Une toute nouvelle série de SF pour Marc Wasterlain.

8 octobre 2020 1 commentaire
  • Marc Wasterlain, le grand Marc Wasterlain, est toujours aussi créatif. Il nous propose maintenant de découvrir, fraîche émoulue, une série de science-fiction. Un nouvel univers, avec de nouveaux personnages, une histoire dessinée titrée "Tucker" ! Une nouveauté à découvrir dans le numéro, double, du trimestriel BD “ L’Aventure”, des Éditions du Tiroir. Un magazine assez nouveau lui aussi, mené de main de maître par Alain de Kuyssche, ex rédacteur-en-chef du Journal de Spirou qui, à l'occasion, concrétise un vieux rêve éditorial, et André Taymans, créateur, entre autres, de la série "Caroline Baldwin."

Oui, Marc Wasterlain est de retour, le crayon au beau fixe, et c’est plutôt une bonne nouvelle. Puisque c’est un géant, un géant du dessin, un géant de la BD, ce qui suffit largement à en faire l’annonce ici. On lui doit déjà Docteur Poche, Jeannette Pointu, Gil et Georges, Bob Moon et Titania, Ratapoil, les Pixels... et on en passe ! Toujours une idée d’avance, un créateur-né : il faut le dire et le redire !

De cette nouvelle création, nous ne savons finalement pas grand chose, mais c’est une lacune qui devrait vite se combler, à la lecture des numéros 6 et 7 de la revue "L’Aventure". Deux numéros regroupés en un seul en conséquence de la crise de la Covid-19, un magazine à la sortie prévue pour début octobre 2020 : c’est maintenant !

 Une toute nouvelle série de SF pour Marc Wasterlain.
L’Aventure n° 6-7 : 160 pages de BD !

Logiquement un album devrait suivre cette prépublication, aux Éditions du Tiroir. D’ailleurs en exergue l’éditeur explique fièrement, avec pour ligne directrice rien moins que “La nouvelle économie en marche” : “Les Éditions du tiroir souhaitent proposer aux auteurs de bande dessinée un nouvel espace de création basé sur un nouveau modèle économique de financement. En effet, à l’heure où le statut de l’auteur paraît de plus en plus précaire, il nous semble indispensable de garantir aux dessinateurs et scénaristes une juste rémunération pour leur travail et une diffusion la plus large possible de leurs œuvres. Cela passera par un modèle mixte de financement comprenant du crowdfunding et des fonds propres. Les Éditions du tiroir collaborent pour le crowdfunding avec la plateforme Ulule.

Un crayonné vibrant. Du pur Wasterlain.

Alors, mystère sur cette nouvelle série, au-delà d’une simple mise en bouche ? Plus largement, c’est une belle occasion de se pencher sur le cas de Marc Wasterlain, artiste remarquable, au trait incomparable. Même si souvent imité, imité seulement. Un trait exemplaire de relâchement, de vibrations, de personnalité. Alors oui, on ne va pas se priver !

Quel trait, quelle liberté ! Nous comprenons que les parties "blanches" comptent autant que les parties "grises" - celles contenant beaucoup de traits - pour créer l’équilibre, la respiration. Quelques aplats de noir suffisent à équilibrer l’ensemble, guider le sens de lecture.

Parce que Marc Wasterlain est le prototype de "l’artiste d’artistes", ces créateurs que les confrères scrutent du coin de l’œil, admiratifs et inspirés, quand, paradoxe, le public reste parfois plus mesuré, à distance. Une belle occasion donc, ce survol de son œuvre, de cultiver encore et toujours sa passion, affiner un peu plus son regard, éduquer son œil.

Toujours dans l’idée d’enrichir son bagage, ainsi plus autonome. Le meilleur moyen de se tenir à l’écart des injonctions qui sans trop de contradictions condamnent ou survendent, des discours orientés aussi, de l’Histoire qu’on réécrit. Ces vessies que l’on veut faire prendre, parfois doctement, pour des lanternes. Drôles de lumières.

Mais avant tout et plus que tout il s’agit ici de plaisir, le plus simplement du monde.

La version couleur, avec des couleurs numériques pas trop invasives et plutôt justes. Hélas, globalement, on y perd !

