"Fante Bukowski" (Noah Van Sciver, L’employé du Moi), artiste maudit ou écrivain raté ?

24 novembre 2017 0 commentaire
  • Fante Bukowski, le personnage inventé par le dessinateur Noah Van Sciver, poursuit sa quête de reconnaissance. Se considérant comme un artiste incompris mais génial, il accumule les clichés et se distingue par sa veulerie. Pourtant, son histoire nous touche et nous fait sourire, grâce à l'un des auteurs les plus talentueux de la bande dessinée alternative américaine.

Fante Bukowski rêve de voir son talent littéraire reconnu. Qu’il passe son temps à végéter, à traîner dans les bars louches ou à écrire, au mieux, quelques vers, n’est que le résultat d’une injustice fondamentale. Il n’a jamais eu l’occasion de montrer à la face de monde la verve de sa plume. Les critiques, qu’il méprise, devraient l’encenser. Les éditeurs, qui ne sont que des marchands, devraient lui faire des ponts d’or. Fante devrait être au centre de l’attention des salons littéraires et voir n’en plus finir les files d’attente de lecteurs venus le rencontrer en dédicace.

"Fante Bukowski" (Noah Van Sciver, L'employé du Moi), artiste maudit ou écrivain raté ?
Fante Bukowski © Noah Van Sciver / L’employé du Moi 2015

Mais il n’en est rien. Kelly Perkins - c’est le premier nom de Fante Bukowski - a beau avoir changé de ville, s’installant à Colombus, Ohio, et s’acharner sur sa machine à écrire dans une chambre miteuse d’un motel tenu par un junky, il peine à faire valoir la qualité de son travail. Pour être franc, il a même beaucoup de mal à écrire. Il parvient malgré tout à rédiger quelques poèmes, qu’il rassemble dans un fanzine de huit pages et qu’il tente de vendre partout où il le peut, dans les librairies, dans les bars, dans les rues.

Fante Bukowski est né il y a quelques années dans les pages dessinées par l’Américain Noah Van Sciver. L’employé du Moi a édité le premier volume de ses déboires en 2015. À l’époque, Fante prenait son indépendance en quittant le bureau d’avocat de son père et en se lançant dans l’écriture. Il faisait aussi la rencontre d’Audrey, passionnée elle aussi par l’écriture.

Il était déjà plein des défauts que nous retrouvons dans le second volume, qui paraît en cette fin d’année toujours chez L’employé du Moi. Velléitaire et impoli, prétentieux et amer, il poursuit néanmoins son rêve : écrire le livre qui lui permettrait de devenir une figure incontournable de la scène littéraire de la côte Est.

Comme son pseudonyme l’indique, Fante Bukowski veut se situer dans la continuité des écrivains américains John Fante (1909-1983) et Charles Bukowski (1920-1994). À l’instar de John Fante, il n’en est pas à quelques petits arrangements près avec la réalité. Davantage semblable encore à Charles Bukowski, d’ailleurs lui-même influencé par John Fante et notamment par son roman Demande la poussière (1939), il s’adonne à la boisson, maudit le reste du monde, s’enferme dans sa chambre d’hôtel pour écrire, tente la lecture publique de ses poèmes et tire son fanzine à 20 000 exemplaires - rien que ça ! - suivant ainsi l’écrivain culte, dont le premier recueil important de nouvelles, Journal d’un vieux dégueulasse (1969), fut lui aussi édité à 20 000 exemplaires.

Il y a forcément, enfin, un peu de Noah Van Sciver chez Fante Bukowski, mais il ne faudrait pas surinterpréter le personnage. Le dessinateur se représente d’ailleurs lui-même dans sa bande dessinée, devenant l’un de ses propres personnages, dessinateur également en quête de reconnaissance, peu agréable au demeurant.

Fante Bukowski. Un poète américain © Noah Van Sciver / L’employé du Moi 2017
Fante Bukowski. Un poète américain © Noah Van Sciver / L’employé du Moi 2017

Ce n’est pas dévoiler un suspense insoutenable que de révéler que Fante Bukowski ne parvient pas - du moins pas comme il l’imaginait - à atteindre son but. Mais là n’est pas l’essentiel. Car il faut souligner l’étonnant plaisir que nous pouvons ressentir en suivant les faits et gestes de ce poète hirsute et mal embouché. De prime abord antipathique, Fante emporte finalement le lecteur avec lui. Souvent condamnable, accumulant les petites lâchetés et veuleries, il provoque pourtant la sympathie. Sa ténacité et sa solitude touchent.

Référence au "Keep on truckin" de Robert Crumb (1968) - Fante Bukowski. Un poète américain © Noah Van Sciver / L’employé du Moi 2017

Fante Bukowski agit aussi comme un révélateur des mascarades et hypocrisies plus ou moins latentes dans les milieux artistiques et littéraires. Il permet ainsi de pointer quelques personnages caricaturaux, du lecteur peu éclairé au journaliste fat mais faiseur de roi en passant par le libraire certes bien attentionné mais peu réceptif aux nouveautés. Le format de l’ouvrage édité par L’employé du Moi renvoie justement au monde de l’édition, en reproduisant la présentation commune aux livres de poche.

Noah Van Sciver a créé avec Fante Bukowski un personnage plus complexe que nous pourrions le supposer. Il ne s’agit pas d’un seulement looser dépassé par ses ambitions, pathétique quand il réclame de l’argent à sa mère et agaçant quand il cherche à s’imposer à tout prix. C’est aussi un homme désemparé par certains rites sociaux qu’il lui semble pourtant impossible d’éviter. Et il demeure, avant tout, un écrivain, même s’il est peut-être plus proche au fond, par l’incongruité des personnages qu’il rencontre et l’hostilité du monde qui l’entoure, du Barton Fink des frères Cohen que de John Fante et Charles Bukowski.

Référence à Hergé pour la couverture de "His Last Comic" © Noah Van Sciver / Kus ! 2017

Noah Van Sciver confirme avec ce nouveau volume de Fante Bukowski sa place importante parmi les auteurs de la bande dessinée alternative nord-américaine. À la suite de la voie ouverte par Robert Crumb notamment, qu’il cite d’ailleurs sciemment, il signe un récit drôle et plein de dérision, qui trouve parfaitement sa place aussi bien dans sa propre bibliographie, associant micro-éditions en Amérique (son fanzine BLAMMO par exemple) et en Europe (en France dans Bento ou en Lettonie chez Kus !) et publications plus largement diffusées (grâce à son éditeur Fantagraphics Books). Fante Bukowski est donc une des œuvres maîtresses du catalogue de L’employé du Moi, dont il faut souligner la cohérence puisqu’il accueille en outre, avec par exemple Charles Forsman et John Porcellino, d’autres auteurs emblématiques de la nouvelle génération de la bande dessinée alternative américaine.

Fante Bukowski. Un poète américain © Noah Van Sciver / L’employé du Moi 2017

(par Frédéric HOJLO)

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