Dispute autour de l’héritage de Gaston

4 avril 2018 15 commentaires
  • Il y avait l’affaire de la succession de Johnny Hallyday, il y a désormais celle de Gaston. Dans une interview au quotidien belge "L’Avenir", Isabelle Franquin, n’a pas de mots assez durs pour qualifier le film de Pierre-François Martin-Laval (Pef) : « Les acteurs sont mal dirigés, le scénario débile et le rythme des gags catastrophique... » La vache ! Rien que ça ?

Le fond de l’affaire, Isabelle Franquin l’explique bien en début d’interview : elle n’exerce que le droit moral sur le personnage de son père, celui-ci ayant vendu de son vivant tous les autres droits : « …depuis qu’il a vendu les droits patrimoniaux en 1986 et 1992 à Jean-François Moyersoen (NDLR : homme d’affaires monégasque et fondateur de Marsu Productions, qui les a lui-même revendus à Dupuis en 2013). »

Ce droit moral est cependant limité : il tient compte des intérêts du propriétaire des droits patrimoniaux de l’œuvre, c’est-à-dire aujourd’hui Dupuis.

A-t-elle pu exercer le droit moral ? Oui. Selon ses dires, elle a retoqué les premiers scénarios proposés (dont on ne sait pas s’ils sont de PEF). Quant au réalisateur, elle a refusé de le rencontrer : « PEF, dès que j’ai reçu son scénario, je n’avais plus du tout envie de le rencontrer. Et je ne l’ai, donc, jamais rencontré. » Pas évident, dès lors, d’exercer son droit moral en bonne entente avec le réalisateur…

D’ailleurs, elle ne voulait d’un film à aucun prix. Pour elle, Gaston, « …C’est, en quelque sorte, un personnage « mort ». Mais moi, je pense qu’on peut continuer à le faire exister autrement, en multipliant les initiatives, comme la restauration des couleurs des albums Gaston ou les expositions au C.B.B.D [Centre Belge de la Bande Dessinée], au Centre Wallonie Bruxelles et à la Bibliothèque du Centre Pompidou à Paris.  »

Ce qui n’est évidemment pas de l’avis de Dupuis, détenteur des droits d’édition et qui espère profiter du film pour proposer de nouvelles publications de l’œuvre comme cette intégrale des rédactionnels d’En Direct de la rédaction qui vient de sortir ces jours-ci en librairie.

Dispute autour de l'héritage de Gaston

Doit-on laisser Gaston dans un mausolée ?

Il y a donc là bien deux façons d’envisager l’héritage de Gaston (et du Marsupilami) : soit les laisser dans un mausolée habiter le passé et se couper ainsi des nouveaux lecteurs qui pourraient découvrir le personnage grâce à ces utilisations dérivées ; soit lui donner une dynamique nouvelle qui n’oblitère en aucun cas l’œuvre originale. Comme Astérix, comme Tintin, comme Spider-Man avant eux, qui ont conquis de nouveaux publics sur plusieurs continents.

Lorsque nous avons vu le film, nous avions deux constats à faire :

1/ L’adaptation est-elle sincère et fidèle ?

Sur le premier point, nous avons déjà répondu à la question dans un précédent article. Nous qui avons rencontré Pierre-François Martin-Laval PEF, nous avons pu constater que nous avions face à nous un véritable amoureux de Franquin, connaissant le moindre détail de l’œuvre comme en témoigne les quelques vingt inventions que le réalisateur a adapté à l’écran.

2/ Est-ce un bon film ?

Notre réponse, là encore, a été : oui.. « L’adaptation est d’une grande subtilité, écrivions-nous, et, après le changement de paramètre initial qui remet Gaston dans un cadre plus moderne, après que la mouette rieuse ait enlevé en piqué le complément capillaire de l’homme d’affaire, on constate que cette adaptation est d’une extrême fidélité. Jusque dans le détail, l’univers de Gaston est restitué, réinventé et parfois enrichi. Lui-même comédien, Pef a tout misé sur le jeu des acteurs. Sur le casting d’abord : chacun des personnages, à commencer par Théo Fernandez-Gaston, une espèce de grande asperge en latex, lymphatique et sympathique. Son nez n’est pas en forme de tubercule ? Ben, non, et on s’y fait très rapidement. Surtout, il joue juste, juste comme dans la BD d’André Franquin. C’est le réalisateur lui-même qui joue le rôle de Prunelle, en DG de start-up qui en réfère à un patron que, comme dans la BD, l’on ne voit jamais. » Isabelle Franquin n’a sans doute pas dû voir le même film que nous.