Cette qualité de trait de Wasterlain, si naturelle et vivante, à une contrepartie : elle est difficile à mettre en couleur ! Au risque d’être banalisée. Pire : le modèle narratif stratégiquement mis en place peut se voir contrarié.

Aïe, les qualités de Wasterlain s’amoindrissent....

Presque à faire passer pour maladroite, même, cette qualité de trait, voire bâclée. Un sacré hic ! Le côté lisse des couleurs vient en contrepoint, à l’opposé du style vibrant déployé. Le confort de lecture, espéré comme un bénéfice, contredit l’identité graphique de l’artiste. Hiatus et dilemme.

...Marc Wasterlain : un dessinateur véritable cauchemar à colorier ?

Ainsi tout un lectorat peut passer à côté, à côté d’un tel artiste, assurément un des plus grands de la BD franco-belge dans le cas de Marc Wasterlain. À côté ? Pourtant quel parcours....

Marc Wasterlain : un géant du dessin, un géant de la BD. On remarque sa manière de tenir son crayon.
Photo : DR

Marc Wasterlain est repéré dès l’école par le dessinateur multicarte Dino Attanasio, il devient son assistant. Surtout pour la reprise de la série Modeste et Pompon, après Franquin.

Dès l’école, des débuts prometteurs. On devine un (gros) potentiel. Avec Attanasio, Wasterlain va le perfectionner.

Wasterlain quitte Attanasio et va frapper à la porte de Peyo, figure du Journal de Spirou et débordé de travail, qui accueille aussi volontiers des assistants.
François Walthéry, déjà dans la place depuis quelques années où il assiste le créateur des Schtroumpfs, se rappelle, à ce sujet, l’arrivée de Wasterlain :" Peyo n’a pas reçu que son carton (à dessin) mais bien une dizaine d’autres, venus d’un peu partout. Il avait tout ramené chez lui. Il m’a chargé de vérifier moi-même tout ce qui s’y trouvait. J’ai regardé. Je suis arrivé au troisième carton. C’était le sien. Et j’en suis resté là... Jamais ouvert les sept autres ! J’ai peut-être cassé sept carrières...Quand Peyo est revenu au bureau, je lui ai dit : "C’est celui-là ! C’est le plus frappant, le plus doué !" " Là, bien entouré, il se perfectionne encore.

Chez Peyo, il va schtroumpfer du Schtroumpf, et c’est schtroumpfement chouette !

En chemin, Michel Greg, rédacteur en chef du Journal Tintin, trop heureux de chiper un élève à Peyo et faisant encore une fois la preuve de son œil très sûr, l’engage pour de courts récits. Avec son dessin où se sentent à divers degrés les influences de Franquin, Peyo et Greg. Du beau monde.

Très vite avec la série "Monsieur Bonhomme", Wasterlain prouve qu’il en en est un, bonhomme : un "monsieur" de la BD en devenir.

Plus que d’autres héritiers du créateur de Gaston Lagaffe, Wasterlain retient la principale leçon de Franquin : la caricature doit s’inspirer de la réalité, pas du dessin du maître, de ses tics.

Arrive un docteur à l’étrange manteau : Le Docteur Poche. Magnifique.

Mais soudain Wasterlain déboule dans les pages du Journal de Spirou avec un personnage presque androgyne : le Docteur Poche. Badaboum !

Entretemps, Wasterlain a été victime d’un accident, la main qui lui sert à dessiner s’en retrouve invalidée. Il a plus de mal à tracer des courbes. Il va faire avec. Et de quelle manière ! Un révolution esthétique est en marche. Elle va subjuguer du monde, auteurs débutants ou confirmés.

Dans les pages, c’est mieux encore. Wasterlain devient de plus en plus "franquinien". L’esprit, pas la simple copie. L’autre figure tutélaire du journal, mais version dessin réaliste, Jijé, ne comprenait pas ce nez effilé du docteur Poche, sans structure concrète, pour lui.

