de l’Académie, vision très évidente dans son œuvre.

Cinema Panopticum (2005) place le lecteur dans les yeux d’une fillette. Au détour d’une fête foraine, elle tombe sur un "cinema panopticum", étrange pavillon qui met à sa disposition plusieurs kiosques de cinéma. Chaque chapitre est ainsi une projection à laquelle la gamine assiste, passant de machine en machine pour dépenser ses cinq derniers centimes.

Pas sûr cependant qu’elle garde un très bon souvenir de l’expérience : chaque film s’avère être encore plus dérageant et morbide que le précédent. Hôtel hanté et cafards géants, luchadores maudits et scientifiques fous se succèdent pour offrir un beau traumatisme à l’enfant et au lecteur.

Dans Cinema Panopticum, Ott s’impose le challenge de raconter des histoires courtes avec un canevas bien précis de quatre cases par page. Cet exercice délicat ne gâche ni la clarté des saynètes ni leur impact émotionnel (tant sur la petite héroïne que sur le lecteur) : un vrai tour de force scénaristique qui illustre le talent narratif de l’auteur.

Enfin, 73304-23-4153-6-96-8 (2008) nous narre une histoire plus construite (par rapport aux autres albums qui sont des recueils de nouvelles graphiques indépendantes les unes des autres). Un gardien de prison trouve un papier avec ces chiffres et, se laissant guider par la superstition, il leur découvre -ou il leur imagine- des pouvoirs mystiques. Il se retrouve dès lors pris dans un engrenage dont l’issue ne peut-être que fatale. Une boucle se boucle qui ne demande qu’à se rouvrir...

L’un des éléments les plus particuliers du travail d’Ott est son mutisme. Dans ses albums, les seuls graphies qu’il s’autorise sont celles des décors. En dehors des quelques panneaux publicitaires, vitrines et autres plaques d’immatriculation, l’univers qu’il dépeint est d’un silence pesant, un silence de mort.

Cette particularité n’est en rien une faiblesse, au contraire, et dans 73304-23-4153-6-96-8, elle confère au récit toute sa puissance. Le silence donne à l’ensemble une solennité tout à fait raccord avec l’histoire. Et l’expressivité des visages de ses personnages leur permet de se passer de mot sans en souffrir un seul instant : on comprend et ressent chacun de leurs frissons.

Thomas Ott est un auteur qui parvient à allier une personnalité atypique et un univers très sombre à un magnétisme qui rend chacune de ses histoires instantanément prenante. Même le plus ingénu des néophytes des arts graphiques reconnaît immédiatement le talent derrière ces planches d’une grande originalité mais jamais hermétiques : une qualité qui n’est pas partagée par tous les auteurs adeptes du pas de côté.

Enfin, détail qui vaut la peine d’être souligné, L’Association a fait un très beau travail éditorial pour cet auteur majeur. Un fort album cartonné et relié, un écrin de choix pour un contenu somptueux que ne saurions trop vous conseiller de découvrir. En ces temps confinés, un peu d’évasion, même dans un univers aussi noir, permet d’échapper aux angoisses ordinaires.

(par Jaime Bonkowski de Passos)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Crédit images et logos : © Thomas Ott / L’Association.

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