Nous pensons que, grâce à ce film, Gaston va connaître de nouveaux publics qui vont découvrir le merveilleux travail de Franquin. Savez-vous que les droits de cette production ont été vendus en Chine ? Franquin aurait été curieux et sans doute fier de ce résultat.

Surtout, il aurait surtout pris la chose avec humour, comme lorsque l’on a fait de Gaston un jouet en latex, sa première utilisation en produits dérivés : il en a tiré la substance de plusieurs gags mémorables...

Il nous semble que traiter Gaston avec un tel esprit de sérieux et en empêcher le déploiement vers de nouveaux horizons, est bien plus dommageable que de laisser un cinéaste s’amuser avec sincérité avec le personnage et son univers, dans un film dont chacun, au final, pourra juger de la qualité. Il ne faut pas confondre une oeuvre avec son interprétation.

Que chaque spectateur parmi nos lecteurs vienne nous en rapporter l’expérience en allant voir le film dès ce soir.


COMMUNIQUÉ DES ÉDITIONS DUPUIS

Demain sort le film Gaston LAGAFFE de Pierre François Martin-Laval, dans de nombreuses salles en France et en Belgique.

Nous tenions à dire à quel point nous étions fiers de pouvoir défendre ce film attachant, juste et drôle, aux côtés du réalisateur, des acteurs, et de toute l’équipe de production, qui se sont engagés depuis des années avec tant de conviction, de sincérité et de créativité.

Pierre François Martin-Laval, qui connaît évidemment par cœur l’œuvre du grand maître de la bande dessinée, a fait le juste choix de replacer Gaston dans le monde de l’entreprise d’aujourd’hui, pour transmettre et partager sa passion et son admiration au plus grand nombre, et en particulier aux plus jeunes générations, mais aussi pour être fidèle à l’esprit de Franquin, pour qui le personnage de Gaston était un personnage contemporain, ancré dans son époque.

L’existence de ce film, alors que la série de bande dessinée n’a pas connu de nouveautés depuis 1996, est aussi une formidable opportunité de faire (re)découvrir le personnage, sa bande, et son univers, à de nouveaux lecteurs de tous âges.

Nous partageons avec Pierre François Martin-Laval cette formidable ambition, celle de faire de Gaston un personnage universel, trans-générationnel et bien vivant, afin que les messages d’André Franquin -plus que jamais d’actualité - de tolérance, d’écologie, d’amour et d’humour puissent continuer à rayonner sans cesse.

Chez Dupuis, l’éditeur historique de Franquin, et à la rédaction de Spirou, qui a vu naître et qui a abrité les aventures de Gaston, nous sommes particulièrement fiers et déjà fans de ce film, de son rythme endiablé, des émotions et des éclats de rire qu’il suscite.

Nous invitons les lectrices et les lecteurs de Gaston, mais aussi celles et ceux ne le connaissant pas encore, à courir le voir…

Bon film à toutes et à tous !

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Gaston Lagaffe de Pierre-François Martin-Laval, avec Théo Fernandez, Pierre-François Martin-Laval, Arnaud Ducret, Jérôme Commandeur, Alison Wheeler… En salle le 4 avril 2018.

Dessins d’André Franquin © Dupuis, 2018
Photos : Arnaud Borrel © 2017 - Les Films Du Premier – Les Films du 24 – Tf1 Films Production – Belvision Avec la participation de TF1 et OCS. Tous droits de reproduction réservés

 
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15 Messages :
  • Dispute autour de l’héritage de Gaston
    4 avril 09:54, par Eric B.

    La seule façon intelligente de continuer à faire vivre Gaston, c’est de créer une série BD parallèle en mettant en avant un des héros secondaire de la série "Gaston".
    Prunelle, Lebrac ou d’autres...

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  • Dispute autour de l’héritage de Gaston
    4 avril 12:58, par Youssouf

    Moi je préfère (et de loin) l’option du mausolée.

