Les Rêveurs lunaires : Quatre génies qui ont changé l’Histoire - Par Baudoin et C. Villani - Gallimard

23 avril 2015 0 commentaire
  • La rencontre entre Villani, le plus grand mathématicien français, et Baudoin, dessinateur hors pair, aboutit à une œuvre aussi poétique que pédagogique présentant quatre scientifiques, dont les inventions ont bouleversé la Seconde Guerre mondiale, et qui restent pourtant méconnus du grand public.

Cédric Villani, médaille Fields (le « Nobel des mathématiques ») 2010, est certainement l’un des scientifiques français les plus (re)connus, tant il est présent dans les médias, où sa lavallière de soie et sa broche-araignée en ambre ne laissent pas indifférent le public, toujours heureux d’entendre ce grand scientifique faire œuvre de vulgarisation et de pédagogie. Edmond Baudoin est également connu, mais dans un cercle plus restreint, celui des admirateurs de bande dessinée de qualité, où son trait noir et épais se reconnaît entre mille.
Rien ne prédestinait le mathématicien, grand amateur du neuvième art, et le dessinateur, cancre assumé aux connaissances mathématiques proches du néant, à travailler ensemble. Et pourtant, leur rencontre a abouti à l’un des albums les plus intéressants et les plus singuliers du moment : Les rêveurs lunaires.
Les auteurs nous présentent quatre scientifiques qui ont tous joué un rôle important dans la Seconde Guerre mondiale, dans l’ombre, loin de la lumière projetée sur les hommes politiques et les militaires, qui, pourtant, doivent une grand part de leur réussite à leurs travaux fondamentaux. Grâce au film oscarisé Imitation Game, la figure d’Alan Turing, considéré comme le père de l’informatique et qui réussit à casser l’Enigma du IIIe Reich, avant d’être condamné pour son homosexualité, est désormais un peu mieux connue du grand public, mais celle des trois autres l’est beaucoup moins. Leo Szillard, un juif hongrois, fut l’un des membres du projet Manhattan, et, après avoir, le premier, compris comment utiliser militairement l’énergie atomique, il devint l’un des plus farouches opposants de cette utilisation militaire de l’atome. Hugh Dowding était un militaire anglais, très sensible aux questions scientifiques, qui dirigea la bataille d’Angleterre et sauva l’armée de l’air britannique. Quant au dernier, Werner Heisenberg, il s’agit du père de la physique quantique, qui passa à côté de la Seconde Guerre mondiale, non seulement en se trompant dans ses calculs, ce qui dissuada le Reich de construire la bombe atomique, faute de temps, mais également en n’étant pas cohérent d’un point de vue politique, continuant à collaborer avec les nazis sans vraiment le vouloir, résistant sans vraiment le pouvoir.

Les Rêveurs lunaires : Quatre génies qui ont changé l'Histoire - Par Baudoin et C. Villani - Gallimard
Annonce de la problématique de l’album

En lisant cet album, on ne peut que sentir la rigueur de l’universitaire, la BD commençant par une claire introduction, suivie d’une belle problématique, bien formulée, puis de l’annonce du plan en quatre parties, et des transitions assurées par les auteurs eux-mêmes entre chacun de ces parties. Mais cette précision se révèle être un avantage, et complète à merveille la poésie du trait de Baudoin, elle lui donne une armature rigoureuse sur laquelle son dessin peut s’appuyer pour vagabonder sans limites (voir dans l’entretien que nous publions l’analyse de Villani sur sa complémentarité avec Baudouin et la grande connivence qui a dominé dans leurs échanges de travail).
En guise de postface, est inséré à la fin de l’album un dossier où l’on trouve, pêle-mêle, les références des biographies, thèses et autres sources utilisées par Villani, une analyse plus poussée de l’œuvre et de la postérité des quatre protagonistes, un retour sur différentes anecdotes expliquant les choix opérés par Villani, l’approfondissement de certains points problématiques. Ces dix pages, peut-être un peu bavardes et brouillonnes, sont utiles, car elles permettent à Villani d’y rejeter de nombreux éléments qu’il aurait voulu développer, ce qu’il ne fit pas dans un souci d’efficacité narrative. Cela permet à l’album de ne pas tomber dans un excès de didactisme.
Cette question du didactisme se pose forcément dès lors que l’on parle de vulgarisation : comment rendre une telle bd intéressante ? Ici, nulle note de bas de page expliquant telle ou telle théorie (l’album en compte en réalité une seule, pour expliquer ce qu’est le téléphone rouge – on peut d’ailleurs se demander si elle était vraiment utile).

