Mathieu Diez : « Donner à la Foire du livre de Francfort une image moderne et décloisonnée de la bande dessinée française »

10 octobre 2017 1 commentaire
  • La Foire du livre de Francfort sera cette année sous pavillon français. M. Diez, directeur du Lyon BD Festival, a été nommé conseiller artistique pour la bande dessinée au sein de « Francfort en français », c’est-à-dire l’invitation d’honneur de la France à cette « Buchmesse ». Nous l’avons interrogé pour comprendre la manière dont va se présenter cette exposition mondiale de la bande dessinée française.

La « Buchmesse » de Francfort est le plus grand salon du livre au monde. Chaque année, un pays est invité d’honneur. En 2017, c’est la France qui tient ce rôle. Il s’agit d’une manifestation d’une très grande ampleur. Pouvez vous nous expliquer comment vous avez été amené à travailler sur la programmation BD de cette invitation ?

Tout est parti de ma rencontre avec Paul de Sinéty et Louis Presset, respectivement commissaire et commissaire adjoint de Francfort en français, l’invitation d’honneur de la France à la foire du livre de Francfort.
Nous avons bien accroché et je crois que tous deux ont adhéré à la vision moderne et vivante de la bande dessinée que nous défendons sur Lyon BD. C’est dans ce cadre que j’ai été nommé conseiller artistique bande dessinée au sein de ce prestigieux rendez vous et aux côtés d’une dizaine d’autres conseillers littéraires œuvrant sur les autres littératures, l’innovation, la langue française…

Mathieu Diez : « Donner à la Foire du livre de Francfort une image moderne et décloisonnée de la bande dessinée française »
© Francfort en français

La foire du livre est le plus grand rendez vous du livre à l’échelle mondiale. L’invitation d’honneur de la France est un enjeu politique et culturel majeur, comment avez-vous appréhendé ce travail, combien de temps en amont se prépare un tel rendez-vous ? Avec quel type d’acteurs avez vous monté des partenariats ? Éditeurs ? Institutions culturelles françaises ou allemandes ?

C’est un travail de plusieurs années qui a été mené par l’Institut français et le commissariat de « Francfort en français  ». Pour ma part j’ai été nommé il y a un an et demi et j’ai abordé ce projet avec l’envie de défendre la place de la bande dessinée dans cette invitation. Il faut savoir que la dernière invitation de la France à la foire du livre remonte à 1989, à l’époque aucun auteur de bande dessinée ne faisait partie de la délégation !

Au-delà de la place que prendrait la bande dessinée dans l’invitation j’ai aussi et surtout souhaité définir la manière dont elle serait représentée. J’ai donc voulu m’assurer que celle-ci soit moderne, décloisonnée, qu’elle s’exprime sur des supports différents, tant à travers le pavillon et la foire que dans la ville de Francfort.

Ma première tâche a été de choisir les auteurs qui allaient représenter la bande dessinée au sein de cette invitation. J’ai ensuite été amené à travailler avec un grand nombre de partenaires tant sur l’Allemagne que sur la France : des institutions culturelles, des musées, des éditeurs, des commissaires d’exposition, l’Institut français ou le Bureau du livre de l’ambassade de France, la Foire du livre elle-même bien sûr et avant tout des auteurs ! Ça a été une expérience très riche.

Ce salon sera durant quelques jours la vitrine de la France de l’édition à l’échelle mondiale. Il s’agit d’une responsabilité importante, mais aussi d’une occasion unique de faire découvrir la vitalité et la diversité de la bande dessinée française à l’étranger. Quels aspects du neuvième art hexagonal avez-vous voulu mettre en avant ? L’objectif est-il de parler aux étrangers de ce qu’ils connaissent déjà (Tintin, Astérix) ou de mettre en avant des auteurs non traduits à l’étranger ?

Il y a en Allemagne une culture populaire et ancienne de la bande dessinée. Elle s’exprime autour des héros du patrimoine franco-belge que sont Astérix, Spirou... J’ai trouvé opportun de capitaliser sur cela et nous aurons le plaisir d’avoir à Francfort les nouveaux auteurs de ces deux séries (Yoann, Jean Yves Ferri, Didier Conrad) qui parlent au public allemand et international.

