Les nominés au Prix Eisner 2018 rendent fière la BD francophone !

18 juillet 2018 0 commentaire
  • En 2016, nous déplorions la trop faible représentation de la BD francophone au palmarès des Eisner Awards. Nous auraient-ils entendus ? Cette année, dans la liste des nominés, nombreux sont les artistes francophones. La preuve s'il en fallait encore une que la BD francophone est loin de s'essouffler. Will Eisner en aurait été ravi, lui qui entretenait des liens forts avec Angoulême.
Les nominés au Prix Eisner 2018 rendent fière la BD francophone !
Un dessin empathique (ici tiré de "City People Notebook", 1989)
© Will Eisner Studios Inc

Les Will Eisner Comic Industry Awards, plus communément appelés prix Eisner ou Eisner Awards sont la plus prestigieuse récompense que l’on puisse obtenir aux États-Unis dans le 9e art. Souvent comparés aux Oscars mais pour la bande dessinée, ou aux Prix d’Angoulême mais pour les Etats-Unis, ces distinctions font autorité dans le 9e art.

Le très grand nombre de catégories de récompenses, qui en prime sont souvent remaniées, ne les empêche pas d’être très suivies. Elles sont remises lors de la ComicCon, l’homologue américain du Festival d’Angoulême qui se déroule à San Diego du jeudi 19 juillet au lundi 23 juillet cette année, par un jury composé de spécialistes et créateurs du monde de la bande dessinée.

Leur nom rend hommage à l’écrivain et artiste pionnier du comic book qu’était Will Eisner. Dans The Spirit, il met au point de nouvelles techniques graphiques et narratives qui influenceront toute une génération de dessinateurs. Membre de l’Académie des Grands Prix d’Angoulême, il donnait sa procuration à nul autre que Jean-Claude Mézières les années où il ne pouvait venir. Il s’est souvent rendu en France et a suivi d’un œil attentif l’avènement du roman graphique au travers d’œuvres comme La Ballade de la mer salée.

Une bonne cuvée pour la bande dessinée francophone

Cette année est particulièrement marquée par la présence francophone dans la sélection annoncée, ce qui n’aurait pas été un déplaisir pour le francophile qu’était Will Eisner !

Cet album est emblématique du style de Claude Ponti, avec ses aventures fantastiques où les objets s’animent.

Dans la catégorie Meilleure publication pour jeunes lecteurs, nous repérons immédiatement Claude Ponti, fer de lance de l’École des loisirs. C’est depuis la naissance de sa fille Adèle, en 1985, qu’il crée des albums de littérature jeunesse, qui ont fait date en France. Justement, son album sélectionné est Adele in Sand Land, traduit par Skeeter Grant et Françoise Mouly (Toon Books), Adèle et la Pelle en français. Dans la même catégorie, nous retrouvons un autre auteur français, Frederic Brrémaud. Il est nominé pour Little Tails in the Savannah, , qu’il co-réalise avec l’italien Federico Bertolucci. Le titre traduit par Mike Kennedy (Lion Forge/Magnetic) est publié en France chez Clair de Lune sous le nom de Petites histoires de la savane.

L’écureuil veut rendre visite à son cousin volant dans la Savane, en compagnie de son meilleur ami le chien.
Les états d’âme, au sens premier, du père
© Fanny Britt et Isabelle Arsenault

Pour la Meilleure publication pour adolescents (13-17 ans), c’est au tour des Québécois de s’illustrer. Ainsi, parmi les albums sélectionnés se trouve Louis Undercover, par Fanny Britt et Isabelle Arsenault, traduit par Christelle Morelli et Susan Ouriou (Groundwood Books/House of Anansi).

Publié sous le titre de Louis parmi les spectres, nous vous en parlions récemment. Cet album, sélectionné par les membres de l’Association des critiques et journalistes de bande dessinée (ACBD) parmi 70 ouvrages de BD publiés par des auteurs québécois avait remporté le prix ACBD Québecois. Il est aussi en lice pour le Meilleur artiste/encreur ou équipe artiste/encreur pour Isabelle Arsenault, et du Meilleur lettrage.

La fin d’une Amérique vivant en harmonie avec la nature, jusqu’à l’arrivée des colons.
Un des dessins d’observation d’Audubon, jugés "trop vivants" par rapport à ceux plus académiques et rigides de son concurrent direct, Alexander Wilson.

