Madgermanes – Par Birgit Weyhe – Cambourakis

8 août 2017 0 commentaire
  • Birgit Weyhe s'empare d'un pan tout aussi captivant que méconnu de l'histoire de l'ex-RDA et du Mozambique. À travers les récits de trois personnages fictifs, elle met en lumière l'histoire des 20 000 Mozambicains qui, à partir de 1979, sont venus travailler en Allemagne de l'Est chez leurs « frères socialistes ».

On les appelle les « Madgermanes », contraction approximative de « Made In Germany », une désignation au départ stigmatisante que les Mozambicains d’Allemagne de l’Est ne parvenaient pas à prononcer, puis se sont réappropriée. En 1975, après 10 ans de guerre d’indépendance, le Mozambique se détache enfin de la tutelle coloniale du Portugal et devient une « République populaire », sous l’égide d’un parti unique : le Front de Libération du Mozambique (FRELIMO). Dans le contexte de guerre froide, le parti noue des relations privilégiées avec les pays socialistes, et en particulier avec la RDA au nom de la « solidarité », de « l’amitié » entre pays socialistes. Une aubaine pour 20 000 Mozambicains, alors qu’une guerre civile déchire désormais le pays : la RDA est considérée comme un eldorado où il sera possible de recevoir une formation de haute qualité. Mais ils vont vite déchanter.

Madgermanes – Par Birgit Weyhe – Cambourakis

À travers les portraits de José, Basilio et Anabella, on constate que les Madgermanes sont finalement chargés des travaux les plus pénibles et ne servent que de variable d’ajustement dans un pays en manque de main-d’œuvre : ils ne trouvent en RDA aucune formation qu’ils pourront valoriser quand ils seront de retour au pays. S’ils goûtent à certains plaisirs çà et là (les études et le cinéma pour José, les filles pour Basilio, une profonde amitié pour Anabella), ils font l’apprentissage commun du déracinement, tentant de s’adapter tant bien que mal à ce pays dont ils découvrent la neige, les règles, mais aussi, souvent, un racisme profondément ancré. Privés d’une partie de leur salaire, mis en réserve par le parti, ils vivent chichement. La situation se dégrade encore quand la RDA s’effondre : invités à rentrer « chez eux », ils sont désormais aussi considérés comme des étrangers au Mozambique, parfois comme des « planqués » ou des « profiteurs ». Mais il n’en est rien : ils ne verront jamais la couleur de l’argent qui leur était promis, probablement détourné par le parti.

À travers ces trois histoires singulières, qui se recoupent parfois, Birgit Weyhe met en valeur une histoire méconnue de la guerre froide. Elle s’est basée sur de nombreux témoignages qu’elle a recueillis sur place, lui inspirant les personnages de José, Basilio et Anabella. Ayant elle-même vécu une partie de sa jeunesse en Afrique de l’Est, elle a été particulièrement sensible au sort de ces Madgermanes. Comment s’adapter aux changements culturels ? Que signifie être « chez soi », quand ni la RDA ni le Mozambique ne veulent de vous ? Peut-on être étranger dans son propre pays ? Au-delà de ces questionnements philosophiques personnels, l’ouvrage interroge aussi la croyance dans un idéal politique, envers et contre tout.

Les portraits sont touchants, et jouent sur une diversité de contrastes, entre attentes et réalité, rires et larmes, Mozambique et RDA, contrastes accentués par l’utilisation de la bichromie. Descriptif et fidèle aux récits recueillis par l’auteure, l’ouvrage milite de fait pour une reconnaissance tardive de ces déracinés, sans être pour autant revendicatif. Il a été doublement récompensé en Allemagne en 2015 par le Berthold Leibinger Stiftung et par le prix Max and Moritz de la meilleure BD.

(par Damien Boone)

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