Belgique - Kennes Editions absorbe une partie du catalogue des éditions Joker (P&T Productions)

16 octobre 2017 0 commentaire
  • Petit bouleversement au Plat Pays, où les éditeurs populaires de BD 100% belges ne sont plus légion : Joker ferme sa maison, et transfère une partie de son catalogue à Kennes Editions.

Voilà près de trente-cinq ans que P&T Productions, Joker pour les intimes, navigue au sein de l’univers des éditeurs de bande dessinée : humour, coquin et grand public sont leurs sujets de prédilection. À leur actif, les albums coquins de Dany & Bob Degroot, les série des Foot Furieux de Gurcan Gürsel ou encore la biographie dessinée de Napoléon de Osi. Belgique - Kennes Editions absorbe une partie du catalogue des éditions Joker (P&T Productions)

L’éditeur annonçant la fin de cette aventure éditoriale en 2017, ce qui n’est pas nécessairement le cas de ses séries, car une bonne partie du fond de Joker a été racheté par Kennes Edition : Ca vous intéresse, Top 15, Foot Furieux, Napoléon, Les Petites Femmes de Seron, et les autres. Sans oublier la licence avec l’Union belge de Football, un débouché intéressant en cette période faste pour les Diables Rouges.

Kennes Editions : Kezako ?

Pour rappel, Dimitri Kennes, ancien directeur général de Dupuis, avait suivi Midam dans sa maison d’édition Mad Fabrik, avant de fonder son propre label, Kennes Edition, fin 2013.

Six mois après le tome 4, le 5e tome de l’adaptation en BD du best-seller du roman jeunesse sort déjà la semaine prochaine !

"Peu importe le genre, pourvu qu’il y ait le livre", telle était la devise de Kennes Editions, qui s’est tout d’abord orienté vers l’édition et la diffusion de romans québecois, dont La Vie compliquée de Léa Olivier, avant de s’orienter plus largement vers la jeunesse.

Dimitri Kennes n’en a pas oublié la bande dessinée ! Mais comme il nous l’expliquait, cela prend du temps d’éditer un projet d’album, et en comptant les mois consacrés à sa réalisation, il a donc fallu faire preuve de patience pour voir arriver les premiers albums de Kennes Editions, dont une partie était dédiée à l’adaptation des romans jeunesses édités par le label.

Avec quinze titres de BD publiés en 2015 et 23 en 2016, Kennes Éditions est un petit label qui prend une place de plus en plus consistante sur le marché. Dans notre article de rentrée, nous nous demandions si 2017 allait marquer un tournant résolument BD pour cette maison d’édition relativement débutante, sans imaginer l’effet démultiplicateur qu’allait représenter cette reprise du fond Joker, fort d’une centaine de titres.

Une estime partagée avec la direction de Joker

Afin de mieux comprendre les raisons de cette reprise, nous avons interviewé Dimitri Kennes :

« Mes volontés d’évolution de Kennes Editions ont toujours été focalisées sur une croissance en interne, avec les livres que nous avons choisis et que nous cherchons à défendre au mieux. On peut donc s’étonner de la reprise d’une partie du catalogue de Joker (P&T Productions), mais j’ai tout simplement saisi l’occasion parce qu’elle faisait sens pour nous. Et pour deux raisons : la première est liée à la relation forte avec Thierry Taburiaux, le directeur de Joker. Nous partageons une vision commune de l’édition et la façon de soutenir de nos auteurs. Mais après 35 ans de métier, Thierry a maintenant d’autres aspirations, et se rend compte qu’il n’est plus prêt à réinvestir de l’énergie et du capital pour affronter les nouveaux défis. Pour autant, il désirait que son fonds soit repris par une maison à taille humaine, et si possible belge. Son ambition était d’éviter que les séries de Joker se noient dans un catalogue existant déjà très conséquent, et que ses auteurs soient laissés de côté. La première raison est donc liée à la prolongation des valeurs portées par Thierry et Joker pendant des années. »