Dans le courrier des lecteurs, ça se déchaîne : les pour, les contre... Mais d’où sort cet individu ? Ce qui est sûr, un artiste explose, avec son univers, sa magie. Sa griffe ! Mais, Wasterlain trop enthousiaste est encore en développement. A-t-il oublié les leçons de Peyo, roi de la lisibilité ? Dans les pas de Franquin dont les planches fourmillent de détails réjouissants, il veut encore trop bien faire. Il surcharge ses pages, sans vraie hiérarchie qui guide l’œil, comme par exemple le poids des lignes, épaisseur du trait qui s’affine à mesure que les plans s’éloignent, pour créer la profondeur.

Wasterlain "beurre gras", sur ces pages. Il en met des tonnes, au détriment de la lisibilité. Heureusement la couleur viendra opportunément mettre de l’ordre et de l’harmonie, pour une planche au final plus digeste.

Le virtuose Franquin, lui, charge admirablement ses cases après des années d’expérience et des centaines de planches au compteur. Dès le noir et blanc, ses pages sont parfaites.

Voilà maintenant le deuxième épisode des aventures du Docteur Poche : "L’île des hommes-papillon". L’univers fantaisiste prend de l’ampleur : une personnalité, un auteur se dégagent.

Boum ! Quel trait, quelle ambiance, quel charme : avez-vous vu souvent quelque chose d’aussi beau ? Les pages s’aèrent, le docteur décolle et Wasterlain aussi.

Après l’accident de la main, accident de la vie : Wasterlain perd un être cher, un enfant. Le fantaisiste, dévasté, montre qu’il a aussi les pieds sur Terre, avec les récits plus réalistes qui reviennent sur la jeunesse du Docteur Poche : Karabouilla et Les Belles Vacances.

La magie du trait au service de l’émotion. Peut-on être plus seul, désemparé ? Du grand art.

Karabouilla, surtout, qui va bouleverser les lecteurs durablement. Une histoire quelque peu autobiographique où il aborde le thème de la mort. Là encore, après l’aspect purement graphique, Wasterlain va ouvrir d’autres portes pour les jeunes aspirants-créateurs du Journal de Spirou qui l’admirent. Ainsi, une autre voi(x)e est possible pour les récits, par-delà les habituelles histoires d’aventures et de gags ?

Karabouilla, les pages s’aèrent encore plus. Wasterlain laisse maintenant libre cours à sa fibre sociétale, sa vision de la marche du monde.
Les Belles Vacances. Wasterlain se fait plus grave, déjà préoccupé d’écologie. Une personnalité s’affirme.

Un artiste, ça évolue. Wasterlain cherche de plus en plus “son dessin”. D’autant que dans le Journal de Spirou, les jeunes pousses susnommées, futurs grands de la BD, les Frank Pé, Hislaire, Geerts, André Benn ou Darasse, qui ont bien étudié son travail, se calent dans ses pas. Coincé entre le maître Franquin et les jeunes suiveurs pour qui il fait école, Wasterlain se sent, semble-t-il, à l’étroit.

Karabouilla a été prépublié en 1977 dans le numéro “ Spécial vacances, aventures, action” du Journal de Spirou...
...puis repris dans le Journal de Spirou en 2008 comme une des meilleures histoires parues dans l’hebdomadaire, à l’occasion des 70 ans du magazine. On peut juger de l’évolution de son style à la vue des retouches ultérieures, pour la sortie en album.

Arrive maintenant Jeannette Pointu, Wasterlain qui arrive à maturité graphiquement et narrativement se dégage effectivement de ses influences premières. Pour encore monter d’un cran.

