"Ira Dei" : Dargaud mise sur une nouvelle génération d’auteurs

5 octobre 2018 0 commentaire
  • Huit mois après son lancement, le second tome de cette nouvelle série médiévale installe "Ira Dei" comme une valeur sûre de Dargaud. Misant sur des talents émergeants tout en restant grand public, l'éditeur joue... et gagne !

Si vous ne connaissez pas encore le tandem Brugeas-Toulhoat, sachez que les deux auteurs (et amis) sont entrés de concert dans le monde de la bande dessinée. Et qu’ils risquent bien de savamment la bousculer !

Les amateurs éclairés les avaient déjà repérés avec leurs premiers albums parus chez Akileos : Block 109 et Chaos team. Et c’est avec Le Roy des Ribauds, un thriller médiéval paru chez le même éditeur en 2015, qu’ils ont fait notamment parler d’eux, comme nous l’a expliqué le scénariste Vincent Brugeas : « Le premier tome du Roy des Ribauds a provoqué une réaction auprès des autres éditeurs : ils se sont dits que nous arrivions avec un projet mature, prêts pour les grandes maisons d’édition. JD Morvan, qui nous suivait déjà sur Facebook, était alors convaincu que nous devions être intégré dans le projet de Conan chez Glénat. » "Ira Dei" : Dargaud mise sur une nouvelle génération d'auteurs

Il n’a pourtant pas fallu attendre la sortie de leur revisite du mythique Conan en mai dernier, pour qu’Yves Schlirf, directeur éditorial de Dargaud Benelux, ne se plonge dans le Roy des Ribauds et ne leur demande de travailler en commun sur un nouveau projet. En effet, si les deux auteurs apprécient surtout collaborer ensemble, ils ne manquent pas de concrétisations personnelles : La Geste des Chevaliers-Dragons, Les Divisions de fer, Sherlock Holmes Society parmi d’autres pour Ronan Toelhoat ; et la prestigieuse nouvelle série au Lombard, The Regiment pour Vincent Brugeas, ainsi que d’autres albums chez Akileos.

« Chaos Team et même Block 109 ont été des albums de recherche et développement, nous a expliqué le dessinateur Ronan Toelhoat, Des albums dans lesquels nous avons essayé plein de choses, et donc sur lesquelles nous nous sommes parfois trompés. Outre la technique acquise, le passage du numérique à l’encrage traditionnel a modifié la perception que le métier avait de notre travail. Nous étions donc ravis lorsque Dargaud nous a expliqué qu’ils appréciaient réellement notre tandem et nous a demandé ce que nous pourrions leur proposer. Trois semaines plus tard, nous sommes arrivés avec le pitch d’Ira Dei. »

Ira Dei : une nouvelle façon de conter l’Histoire

Encore du Moyen-âge, alors que le Roy des Ribauds traite déjà de cette période en trois tomes et plus de quatre cents pages ?! Diplômé d’une maîtrise en Histoire, Vincent Brugeas estimait qu’ils avaient encore des éléments à creuser dans cette ère mouvementée.

« Nous voulions changer de cadre tout en restant dans l’époque, explique Toelhoat, Et aborder de la grande aventure, épique ! Vincent qui est abonné à beaucoup de revues historiques, est tombé sur un sujet traitant des Normands, en se disant qu’il y avait une belle opportunité à creuser. »

Et cette opportunité se concrétise sur une étrange association, celle d’un fragile jeune homme d’Église, Étienne, et d’un dangereux ex-forçat, Tancrède. En 1040, les armées de Byzance tentent de reconquérir la Sicile, alors aux mains des Arabes. Pendant qu’une ville résiste au terrible chef varègue à la tête des troupes byzantines, le Normand Tancrède et Étienne, le légat du pape, débarquent et proposent les services avec une petite troupe de mercenaires. À la fois complice et rivaux, Étienne et Tancrède vont tenter de profiter du chaos ambiant pour assouvir leurs desseins personnels…

Ira Dei, T1, planche 1

Lorsque le Roy des Ribauds se déroule dans des lieux plus cloisonnés, Ira Dei profite de grands espaces, tout en proposant un récit dense avec des personnages possédant beaucoup d’épaisseur. Le premier tome paru en janvier dernier n’est malheureusement pas exempt de quelques éléments confus dans sa première partie, ce qui est excusable lorsqu’on se rend compte des temps troublés qui nous sont contés, et des difficultés à identifier toutes les factions en lice. Les peuplades se mélangent, s’affrontent et meurent sur un sol qui n’est pas le leur.