« La seconde raison pour reprendre une partie du fonds de Joker est liée à ses séries, qui correspondent à l’image que je me fais de la bande dessinée. Alors que certaines maisons d’édition misent plus sur les one-shots, voire sur des diptyques ou ses triptyques, je désire mettre en œuvre une stratégie inverse qui consiste à miser sur des séries auxquelles l’on croit et que l’on veut défendre ardemment. Cette équation est toute simple : on investit au départ, on implante la série pour le bénéfice des auteurs et de l’équipe d’édition, et on récole tous les fruits par la suite. Car ce sont toujours actuellement les « majors » qui font vivre les grandes maisons d’édition (Titeuf, XIII, Largo Winch, Thorgal, Les Blagues de Toto, Lanfeust, etc.). »

Kennes Editions ? De la BD populaire, dans le bon sens du terme !

Si Dimitri Kennes mise donc sur les séries, restait à bien comprendre le type de bande dessinée qu’il désire éditer, et les auteurs qu’ils désirent promulguer.

« La bande dessinée que j’aime est représentée par un héros récurrent, transgénérationnel, continue-t-il. C’est une bande dessinée populaire, dans le bon sens du terme, qui touche un large public. Je ne désire pas choisir la facilité, ou rester coincé dans une vision passéiste de la bande dessinée. L’un de nos meilleurs exemples est sans doute Joris Chamblain, qui signe plusieurs séries chez nous, mais aussi un beau one-shot qui vient de sortir (Journal d’un enfant de lune). Joris est d’ailleurs maintenant considéré comme une valeur sûre en tant qu’auteur jeunesse moderne. Pour que l’entreprise tienne sur le long terme, il faut créer un catalogue, avec des titres qui se vendent « automatiquement ». Voilà d’ailleurs la raison d’investir dans de nouvelles séries auxquelles on croit beaucoup, comme "Ninn" qui réalise maintenant de bons chiffres de vente. »

Ninn de Johan Pilet et Jean-Michel Darlot. Kennes Ed.

« Mettre en place de longues séries prend des années. Nous voulons donc activer le catalogue de Joker et le dynamiser à l’aide de promotions particulières. Par exemple, avec les séries intemporelles que sont Foot Furieux (22 tomes avec le nouveau spin-off des Foot Furieux Kids) et Top 15 (7 tomes). Son auteur Gurcan Gürsel habite d’ailleurs Bruxelles, ce qui renforce la proximité avec l’auteur. De plus, nous voulons aussi soutenir nos titres en dehors des cadres classiques, et proposer d’autres axes de visibilités afin d’agrandir le public de nos albums. »

Une reprise partielle, pour une continuité éditoriale

« Dans cette volonté d’investir et de vraiment soutenir les séries et projets de Joker auxquelles nous croyons, il ne nous était pas possible de reprendre la totalité de la maison d’édition, par crainte de diluer notre effort, détaille Dimitri Kennes. On a sélectionné les séries et les auteurs pour lesquels Kennes avait une vraie valeur ajoutée. Il faut pouvoir donner toutes ses chances à un titre, au contraire de certains éditeurs qui ont parfois des regrets alors que l’album vient juste de sortir, parfois publié juste pour faire plaisir aux auteurs. Il n’y a pas et n’aura pas de délaissé chez Kennes. Soit on défend un album le plus possible, soit on ne le sort pas. Certains auteurs de Joker vont donc récupérer leurs droits sur les séries et personnages, afin sans doute de continuer leurs aventures dans d’autres maisons d’éditions. Ce choix du partenariat se réalise d’ailleurs dans les deux sens. Ainsi, Thierry Laudrain, l’auteur de la série Mieux vaut tard…, a fait le choix de privilégier la nouvelle série qu’il a signée chez un autre éditeur. »

« La différence que nous voulons apporter à ces séries de Joker réside dans notre connaissance, et je pense, notre maîtrise de la diffusion. Si Thierry Taburiaux, qui venait de la vente en direct, souffrait parfois du fonctionnement de ce monde de diffusion, pour notre part, nous connaissons cette donnée, et nous intégrons nos actions marketing en fonction de ses particularités. Les places en librairie sont chères, les magasins sont remplis. Et par rapport à la petite équipe de Joker, Kennes comprend une équipe de huit personnes, rompues dans ce domaine. »

Un éditeur 100% belge : un avantage ou une incongruité ?

