Les secrets d’Hugo Pratt dévoilés

28 janvier 2010 0 commentaire
  • Florian Rubis, un ancien collaborateur d'Hugo Pratt, vient de publier un livre événement sur le maître vénitien. Il nous permet de plonger dans les secrets de l'homme et de ses créations, tout en nous livrant en exclusivité des planches qu'il a réalisées avec un disciple de Pratt.
Les secrets d'Hugo Pratt dévoilés
En repérage pour Hugo Pratt à Belfast (Irlande du Nord).
© Florian Rubis

Florian Rubis collabora ponctuellement avec Hugo Pratt, durant les dernières années de sa vie (1989-1995), réalisant divers voyages destinés à lui rapporter de la documentation. Ceux-ci visaient à peaufiner le cadre des aventures dessinées par le père de Corto Maltese, existantes ou demeurées inédites, comme les prolongements de la série Cato Zoulou. Par le biais d’échanges et de longues conversations, Florian Rubis est parvenu à gagner la confiance du maître, tout en analysant son comportement, retrouvant l’homme derrière l’écran de fables.

C’est justement ce portrait qu’il nous livre dans ce surprenant et foisonnant livre qui vient de paraître : Le Sens de la fable (Éditions Belin). Florian Rubis n’y fait pas moins que livrer les secrets de fabrication d’Hugo Pratt, liés en grande partie à ceux qu’il taisait lui-même, préférant enjoliver pour charmer ses interlocuteurs et ses lecteurs.

Pas uniquement voué aux lecteurs pointus et connaisseurs de l’œuvre de Pratt, ce livre dense possède un double avantage : il permet de réellement saisir les éléments qui contribuèrent à créer des personnages de papier devenus universels, Corto Maltese en tête, tout en suivant très scrupuleusement la vie extraordinaire d’Hugo Pratt, et les influences que cela a eues sur son travail.

L’art du secret

Au large des Îles Cayman, Florian Rubis est en repérage pour Hugo Pratt afin de reconnaître le récif corallien Misteriosa Bank. Son bateau y a secouru des réfugiés cubains.
© Florian Rubis, 1993.

Outre une biographie détaillée, la caractérisation de son travail, ainsi que divers secrets de fabrication, ce qui ressort principalement du livre est ce mélange constant du faux et du vrai qu’Hugo Pratt plaçait autant dans ses conversations que dans ses albums. Florian Rubis s’en explique :

« En premier lieu, il faut dire que cette propension à mélanger constamment le faux et le vrai, ce que je définis comme son « sens de la fable », passait, la plupart du temps, inaperçue. Tant Hugo Pratt avait mis d’application et de préméditation à en user. Voire à noyer littéralement son interlocuteur sous un flot de références parsemant sa conversation, destiné à mieux faire avaler la pilule. »

Florian Rubis distille secrets et confidences du maîtres, pour montrer en fait que, dans ses sens cachés, c’est la magie même de Pratt qui opérait :

« Malgré les réticences que cette découverte pourrait provoquer chez certains de ses lecteurs, son attitude ne me choque pas. D’abord parce que j’ai rarement rencontré quelqu’un ayant aussi intimement assimilé les grands classiques de la fiction qui peuplaient son imaginaire, depuis son enfance : L’Île au Trésor de Stevenson ou le Northwest Passage de Kenneth Roberts, entre autres. Nous touchons là à un élément essentiel de la vie d’Hugo Pratt. Les enjolivements de sa réalité, dont il était coutumier à l’âge adulte, tiennent, malgré ses diverses déclarations tendant à faire penser le contraire, au caractère plutôt morne de son existence durant son enfance, par rapport aux aspirations de son imaginaire flamboyant. […] Il s‘est ainsi appliqué à se réinventer une enfance idéale, voire une vie idéale, en mélangeant au besoin le faux et le vrai ; des constructions de l’esprit transcendées ensuite à longueur de pages dans ses albums et aquarelles, durant tout le reste de son existence… »