Le véritable enjeu est d’utiliser cette entrée pour faire ensuite le lien avec d’autres auteurs, d’autres styles, d’autres tonalités, que nous souhaitons faire découvrir au public allemand et aux professionnels du monde entier. Parmi les auteurs invités on trouve ainsi Guy Delisle, Zeina Abirached, Wilfrid Lupano ou Lisa Mandel. Tous disent quelque chose de cette incroyable diversité de tons, de styles, de traitements, et de sujets qui sont le propre de la bande dessinée francophone actuelle.

Certains d’entre eux ne sont d’ailleurs pas encore traduits en Allemagne et leur invitation et leur participation aux projets de Francfort en français ont également pour objet de leur donner une visibilité outre-Rhin.

La « Buchmesse » s’adresse principalement à un public de professionnels. Puisque le grand public est peu présent, la part des dédicaces est forcément plus réduite que dans un salon de la bande dessinée classique en France. Au-delà des dédicaces, quels types d’évènements proposez-vous durant ces quelques jours ? Sont-ils concentrés sur les différents stands du salon ou se trouvent-ils également ailleurs dans Francfort ?

La dédicace me paraît quoi qu’il en soit très loin d’être le mode de rencontre le plus riche entre un auteur et son lecteur... C’est pourquoi j’ai souhaité, comme nous le faisons sur Lyon BD, diversifier les approches et les manières de rencontrer les auteurs autant que les terrains d’expression de notre programmation qui se retrouve autant sur le pavillon et dans la foire qu’à travers le tissu culturel de la ville de Francfort.

Le projet Ping Pong, porté par Lyon BD depuis le mois de mai, propose ainsi à des auteurs francophones et allemands de créer des hommages à des œuvres littéraires en bande dessinée et de raconter leurs échanges durant la saison culturelle franco-allemande. Ces créations sont diffusées en allemand, français et anglais sur le site www.francfort2017.Com

Durant la foire le projet devient « live » et ce sont une quinzaine d’auteurs qui vont croquer, saisir et raconter l’invitation « Francfort en français » … Cette approche « medium » ou « reportage » en bande dessinée permet de démultiplier les supports de diffusion et d’intéresser un très large public bien au-delà des lecteurs déjà convaincus.

Dans le même état d’esprit, nous avons souhaité proposer la toute première « Comics Party » qui se tiendra au Mousonturm de Francfort le vendredi 13 octobre au soir. Il s’agira d’une rencontre entre musiques – notamment électroniques – et bande dessinée. Nous avons imaginé ce rendez-vous comme une invitation faites aux acteurs mondiaux de la bande dessinée. Tous se retrouveront dans ce lieu superbe autour d’une scène, de dessin projeté, et d’un beau moment de convivialité autour de nombreux auteurs français et internationaux.

La très belle exposition La bande dessinée d’expression française aujourd’hui, portée par la Cité de la bande dessinée d’Angoulême et son commissaire Thierry Groensteen, permettra de découvrir dans un dispositif ambitieux au sein du pavillon ces 20 dernières années de création francophone en bande dessinée.

© Philémon Braun / Francfort en français

Ces différents évènements durent-ils uniquement du 11 au 15 octobre, ou y a-t-il également des manifestations prévues pour durer plus longtemps, à Francfort ou ailleurs ?

La Foire du livre elle même se déroule du 11 au 15 octobre et constituera le temps fort d’une programmation plus large que l’on retrouvera à travers la ville de Francfort et sur plusieurs mois : L’exposition Cartographie des rêves de Marc Antoine Mathieu est ainsi proposée depuis le mois de juin au Musée des arts appliqués de Francfort, l’exposition Héro(ïne)s a pris ses quartiers à Haus am Dom et y restera jusqu’à début novembre… Les deux expositions sont assorties de rendez vous dans plusieurs lieux de la ville avec notamment le programme « Open Books » de la municipalité de Francfort dans lequel les auteurs de bande dessinée francophones invités tiennent une large place.

Au-delà même de ce mois d’octobre c’est une saison culturelle française en Allemagne, avec de nombreux échos de programmation allemande en France, qui a accompagné l’invitation Francfort en français.

© Yan Le Pon

Même si ce salon est résolument international, il s’ancre néanmoins dans un contexte allemand. Quel accueil vous a été fait de l’autre côté du Rhin ? L’objectif est-il également de favoriser le contact entre auteurs français et allemands ?

L’accueil des acteurs de la bande dessinée allemande, auteurs, éditeurs, et autres, a été extrêmement positif. Dans un pays ou la culture de la bande dessinée est moins développée que dans le nôtre, nos interlocuteurs ont vu dans l’invitation de la France une opportunité de faire rayonner et connaître la bande dessinée. Nous avons donc eu ce souhait en commun, à partir de là la collaboration a été facilitée et très constructive.