Dans la catégorie de la Meilleure adaptation d’une histoire vraie se trouve Audubon : On the Wings of the World, traduction de Sur les ailes du monde, Audubon en français (chez Dargaud), par Fabien Grolleau et Jérémie Royer, traduit par Etienne Gilfillan (Nobrow).

Il est intéressant qu’un prix américain distingue cette œuvre, française, car elle se penche sur la vie d’un ornithologue et peintre français naturalisé américain. Jean-Jacques Audubon a d’ailleurs une certaine notoriété aux États-Unis et en Angleterre alors qu’il reste méconnu dans sa patrie de naissance. L’album raconte le voyage qu’il a effectué en 1810 pour observer et peindre les oiseaux d’outre-Atlantique dans leur milieu naturel. Les dessins de Jérémie Royer nous convient dans une nature préservée, dotée d’une très forte grâce sauvage. Nous en parlions brièvement dans un article consacré au cycle de conférences "La bande dessinée, creuset de tous les savoirs" du Salon du Livre de Paris. Ce bel album se retrouve même dans une seconde catégorie : celle de la Meilleure édition américaine d’une publication internationale.

Moby Dick - Livre premier
Chabouté - D’après Herman Melville - Vents d’Ouest ©

La présence franco-française ne s’arrête pas là. Citons également Calamity Jane : The Calamitous Life of Martha Jane Cannary, 1852–1903, par Christian Perrissin et Matthieu Blanchin, traduit par Diana Schutz et Brandon Kander (IDW). Publié en France sous le titre de Martha Jane Cannary. Les années 1870-1876 (Futuropolis), cet ouvrage réhabilite la figure de Calamity Jane dans la bande dessinée au-delà de ses apparitions sous le crayon de Morris.

Non moins notable, un Français se trouve dans les cinq auteurs en lice pour le prix du Meilleur scénariste/artiste : Christophe Chabouté, pour Moby Dick (Dark Horse). Le livre premier comme le second avaient eu un certain succès en France. Cet auteur a l’habitude de s’emparer de monuments de la littérature américaine : avant ce projet, il avait adapté des romans de Jack London.

Notons enfin dans la catégorie du Meilleur livre sur la bande dessinée, un essai sur Moebius, passé complètement inaperçu de ce côté-ci de l’Atlantique, et Jean-Pierre Gibrat qui concourt pour le prix du Meilleur peintre ou artiste multimédia.

Mais la liste pourrait encore s’allonger !

Des auteurs à suivre...

My Favorite Thing is Monsters © Emil Ferris / Fantagraphics / Monsieur Toussaint Louverture

Autrement, nous retiendrons tout particulièrement dans la sélection My Favorite Thing Is Monsters, par Emil Ferris (Fantagraphics). Prépubliée en France dans Libération sous le titre de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, sa sortie est très attendue. Nous vous en parlions déjà l’année dernière, ce roman graphique avait fait sensation.

Il n’est donc pas étonnant de le retrouver en lice pour les Eisner Awards dans quatre catégories : Meilleur album, Meilleure scénariste/artiste pour Emil Ferris, Meilleure colorisation et Meilleur lettrage.

Bande dessinée conçue sous la forme d’un journal intime, elle raconte l’histoire de Karen Reyes, fillette de dix ans vivant à Chicago dans les années 1960. Comme le titre l’annonce, ce récit fait la part belle au fantastique : la fillette se voit comme un loup garou et entretient une fascination pour les monstres. Mais au-delà du surnaturel, l’Histoire a sa place, notamment au travers de sa voisine, ancienne victime de la barbarie nazie. Quand cette dernière meurt, la vie de Karen change...

© Emil Ferris / Monsieur Toussaint Louverture 2018

Baking with Kafka, par Tom Gauld (Drawn & Quarterly), fait aussi partie des œuvres à suivre. L’auteur britannique est publié en France aux Éditions 2024 où il régale de son humour pince-sans-rire comme seuls les Anglais savent en faire, nourrit de références littéraires comme Shakespeare ou Beckett. Le très beau et très contemplatif Police Lunaire (titre original : Mooncop) faisait partie de la sélection officielle Festival d’Angoulême 2017. Il avait aussi été repéré pour Vous êtes tous jaloux de mon jetpack, plus proche dans le style de En Cuisine avec Kafka puisque composé de strips à l’esprit postmodernie.

Kafka, Shakespeare, Dostoïevski....autant d’écrivains que Tom Gauld aime à prendre pour personnages.

Les Français se retrouvent bien classés et montrent ainsi que leur excellence ne se résume pas qu’au ballon rond.

(par Céline Bertiaux)

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