La figure de Baudoin permet de rendre vivantes les explications les plus ardues : en effet, quand le dessinateur ne comprend pas un aspect technique, il met en scène sa propre incompréhension et il représente un Villani très pédagogue en train de lui décortiquer le phénomène, ce qui rend l’explication dynamique et l’intègre pleinement dans le récit. Cela nous permet ainsi de comprendre (sommairement) le fonctionnement d’Enigma, et la manière dont Turing a réussi à casser la méthode de cryptage allemande, là où le film Imitation Game n’explique absolument pas l’aspect scientifique du travail du mathématicien anglais.

Mais en réalité, on a autant affaire à une vulgarisation scientifique qu’à une histoire des conflits intérieurs de ces grands scientifiques, une tentative de compréhension de leurs états d’âme, de leurs aspirations et de leurs angoisses personnelles. C’est aussi leur quotidien dans ce qu’il a de moins héroïque qui intéresse les auteurs, ainsi, par exemple, la manière qu’a Turing de monter les escaliers, ce qui permet de montrer en réalité sa gestuelle gauche et son comportement général, pour mieux cerner sa personnalité.

Alors que ces différents personnages ont tous contribué à sauver des millions de vie, directement (en cassant Enigma ou en modernisant l’aviation anglaise) ou indirectement (on retombe dans le débat sur l’utilité des deux frappes nucléaires américaines pour abréger la Seconde Guerre mondiale et instaurer un équilibre de la terreur par la suite), ils apparaissent ici comme des anti-héros par excellence, déconnectés de la réalité, vaniteux, parfois immatures ou même inconscients.
Il y a quelque chose de touchant à voir Cédric Villani, l’un des plus grands mathématiciens de notre temps, s’interroger sur la place des scientifiques dans leur société, non seulement en tant qu’intellectuels, mais aussi en tant qu’hommes. Cette bande dessinée le montre à l’œuvre, on le voit discuter avec Baudoin, son physique et ses pensées sont représentées, mais c’est peut-être encore davantage dans sa perception de ces grands savants des années 1940 qu’on saisit le mieux sa personnalité. On voit bien qu’il se reconnaît en chacun d’eux, au moins dans certains de leurs traits de personnalité, et cela jusque dans des détails amusants, puisque Villani confesse qu’à l’époque où il était étudiant, il parlait à l’une de ses peluches, tout comme Turing avec son ours Porgy. Plus globalement, les évènements des années 40 sont constamment mis en regard de la situation actuelle, des réalités contemporaines, et les auteurs interrogent par exemple le principe de précaution, inscrit en 2004 dans la Constitution française.


Villani et Baudoin arrivent à rendre attrayantes des suites de chiffre, des équations qui, pour les profanes, sembleraient à première vue totalement rébarbatives. On comprend en lisant ces pages l’état d’excitation de ces physiciens devant leur feuille de brouillon, à la recherche d’une inaccessible harmonie moléculaire.

Cet album est poésie, tout, jusque dans la description de la composition de l’arme atomique, est fait avec légèreté, imagination et beauté. L’idée fondamentale de l’album se retrouve dans son titre, Les rêveurs lunaires : les scientifiques sont, comme les artistes, des hommes d’imagination, voulant, selon l’expression d’Osamu Tezuka, mesurer la lune et non pas « avaler la terre ».

(par Tristan MARTINE)

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