L’expérience de Lyon BD sur le champ international nous a aussi été précieuse. Depuis 2011, Lyon BD propose des « passerelles » de la bande dessinée de deux ans avec une région donnée. Pendant deux ans, nous cherchons, à travers des projets, des co-créations, des co-productions, à rapprocher les acteurs français et étrangers de la bande dessinée. Nous avons ainsi pu collaborer avec le Québec, l’Argentine, la Chine ou la Catalogne… Chacune de ces collaborations a installé des liens pérennes et nous constatons que les projets continuent à émerger entre les acteurs même à l’issue de ces deux années.

Nous avons abordé cette collaboration avec l’Allemagne dans le même état d’esprit et avons tenu à ce que les auteurs travaillent ensemble et se rapprochent. J’ai rencontré les principaux éditeurs allemands de bande dessinée qui ont été associés à nos propositions, nous avons également produit, lors du dernier Lyon BD, l’exposition « Deutsche Comics 2017 » que nous avons voulu une réciprocité anticipée à l’invitation Francfort en français et qui donnait à voir une photographie de la création contemporaine allemande actuelle en bande dessinée.
Je pense que l’on ne construit pas un projet de cette envergure si l’on a pas dés le départ l’ambition qu’il soit « bilatéral ». Cette intention a probablement permis de poser de très bonnes bases de collaboration avec les allemands.

© Pénélope Bagieu

Si la France est l’invitée d’honneur de cette édition, celle-ci associe plus globalement l’ensemble des cultures de langue française : avez-vous travaillé également en lien avec des Suisses, des Belges ou d’autres francophones ?

Le commissariat de Francfort en français a en effet souhaité faire de cette invitation une invitation à la langue française. Cela m’a permis de travailler avec la Wallonie et avec la Suisse, tant au niveau étatique qu’au niveau des auteurs. La présence, parmi d’autres, de Zep, de David Vandermeulen, de Guy Delisle au sein des auteurs invités vient témoigner de notre culture commune de la bande dessinée et d’un souhait partagé de la promouvoir.

De nombreux artistes suisses et belges ont ainsi participé au projet Ping pong (Vamille, Romain Renard, Benoit Féroumont...

Est-il prévu une diffusion ou un résumé de certaines manifestations en ligne pour que le public resté en France puisse profiter également du salon ?

L’atelier numérique proposé sur le pavillon, qui sera également le centre du projet « Ping Pong » pendant la foire, produira quotidiennement de nombreux contenus vidéo, photo, texte, et bien sûr bande dessinée qui seront diffusés sur les réseaux sociaux de Francfort en français et de Lyon BD, un bon moyen donc de suivre tout cela depuis la France !

La couverture presse de l’événement s’annonce également extrêmement conséquente et de nombreux sujets seront proposés par les médias français autour de cette invitation et plus généralement des littératures francophones.

Vous représentez la France, mais vous n’en êtes pas moins lyonnais. Parmi la délégation qui vous accompagne, avez-vous mis particulièrement en avant le vivier des auteurs de la capitale des Gaules ? Et, plus globalement, votre travail sur cette « Buchmesse » a-t-il des répercussions sur le Lyon BD Festival ?

Il n’y a pas eu à se forcer beaucoup tant la dynamique lyonnaise en bande dessinée est intéressante. On retrouvera ainsi et à Francfort les Lyonnais Guillaume Long, Aurélie Neyret, Jean Christophe Deveney, et Nicolas Wild, même si l’installation de ce dernier est toute récente.

Au rang des projets l’équipe de Lyon BD et J.-C. Deveney, initiateur et commissaire de l’exposition Héro(ïne)s, sont très fiers de voir celle-ci présentée à Francfort dans le cadre de la programmation officielle. Enfin Ping Pong constitue pour nous une nouvelle saison du projet WebTrip que nous portons depuis 2012 et qui voit chaque année un nouveau concept de co-création internationale en bande dessinée prendre place en lien avec le volet international de Lyon BD.

Comme je l’indiquais, nous avons fait converger les partenariats internationaux de Lyon BD avec notre travail autour de Francfort et nous continuerons, pour une deuxième année en 2018, à travailler étroitement autour de la bande dessinée allemande.

(par Tristan MARTINE)

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