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  • Dispute autour de l’héritage de Gaston
    4 avril 13:56, par Deplomb

    Pour ma part : l’adaptation est-elle sincère ? Non. Que M. Martin-Laval, Pef si vous voulez, soit un amoureux de Franquin ne rend pas particulièrement l’adaptation sincère. Parce qu’on aime quelque chose, cela ne veut pas dire qu’on va l’adapter avec sincérité. Au contraire, je pense que Pef s’est comporté comme un fanboy ordinaire, qui a sauté sur l’occasion de faire joujou avec l’œuvre dont il est fan et qui a écrit une fan-fiction tiède avec les personnages dont il est gaga. Faire joujou avec l’œuvre dont on est fan n’est pas faire une adaptation sincère. Pour faire une bonne adaptation, il faut prendre la personne la plus compétente, pas le plus grand fanboy.
    Mettre l’œuvre dans un mausolée reste une option. Par ailleurs, un film d’animation permettrait sûrement une meilleure adaptation. Ou que quelqu’un réessaye un film live, en apprenant des erreurs des précédents, et en étant plus rigoureux.

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    • Répondu par kyle william le 4 avril à  16:14 :

      Mais alors qu’est-ce que la sincérité, selon vous ? Je n’ai pas encore vu le film, mais j’aimerais comprendre. S’il est vraiment un "fanboy" comme vous dites, il est sans doute sincère, même si vous trouvez le résultat raté, non ?

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  • Vous parlez de faire connaître Gaston dans le monde comme Tintin ou Astérix, ok, mais ceux-ci n’ont pas été transposés dans notre époque pour avoir du succès...
    J’ai deux enfants, et ceux-ci adorent le Gaston des albums, ils n’ont pas besoin qu’il travaille dans une Start up pour comprendre ou s’identifier. Le petit Nicolas est un bon exemple aussi, même si les films n’étaient pas des chefs-d’oeuvre, ils portaient un regard tendre sur le "héros" et le réalisateur n’a pas changé l’époque de celui-ci pour plaire aux plus jeunes et les films ont plutôt marché...
    Je ne comprends pas cette notion du mausolée, comme si tout ce qui venait du passé serait forcément incompris ou bon à jeter...

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    • Répondu par kyle william le 4 avril à  21:09 :

      Le mausolée, ça n’est tout simplement pas possible. Sinon, on ne jouerait plus Shakespeare ou Mozart, et ils seraient oubliés. Personne ne peut empêcher une oeuvre d’être re-interprêtée ou reprise à plus ou moins long terme. Et toutes tomberont dans le domaine public. Hergé qui rêvait sans doute d’un mausolée pour Tintin n’a pu empêcher après sa mort de nouvelles adaptations à la TV ou au cinéma, souvent assez peu réussies. Quoi qu’il arrive, l’oeuvre originale reste intacte pour ceux qui l’aiment toujours.

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  • Moins classe que son père
    4 avril 18:05, par Laurent Colonnier

    Tenter de saboter la sortie du film est d’une rare inélégance, pas sûr que son père soit fier d’elle. Franquin s’était montré bienveillant à la sortie de Fais gaffe à la gaffe en 1981, il respectait le travail d’autrui.

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  • le problème fondamentale est que Gaston est un personnage conçu essentiellement pour des histoires courtes. La seule histoire construite avec lui (hormis les Robinson du rail) est "Bravo les Brothers". Construire un lon-métrage autour de ce personnage, c’est déjà perdre la dynamique très particulière du gag parce que le scénario ne peut pas se contenter d’aligner les gags sans fil conducteur, ce qui déboucherait sur un film hystérique. De plus, l’univers de Gaston repose de manière fondamental sur le dessin de Franquin. La réussite des gags tient en très grande partie sur la souplesse du dessin de Franquin, de sa lisibilité exemplaire, de son sens du mouvement "cartoonesque" L’expressivité incroyable de ses animaux est presque impossible à rendre de manière crédible dans un univers réaliste. Je pense directement à un gag dans lequel Lebrac explose après avoir bu un café ultra-concentré de Gaston. C’est intraduisible en live. Les colères homériques de Prunelle, les déboires de Demesmaeker sont trop visuelles pour ne pas être grotesques en live. La voiture de Gaston est un personnage à part entière qui perd toute personnalité lorsqu’elle est tangible... pour toutes ses raisons, adapter Gaston en long-métrage à prise de vue réelle paraît impossible. Des pastilles animées pourraient fonctionner. So Chabat a réussi son Astérix, c’est parce qu’il a sû y introduire un plus "cinématographique" pour trouver une manière de transposer la vitalité du dessin d’Uderzo dans un cadre "réel". Il avait l’avantage d’avoir un univers graphique qui mélange personnages humoristiques et plus réalistes qui lui laissait plus de latitude. Et il a apporté une culture cinématographique qui ne saute pas aux yeux lorsqu’on regarde les films de Pef.
    Il est par ailleurs amusant de noter que, bien que collaborant avec Spirou, Hugues Dayez ne se gêne pas pour dire tout le mal qu’il pense de u film de Pef (et du Spirou qui a précédé). Il est à la fois un critique de cinéma compétent et un fin connaisseur de la bande dessinée franco-belge (on lui doit entre autres une belle biographie de Peyo et un livre sur la gestion de l’héritage d’Hergé qui a fâché Moulinsart). Sa critique est d’autant plus argumentée.”