Jeannette pointu. Wasterlain va mettre en avant son goût pour la documentation, parfaitement digérée.
Plein les yeux ! C’est du Wasterlain, à maturité, léger et pétillant.
Maintenant la couleur, ici traditionnelle : encres, gouaches ou aquarelles. Opaque, elle alourdit le rendu final. Décidément. D’autant que les limites de l’imprimerie de l’époque et la qualité du papier, n’aident pas...
Wasterlain quelques années plus tard en noir et blanc, c’est grandiose, non ? Quel équilibre, quelle vie !
Pour "Jeannette Pointu", Wasterlain prend un style plus semi-réaliste. Dorénavant, le "blanc" prend autant d’importance que les zones remplies.
Un gros plan pour la route et le plaisir de l’oeil. Un encrage à la plume au joli grain, sans trop de déliés, avec des jeux d’épaisseur, presque “hergéen”. Pourtant, il bénéfice d’un beau sens de la composition. On a une image à la lisibilité parfaite et totalement imprégnante : on y est, de plain-pied !
Des qualités que la mise en couleur gouachée et opaque, toujours, encore une fois, étouffe.
Un relâché dans le trait, un naturel, après lequel courent bien des dessinateurs. Bon, OK, ici l’hélico a du mal à tenir en l’air et une roue arrière du véhicule n’est pas en proportion dans la perspective. Mais on s’en fout, c’est le risque à courir, pour garder la vie, l’énergie. L’école qui choisit de ne pas tout corriger, pour ne pas contrarier l’élan, l’influx !

Dernièrement Wasterlain, après quelques années à courir d’autres lièvres avec plus ou moins de bonheur, handicapé aussi par de très sérieux problèmes de vue, à retrouvé Jeannette Pointu. L’enthousiasme aussi ? Indéniablement, il fait un retour en force.

Jeannette revient, depuis janvier 2020. Magnifiques oiseaux, tout en compréhension ’intérieure" du volatile et interprétation expressive.
Du crayonné et de l’encrage. Wasterlain utilise désormais un marqueur à pointe fine. Toujours aussi efficace et nerveux.
La preuve !
Encore plus avec un gros plan. Oui Wasterlain revient en forme, bonne nouvelle.
La couleur. Une fois de plus... On ne voit pas assez le blanc du papier, comme on le ferait à l’aquarelle légère et transparente, peut-on peut-être penser.
Une colorisation aux crayons de couleur de la main de Wasterlain, dont le “grain” est en accord avec la vivacité du trait, de la stylisation. Des idées à prendre ?
Ici une couverture colorisée en numérique. Pas mal. Mais doit-on tout, et tous, colorier de la même manière, quand aujourd’hui les possibilités techniques sembles illimitées ?
Une version crayonnée, bien balancée et libre.
Une recréation (ces commandes particulières) pour un fan, colorisée aux crayons de couleur. Bien mieux ?
Quoi qu’il en soit, reprenons un peu de Wasterlain au trait.

Voilà pour le survol, transport garanti, en compagnie d’un magicien de la BD, et sans le manteau magique du Docteur Poche, en plus ! Et bien sûr, n’oublions pas de suivre l’aventure créative du maestro Marc Wasterlain, ce géant trop discret de la BD franco-belge, qui se poursuit dans le magazine "L’Aventure". Avec un Wasterlain revivifié, maître-conteur au dessin toujours en évolution, qui pourrait bien encore nous étonner. Une fois de plus.

Jeannette au pinceau, Wasterlain aux crayons de couleurs...
Entre deux reportages aventureux, Jeannette Pointu est une artiste inspirée, elle aussi.

(par Pascal AGGABI)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Sauf mention contraire, les dessins sont © Wasterlain, © Dupuis, © Mosquito, © éditions du tiroir.

 
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1 Message :
  • Une toute nouvelle série de SF pour Marc Wasterlain.
    13 octobre 10:59, par Philippe Wurm

    Bravo !
    Très bel article en juste hommage au talent et au parcours du géant Wasterlain.
    Toutes les illustrations présentées sont très parlantes (d’autant mieux avec le commentaire).
    Comme le trait est si vivant et si unique la question de la couleur est très pertinente.
    J’ai vu plein de dédicaces de Wasterlain au trait noir et aux crayons de couleur qui sont magnifiques !
    Le seul problème, encore actuellement, c’est que le crayon ne passe pas bien au scanner. Reproduit cela ne vibre plus de la même manière. Cela devient "pierreux" et assez lourd.
    Il faudrait que les techniciens trouvent un moyen pour reproduire le grain du crayon avec douceur tout en gardant beaucoup de sensibilité dans la couleur. Wasterlain serait aidé et bien d’autres créateurs avec lui. Patience... ça viendra.
    En attendant profitons déjà des merveilles de l’enchanteur Wasterlain !

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