De g. à d. : Lele Vianello et Florian Rubis (dans l’atelier du dessinateur, Lido de Venise)
© Florian Rubis

Bien sûr, une grande part du culte qui s’est forgé autour de l’œuvre de Pratt et de l’auteur en lui-même est liée à la vie d’aventures qu’il décrit et qu’il a également vécue. Florian Rubis détaille d’ailleurs bien la biographie du maître et les divers liens que l’on peut tisser avec les aventures de papier qu’il nous a dévoilées. De plus, ce mélange d’aventures réelles et imaginaires a été exacerbé par un certain goût du secret, et de la réserve qu’il entraînait.

« En dehors du propre culte du secret d’Hugo Pratt, sa volonté de silence s’était étendue au sein du comité restreint du petit nombre de personnes qui pouvait se prévaloir de l’avoir connu de façon intime ou, au moins, approfondie. En France, c’était, par exemple, le cas de feu Claude Moliterni. De son vivant, il ne s’épanchait guère sur le sujet, même s’il avait connaissance d’un certain nombre de secrets du ‘Maestro’. »

Une envie de prolonger le style de Pratt

En toute modestie et voyant que Lele Vianello, collaborateur vénitien d’Hugo Pratt pendant vingt-cinq ans et son disciple, n’était pas demandé pour prolonger la vie de papier de ses héros, ils ont réalisé ensemble plusieurs moutures de bandes dessinées, à la façon du maître.

Délices turcs : un album sur Lawrence d’Arabie
© Florian Rubis & Lele Vianello, décembre 1996.

« J’ai effectivement scénarisé plusieurs projets d’albums pour Lele Vianello... Le premier, Délices turcs, met en scène Lawrence d’Arabie (Thomas Edward Lawrence) en 1917, durant sa participation à la Révolte arabe contre les Ottomans, et évoque également un épisode moins connu de sa vie, en 1914. Il se fonde sur d’importantes recherches documentaires. »

« Un deuxième album est le premier volet d’une éventuelle série, Les Enfants de Caïn, sur les rapports conflictuels entre Amérindiens et colons fraîchement débarqués d’Europe, sur la Frontière, en Amérique du Nord, au XVIIIe siècle. Il mélange personnages de fiction et éléments historiques réels. Nous avions commencé à les proposer à des éditeurs, mais l’idée de continuateurs, dans la lignée de l’œuvre d’Hugo Pratt, n’était pas en odeur de sainteté peu après sa mort. Cela a bien changé aujourd’hui... »

Concernant plus précisément le livre qu’il vient de publier, on peut bien entendu se demander pourquoi Florian Rubis a attendu quinze ans pour nous livrer ainsi sa vision de Pratt, mais il pense maintenant qu’il y a prescription et qu’il est temps d’apporter de nouveaux éléments à la connaissance du public, ainsi que pour les critiques. L’image du dessinateur n’en souffre pas d’ailleurs. Et c’est peut-être toute la réussite de ce difficile pari du Sens de la fable, parvenir à lever le mystère qui entourait Hugo Pratt, sans que le maître ne descende de son piédestal. Même après la livraison de ses ‘recettes’, son image n’est pas écornée et il reste inégalé dans son domaine.

Les Enfants de Caïn  : une bande dessinée inédite sur les guerres de la frontière nord-américaine, au XVIIIe siècle, avec des Amérindiens.
© Florian Rubis & Lele Vianello, avril 1997.

(par Charles-Louis Detournay)

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Florian Rubis dédicacera son livre à Angoulême, le samedi 30 janvier, à partir de 14 h, à la librairie Chapitre, Centre Commercial Champs de Mars 16000 Angoulême – contact : 05 45 95 71 70 – www.chapitre.com.

Pour plus d’informations sur le sujet, lire notre interview de Florian Rubis

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