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  • Le plus remarquable, à ce stade de la discussion, est qu’aucun des intervenants n’a vu le film !
    Je ne l’ai pas vu non plus, je vais donc m’abstenir d’en parler.

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    • Répondu par kylewilliam le 5 avril à  19:56 :

      ah non mais si faut aller voir les films, lire les livres et écouter les disques pour en parler, on n’a pas fini, là !

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      • Répondu le 6 avril à  09:32 :

        Je suis bien d’accord : il faut voir les films ET en parler, pas en parler sans les avoir vus.

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  • Dispute autour de l’héritage de Gaston
    7 avril 10:50, par jeandive

    à lire ce sujet - je passe sur le titre racoleur journalistique qui n’a pas grand chose à voir avec le sujet - on a un peu l’impression qu’Isabelle Franquin est une vilaine fille qui ferait mieux d’être contente .... Ses arguments valent les vôtres . Vous parlez de fidélité à l’oeuvre de Franquin .... euh , fidélité aux gags , à certaines autres choses mais pas à la bd proprement dite , c’est une adaptation impossible d’un univers non réaliste à base de gags en une ( ou demie) planche , pensé et réalisé pour ce format.Pour moi ce film est juste sans interêt , quelque soit ses qualités .Si PEF etait vraiment amoureux/respectueux de Gaston , il n’aurait pas fait son joujou

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    • Répondu par Henri Khanan le 8 avril à  22:03 :

      Vu ce jour, sur les Champs-Elysées. Salle vide aux trois quarts, pas d’éclats de rire collectif. Quelques sourires sans doute. Bon ce n’est pas avec ce film que Franquin aura plus de gloire. Heureusement, il reste les albums à lire et relire. Mais quelle malédiction s’acharne sur les adaptations ciné des séries de Spirou ? No sé !

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  • Dispute autour de l’héritage de Gaston
    18 avril 23:20, par Richard (Teljem)

    Il est finalement réussi ce film. Vu aujourd’hui en pleine vacances (plein d’enfants dans la salle, dont des centres), les gags fonctionnent, on rit de bon coeur, ce n’est certes pas Citizen Kane, mais c’est une bonne comédie populaire, comme celles de De Funès hier et celles de Dany Boon aujourd’hui (ou les Tuches), on retrouve l’univers de Franquin, l’esprit de la série, même si la voiture la mouette et le chat n’ont pas le charme que leur donnait Franquin, mais mention spéciale à l’acteur qui incarne Gaston, il est parfait, très très bon, drôle, charmant. J’ai donc passé un bon moment.

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    • Répondu par Henri Khanan le 20 avril à  18:55 :

      Avec moins de 400 000 entrées en deux semaines, les retardataires ne doivent pas trop trainer, sinon, ils devront bientôt se contenter d’un passage sur Canal +. Pour un premier film produit par UGC qui a fourni l’intendance nécessaire à sa diffusion en salles, c’est bien cruel, mais cela leur apprendra à vouloir surfer sur un genre à la mode ! Il faut mieux voir La mort de Staline adapté de la BD de Nury et Robin qui lui est très satisfaisant, même s’il n’a pas bénéficié d’une large diffusion.

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