On ressent également que les difficultés rencontrées par les auteurs en passant au format de 54 pages qu’ils maîtrisent un peu moins que la pagination dense de leurs albums précédents. Dans la première partie du T1, chaque case est donc importante et le lecteur prendra son temps pour entrer dans le récit. Cet investissement lui sera rendu au décuplé par la suite car la série prend réellement son essor dès la seconde partie.

Un résumé iconographique aussi inventif qu’efficace

Déjà un tome deux !

Le second tome de ce premier diptyque vient de paraître et confirme la très grande qualité de la série. La couverture est déjà remarquable, sans doute l’une des plus belles de l’année, pleine de cynisme et de double-sens avec ce héros à terre qui sourit malicieusement. Cette illustration évoque à merveille le contenu de l’album, qui mêle actions d’éclat au combat et sombres trahisons. Dès le superbe résumé iconographique qui replace les différents personnages dans leur contexte, on débute l’album avec une séquence extrêmement bien réussie : plan, intrigue, bataille. Puis, les personnages gagnent en relief au fur et à mesure que leurs failles se dévoilent, il devient alors impossible de décrocher du récit, tant l’album est réussi.

Même si Ira Dei traite donc également du Moyen-âge, elle se distingue nettement de leur précédente série. Le Roy des Ribauds peut être comparée à une série télévisée, type HBO, un thriller qui profite d’un encrage nerveux, d’un découpage à l’américaine. Pour sa part, Ira Dei revêt l’aspect d’un film grand public, en bénéficiant d’un encrage plus léger, tout en conservant la force des aplats massifs et sanglants pour les scènes d’actions. Le mélange de deux styles confère une grande modernité au récit, allié au jeu des récitatifs qui battent le tempo. Dargaud a donc trouvé avec Ira Dei une excellente façon de bousculer les codes du genre, tout en les maintenant accessible à la majorité des lecteurs.

Ira Dei, T2, planches 2 et 3

La suite d’Ira Dei

Avec ces deux tomes parus en neuf mois, le lecteur bénéficie donc d’une histoire complète. Mais l’éditeur et les auteurs ne comptent pas s’arrêter là !

« Ira Dei est un récit en continu, explique Vincent Brugeas, Qui fonctionne au rythme de diptyques, chacun d’entre eux avec sa thématique propre et son cadre géographique particulier. Le récit sera centré plus globalement sur la relation entre les deux personnages principaux précités. Sans oublier les rôles féminins, qui peuvent passer au premier plan tout en maintenant la véracité des relations sociales de l’époque. Les femmes du Moyen-âge sont dotées de leur propre arme : le jeu d’influence. »

« De manière générale, la série s’axe sur l’émancipation, conclut Ronan Toelhoat. Au fur et à mesure des planches, chaque personnage s’émancipe de son carcan. Il y a donc une évolution de manière globale, que l’on suit au fil des événements historiques. »

De g. à d. : Vincent Brugeas, et Ronon Toulhoat
Photo : Charles-Louis Detournay

Après ces deux premiers tomes, le rythme de parution d’Ira Dei sera annuel, de quoi donner l’occasion aux auteurs de poursuivre et terminer leur série du Roy des Ribauds entamée chez Akiléos, pour le plus grand bonheur de leurs fans.

Quant à Dargaud, il y a fort à parier qu’ils vont poursuivre dans la même voie : dépoussiérer d’autres genres après le Western (Undertaker) et le Moyen-âge (Ira Dei), pour continuer d’engranger ces très belles réussites !

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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