« Je me rends bien compte que Kennes, jeune maison d’édition, reste peut-être l’un des derniers éditeurs 100% belge de BD populaire. Pourtant, je crois fermement que cette différence nous valorise positivement. Je vis en Belgique, et j’y ai des relations. Je me sens donc plus à l’aise et légitime pour faire fructifier ce marché. Puis, je reviens sur l’expérience canadienne, car nous publions de nombreux auteurs (romans, jeunesse, BD) qui viennent du Québec. Ce marché lointain et peu rentable pour un éditeur français a permis un foisonnement éditorial local, une tendance sur laquelle nous voulons surfer. »

Reconnaîtriez-vous les membres de Kennes Editions ?
De g. à d., et de haut en bas : Eve Forret, graphic designer ; Cassandre Sobieski, secrétaire d’édition ; Giacomo Talone, directeur de la fabrication ; Dimitri Kennes, président ; Lisette Morival, éditrice roman ; Sophie Kennes, DAF ; Daniel Bultreys, directeur éditorial.

« De plus, la politique du prix unique, et surtout la disparition progressive de la tabelle [1] va engendrer selon moi une transformation importante de la distribution du livre. Les distributeurs vont perdre une part de leur chiffre d’affaire en Belgique, ce qui engendrera sans doute une baisse du traitement de notre pays. Pour un éditeur qui travaille à partir de la Belgique, il y a un réel avantage à valoir dans le futur. Nous développons d’ailleurs une approche visée sur certaines chaînes de magasins, avec des actions spécifiques, ce qui nous permet de réaliser 35% de notre chiffre d’affaire en Belgique. »

« Ne croyez pas que mon ambition est de grandir à tout prix. Au contraire, je fonctionne surtout par affinité, et par opportunité. Rappelons que Kennes Editions s’est créé sur base de la rencontre avec Catherine Girard-Audet, l’auteur québécoise de La Vie Compliquée de Léa Olivier. Mais selon moi, si on n’avance pas, on recule. Je veux donc lancer des projets pour que la maison d’édition évolue, et à travers elle, les auteurs qui nous ont fait confiance. Je veux me consacrer au livre de manière globale, tout en restant généraliste, afin de toucher un large public. Sur les deux-trois prochaines années, nous voulons consolider notre position en roman jeunesse, et continuer à augmenter la proportion de bande dessinée dans notre catalogue. Car au sein de toute l’équipe de Kennes Editions, la BD est notre ADN, elle fait partie de nos gênes, et nous voulons lui donner la place légitime qu’elle revêt à nos yeux. »

Plus qu’un rachat, c’est plutôt une passation de relais qui s’est opérée entre Thierry Taburiaux et Dimitri Kennes. Reste à voir comment Kennes Editions va intégrer ses nouveaux titres au sein d’un marché de plus en plus concurrentiel sans laisser de côté les auteurs qui leur ont fait confiance depuis le début. A suivre...

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

Documents
Kennes Editions, ce sont (de g à d) : Giacomo Talone (directeur artistique), (...)

(par Charles-Louis Detournay)

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[1Tabelle : Grille adaptant le prix français du livre en Belgique et en Suisse. Ainsi, un livre réalisé par des auteurs belges et édité en Belgique pouvait être vendu plus cher dans le Plat Pays qu’en France, à cause de la Tabelle. Pour la Belgique, cette taxe complémentaire va progressivement diminuer, jusqu’à disparaître en 2019.

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